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Jean-Michel de Brooklyn par Marc de Paris

Marc Villard est un des grands nouvellistes français. Ce n’est une découverte pour personne. Avec Jean-Michel de Brooklyn il passe plutôt à la novella, ce format intermédiaire, entre la grande nouvelle et le court roman. Toujours avec autant de talent.

villard« La situation.

New York, début 1983.

Le peintre Jean-Michel Basquiat a lâché le graff pour les murs des galeries de SoHo. »

Sa peinture commence à prendre de la valeur et son nom se fait connaître dans le milieu des collectionneurs.

Cécile, une jeune poétesse, vivote avec Soler, un peintre sans succès qui commence déjà à peindre des faux Basquiat. Lors d’un vol dans un grand magasin Cecile est repérée par un vigile.

Des destins qui vont se croiser, au gré des soirées rock, des performances artistiques et des recherches de drogue …

Que dire qui n’a déjà été dit mille fois sur les textes de Marc Villard ? Une fois de plus, il choisit très bien son éditeur qui livre là un très bel objet. Le livre est beau, c’est déjà un premier plaisir.

Grace à lui, l’ignare complet que je suis a appris beaucoup de choses sur le peintre (que je ne connaissais que de nom), sur le milieu artistique de l’époque (dont je ne savais rien), et Marc Villard, grand amateur de jazz, met cela en relation avec les grands musiciens qui ont inspiré Basquiat (et là du coup je me sens un peu moins couillon, ça je connais un peu plus).

En même temps, il fait revivre l’effervescence de New York dans ces années 80, l’émergence d’un mouvement artistique noir américain, très revendicatif, prenant la suite des luttes passées.

Et bien entendu, tout cela avec l’écriture de Marc Villard. Une écriture qui a du rythme, pas un mot superflu, nette, précise, sachant se faire poétique ou très prosaïque.

En bref, un bel objet, un beau texte, et en plus on en sort moins bête.

Marc Villard / Jean-Michel de Brooklyn, Cohen&Cohen (2015).

Blues et nouvelles avec Marc Villard

Un nouveau recueil de nouvelles de Marc Villard, c’est toujours une bonne nouvelle. Le dernier en date s’appelle Harmonicas et chiens fous.

villard-harmonicaLa frontière franco-belge. De la musique américaine (blues, rock ou cajun). Des hommes, des femmes et des gamins souvent paumés, revenus de tout ou en route vers on ne sait quoi. Un peu de drogue (pas trop), de l’alcool, du foot (pas trop non plus), et des relations compliqués, avec un amour, un fils, un père …

Et dix histoires ciselées dans le style impeccable de Marc Villard, qui racontent la peur d’avoir perdu une gamine ; le plaisir d’une virée, même morne, avec un fils qu’on ne voit pas souvent ; la joie de partager un moment de musique ou la lente descente dans la folie.

Dix histoires qui, pour une fois, ne finissent pas toutes mal. Dix bouts de trajectoires humaines, dix morceaux de blues. Certains en fin de vie comme le rappel à la fin du concert, d’autres juste au milieu, qui finissent en suspens, attendant le morceau suivant. Dix tranches de vie à déguster tranquillement, au son d’un blues du delta, d’une guitare bien grasse, ou de l’harmonica de Milteau.

Marc Villard / Harmonicas et chiens fous, Cohen & Cohen (2015).

Le polar de A à Z

Pouy-Villard-ABCDe A comme Amphétamines (et non, ce n’est pas signé M. Villard mais J-B. Pouy), à Z comme Zone (et là, oui, c’est signé M. Villard), sans passer par J comme Jazz (c’est J comme Jivaro), ni par C comme Cyclisme (c’est C comme Copropriétaires), en passant par des classiques H comme Hold up ou L comme Lame, et des moins attendus, comme G comme Gériatrie ou N comme Nibards … 26 nouvelles inédites illustrées par José Correa et écrites par Marc Villard et Jean-Bernard Pouy.

Que dire qui n’aie déjà été dit mille fois à propos des Quick et Flupke, des Dupont et Dupond, des Starsky et Hutch, des Avron et Evrard, des Doublepatte et Patachon (non je ne dirai pas des Jacob et Delafon) de la nouvelle noire française ?

Oui ils sont à la fois agaçants et époustouflants. Agaçants parce qu’époustouflants. C’est qu’il faut avoir une aisance insolente pour être capable de pondre une nouvelle qui tienne la route sur n’importe quel sujet, comme ça.

Vous sauriez vous écrire sur Daïquiri ou Quéquette ? Comme ça, sans pondre un machin mal foutu et potache ? Ben eux ils savent.

Vous sauriez vous écrire treize nouvelles sans qu’il y en ait une un peu plus faible que les autres, une dont on sent qu’elle a été écrite dans la douleur, parce qu’il fallait compléter ? Eux ils savent.

Vous savez mêler André Gide aux flics, le volleyball à l’église Saint-Bernard, ou Satan au vélo, et faire cela de la façon la plus naturelle du monde ? Eux ils savent.

Vous savez faire sourire, rire ou serrer la gorge en deux pages ? Eux ils savent.

Agaçants et époustouflants donc. Si vous ajoutez de beaux dessins noir et blanc et un très joli travail d’édition vous avez une idée facile et intelligente pour les cadeaux de Noël.

Marc Villard et Jean-Bernard Pouy, illustrations de José Correa /L’alphabet du polar, In8 (2014).

Un bien bel objet.

On trouve souvent Marc Villard associé à de très beaux objets inclassables. En voici un de plus, en collaboration avec la photographe Hermance Triay : Scènes de crime.

Villard-scenes-de-crimeQuarante photos : Vingt lieux, vingt objets, du plus rassurant (un coussin, un bas ou des gants de femme) au plus explicite (couteaux ou flingues). Vingt couples autour desquels Marc Villard invente une histoire, très courte (deux pages) qui finit mal.

Un lieu, l’arme du crime et en route pour vingt histoires. Des histoires de meurtres, avec toutes les raisons que l’homme (ou la femme) a découvertes depuis des millénaires pour occire son prochain : jalousie, amour, argent, vengeance …

Comme toujours avec Marc Villard, les textes sont ciselés, on sent qu’il s’est amusé à improviser autour des photos, le décor planté en quelques lignes, et au final l’objet est fort beau (joli travail d’édition).

Je ne sais pas s’il est facile de le trouver en librairie ou en bibliothèque, mais vous pouvez toujours le réclamer.

Photos Hermance Triay, textes Marc Villard / Scènes de crime, Le bec en l’air (2014).

Histoires de femmes en colère

Si vous cherchez un petit cadeau pour Noël, voici une idée : Un très joli coffret (comme tout ce que font les éditions In8), qui rassemble quatre belles signatures du polar français sous la thématique de Femmes en colère. On y trouve quatre nouvelles de Marc Villard, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain et Marcus Malte.

packfemen.aiQuatre histoires de femmes en colère, quatre histoires de vengeances, quatre styles et quatre nouvelles fort belles.

Kebab palace : Cécile et sa fille Lulu, seize ans vivent dans un mobile home quelque part en Alsace. Cécile boit, comme un trou. On ne saura pas pourquoi. Souvent Lulu doit aller la récupérer au poste. Ou au Kebab Palace. Le jour où elles trouvent le cadavre mutilé d’une jeune chinoise, elles décident de piéger le tueur et de se venger sur lui des injustices de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne idée.

Disparitions : Elsa marche dans les rues de Bangkok. Elle est là pour se venger de Cedric, l’homme en qui elle a cru et qui lui a tout pris, tout. Ce soir elle récupèrera son dû et le laissera avec seulement se yeux pour pleurer. A moins que la vie n’en décide autrement.

La sueur d’une vie : Yanamaria, Querida, Dorbeta, Erendira et quelques autres. Elles ont autour de 80 ans, et sont victimes de la crise en Espagne. Les banques leur ont tout pris, elles n’ont plus rien à perdre. Alors aujourd’hui l’heure de la vengeance a sonné.

Tamara, suite et fin : Tamara vient de Guyane. Elle y a vécu jusqu’au jour où elle a hérité d’une terre, en pleine campagne, quelque part en métropole. La chance de sa vie, la chance de changer de vie. Elle s’installe, élève des cochons et s’en tire fort bien. Mais Tamara est étrangère (comprenez, pas du village), noire et femme. Autant dire que sa vie ne va pas être facile, et que les plus obtus des locaux sont bien résolus à la faire partir. Jusqu’à ce que Tamara décide qu’elle en a assez.

Trois excellents textes … Et puis Marcus Malte.

L’idée n’est pas ici de dénigrer les trois autres, bien au contraire.

On sait depuis longtemps que Marc Villard est un des grands de la nouvelle. Il confirme une fois de plus, même s’il s’éloigne un peu (mais un peu seulement) de ses thématiques habituelles : il n’y a ici ni flic pourri, ni jazz, ni dope … mais il y a deux êtres qui souffrent, se perdent et perdent les pédales. Ecriture au rasoir, maîtrise de la progression narrative, du fait main. C’est la vengeance, aveugle, de celles qui n’ont plus rien à espérer.

Dominique Sylvain elle s’intéresse à une vengeance personnelle, une femme trahie qui demande des comptes. Elle montre qu’elle est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman dans cette nouvelle qui vous réserve quelques surprises.

Didier Daeninckx écrit la nouvelle la plus politique. Politique mais littéraire. La construction est impeccable, la montée de la tension parfaite, la chute rageante et réjouissante à la fois. S’il fallait pinailler, mais vraiment pour pinailler, je dirais juste que faire du pourri un petit fils de franquiste n’était peut-être pas nécessaire, parce que les banquiers pourris sont, malheureusement autant fils ou petit-fils de bourreaux que ceux de victimes … 

Et puis il y a Tamara et Marcus Malte. La première scène vous sèche d’emblée. La construction est habile et parfaitement maîtrisée … Comme toujours, la grande force de l’auteur c’est son empathie, et sa capacité à nous toucher au plus profond sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Tamara et la gamine qui raconte avec elle vont vous bouleverser, leur souffrance, leur rage, leur vengeance resteront longtemps dans vos esprits. Le texte est à la fois tendre et âpre, il désespère sur la nature humaine, mais en même temps donne de l’espoir … La magnifique conclusion d’un très beau coffret.

Marc Villard / Kebab palace, In8/Polaroid (2013) – Didier Daeninckx / La sueur d’une vie, In8/Polaroid (2013). – Dominique Sylvain / Disparitions, In8/Polaroid (2013). – Marcus Malte / Tamara, suite et fin, In8/Polaroid (2013). Dans Femmes en colère.

Dégage !

Ils font des choses bien chez In8. Après la collection polaroïd où je viens de lire le texte de Marin Ledun, voici la collection « Quelqu’un m’a dit … ». Le principe, reprendre une phrase qui est passée à la postérité, de préférence criée par le peuple. Puis demander à un écrivain d’illustrer à sa façon, format court. Dégage ! Ont crié les tunisiens à Ben Ali. C’est ici Marc Villard qui reprend le slogan à son compte.

VillardCa a fini par arriver, Marine Le Pen est présidente. Sale temps pour les étrangers, les syndicalistes, les gauchistes … et les poètes. Pour survivre, Théo vingt ans accepte d’écrire un poème pour le ministère de la culture. Mais difficile de plaire, quand tant de sujets sont interdits. Car vous savez ce que c’est, ce n’est pas la Présidente, mais « dans l’entourage de la Présidente Le Pen je dois admettre que cet amalgame pose problème. Attention, je ne parle pas de la présidente elle-même qui est très ouverte aux idées nouvelles mais il s’agit plutôt de son euh … »

Voilà, vous avez le ton. A force de se lancer des défis avec son compère Jean-Bernard Pouy, voici donc que Marc Villard se lance dans le domaine de son ami, et écrit une novella de social fiction, politique, sans flic pourri, sans jazz, sans drogue … Mais avec le style Marc Villard, sa maestria dans le maniement de mots, et son humour.

Et il faut en avoir pour imaginer François Bayrou en résistant du fond de son Béarn ! C’est drôle, méchant comme il faut, sans pitié pour la médiocrité et les compromissions des uns et des autres … Bref, on se fait bien plaisir avec cette longue nouvelle.

Marc Villard / Dégage !, In8 (2013).

Ite missa est

Un très beau livre édité par une maison dont je n’avais jamais entendu parler : les éditions matière, qui au vu de La messe est dite, nouvelle de Marc Villard illustrée par Eugénie Lavenant portent bien leur nom tant l’objet que l’on a entre les mains est fait d’une vraie belle matière de papier.

Dans la famille Falcone on est tueur de père en fils. Il est d’ailleurs proche le moment où Paolo, le père, va passer la main, en douceur, à Romain, le fils. Il a déjà commencé à l’initier au métier, tout en l’encourageant à poursuivre des études de commerce en parallèle. Seulement voilà, avec les études, le fils conteste, réfléchit, et décide, contre l’avis du père, qu’il y a plus lucratif dans le monde du crime que le métier de tueur. Il oublie que chez les Falcone on ne rigole pas avec les traditions, Romain sera tueur ou ne sera pas.

On le voit, on est ici en plein dans l’imaginaire de Marc Villard. Pas de surprise donc, si ce n’est celle que réserve la chute … Une autre de ses marques de fabrique. Reste-t-il parmi les amateurs de polar une seule personne qui ne sache que Marc Villard est l’un des plus grands spécialistes de la nouvelle ? Non. Donc c’est une fois de plus un vrai plaisir.

Mais cette fois, ce plaisir ne vient pas seul. Au plaisir des mots vient d’ajouter celui des images. Des images souvent décalées qui, dans un noir et blanc très contrasté (pas de gris ici) viennent ajouter un contrechant, illustrer à contrecourant, jouer dans un silence.

Texte et dessins se complètent, se répondent et se retrouvent comme une chanteuse de jazz et le pianiste qui l’accompagne.

Encore quelque chose qui fait penser à l’univers de Marc Villard

Marc Villard et Eugénie Lavenant / La messe est dite, Editions Matière (2011).