Archives pour la catégorie SF-Fantastique-fantazy

Disque Monde n°10

« Du friçon ! De l’aventure ! Avec les étoiles Victor Marasquino et Delorès de Vyce. Et avecque mille éléfants !

Une daibauche de passionne et de grands aiscaliers sur fond d’hystoire tumulte-tueuse : QUAND S’EMPORTE LE VENT D’AUTAN »

TP 10Avant la rentrée, encore quelques vacances avec la suite de ma lecture de l’intégrale des Annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett, le 10° volume consacré à la naissance du cinéma : Les zinzins d’Olive-Oued.

A l’université de l’invisible, le jeune Victor est un étudiant de génie. Pour continuer à toucher l’argent de l’héritage de son oncle, il doit devenir mage. Mais comme il n’a pas envie de travailler, il s’ingénie à rater les examens. Facile ? Non car il doit quand même avoir une note minimale pour continuer à toucher l’argent. Un génie vous dis-je. Jusqu’au jour où il assiste à un spectacle proposé par les alchimistes, ces rigolos qui habituellement passent leur temps à faire sauter des machins. Des images animées projetées sur un drap.

Et peu de temps après, avec un corniaud qui parle (et dit « ouah » quand il veut passer inaperçu), des nains, des trolls, des charpentiers, des peintres … le voilà en route vers Olive-Oued, sans trop savoir pourquoi. La magie d’Olive-Oued commence à agir et rend fous ceux qu’elle appelle. Une magie et une folie qui vont conquérir Ankh-Morpork. Mais en parallèle la réalité s’affaiblit, et la membrane qui la sépare des choses qui rodent derrière devient fine, fine, fine …

Naissance du cinéma donc, dans toutes ses dimensions. La naissance des stars, des producteurs, de la publicité (avec un génial Planteur-Je-Me-Coupe-La-Gorge), des agents, la couleur, le muet … Tout ça dans le monde de Pratchett, ce sont des diablotins qui peignent les images enfermés dans une boite. Références constantes aux premiers grands films, très drôles pour qui a un minimum de culture cinématographique et de l’histoire du cinéma.

Le tout émaillé de quelques réflexions très pratchettiennes :

« Bref, une guerre civile avait éclaté, phase par où toute civilisation adulte se doit d’être passée … »

« Cette Ankh-Morpork-là ressemblait beaucoup plus à Ankh-Morpork que la vraie. »

Vétérini assis à côté des deux acteurs, des deux étoiles devrais-je dire, se pose des questions sur leur célébrité :

« Il avait l’habitude des gens importants, du moins de ceux qui se jugeaient importants. Les mages devenaient importants par des hauts faits magiques. Les voleurs par les vols audacieux, de même, quoi que de manière légèrement différente que les marchands. Les guerriers en gagnant des batailles et en restant en vie. Les assassins par des inhumations habiles. Les sentiers ne manquaient pas qui menaient à la gloire, mais balisés, on suivait leur tracé. Ils respectaient une certaine logique. […]

Oui c’était fascinant. On pouvait devenir célèbre rien qu’en étant … célèbre, quoi. »

Je me demande ce qu’aurait pensé Vétérini du monde d’aujourd’hui …

Un excellent volume, à la fois critique et hommage, moquerie tendre et respectueuse, un des très bons.

Terry Pratchett / Les zinzins d’Olive-Oued, (Moving pictures1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Des horizons rouge sang

J’avais besoin d’un peu d’aventure, de souffle de fantaisie. Et en passant dans les rayons de ma librairie habituelle, j’ai vu Des horizons rouge sang, le second volume de la saga des Salauds Gentilshommes de Scott Lynch et, me souvenant que j’avais aimé le premier, j’ai plongé dans le pavé. Avec beaucoup de plaisir.

LynchA la fin du premier volume, Locke et Jean quittaient définitivement la ville de Camorr. On les retrouve ici, deux ans plus tard, dans une bien vilaine situation. Deux ans qu’ils ont mis à profit pour monter une nouvelle arnaque : dépouiller le Requin, le patron de la plus prestigieuse maison de jeux de la ville de Tal Verrar. Le problème c’est que tous ceux qui s’attaquent à ce personnage puissant finissent en général très, très mal. S’ajoute à cela que les Mages Esclaves ont toujours une dent contre les deux voleurs, et que d’autres personnages très puissants de Tal Verrar s’intéressent à eux.

Bref, alors que Locke et Jean préparent leur casse, tout va aller de mal en pis.

Plus de 600 pages d’arnaques, d’actions, de villes étonnantes, de bestiaire fantastique, de tempêtes, de coups de théâtres, d’abordages, de pirates, de gens d’honneur, de traitres … Plus de 600 pages avec tout ce qu’on aime si on aime les livres d’aventure, d’arnaque, avec un monde foisonnant et cohérent.

Décidément, de temps en temps, un bon roman de fantazy qui ne prend pas son lecteur pour un idiot, et qui sort des sentiers battus des combats manichéens entre bons et méchants, ça fait un bien fou. C’est de cela que j’avais besoin, j’ai été pleinement satisfait. Je lirai sans nul doute le troisième volume, d’autant plus que ce salaud d’auteur conclue son pavé sur une magnifique un cliffhanger.

Scott Lynch / Des horizons rouge sang, (Red seas under red skies, 2007), Bragelonne (2008) traduit de l’anglais (USA) par Olivier Debernard.

L’essence de l’art

C’est aussi chez Yossorian que j’ai entendu parler de ce recueil de nouvelles de Iain Banks : L’essence de l’art.

BanksAvant de lire l’article, je ne savais pas qu’il existait un recueil de nouvelles du génial écossais, reprenant, pour au moins trois d’entre elles, le cycle de La Culture. Les huit sont inégales, ne serait-ce que pour les suivantes, voilà un livre indispensable :

Dans Curieuse jointure une étrange créature, plutôt végétale, berger et amoureux, voit débarquer d’une vaisseau ce qu’il prend pour un présage. Un présage auquel il ne comprend pas grand-chose. Incompréhension, étonnement, et tout l’humour noir délicieux de l’auteur en quelques pages et une chute très drôle.
Descente est une nouvelle se déroulant dans le monde de La Culture. Un être, rescapé d’une attaque sur une planète désertique va tenter, avec l’aide de son scaphandre intelligent de rallier la base lointaine où des secours pourraient l’attendre. Exploration de la douleur, de la folie, de la solitude de l’espoir et du désespoir, mais également de la fidélité. Un très beau texte, très émouvant.
Nettoyage pourrait appartenir au cycle. Où comment des erreurs de livraison d’objets clairement peu utiles mais d’une technologie très avancée sur Terre pourraient créer un chaos absolu en pleine guerre froide. L’humour, la lucidité un peu désespérée et l’intelligence de l’auteur en quelques pages.
Fragment, seul texte qui ne soit pas de la science fiction est pour moi l’essence même de l’art de la nouvelle : une belle réflexion sur la liberté et les religions, et une chute dans le dernier paragraphe qui vous retourne comme une crêpe. Du moins pour les pas trop jeunes d’entre nous qui ont la référence. Je n’en dis pas plus, ce serait abominable de relever la chute.
L’essence de l’art qui donne son titre au recueil est en fait une novella qui amène La Culture en contact avec notre Terre. Le procédé n’est pas nouveau, utiliser un oeil extérieur pour décrire les étrangetés du nôtre. Un certain Montesquieu l’avait déjà utilisé. Iain Banks le fait à merveille, et exprime de façon plus directe qu’habituellement ses opinions. Exemple, voilà comment un citoyen de cette Culture hédoniste et anarchiste juge la Terre : « La Terre a déjà de quoi nourrir chacun de ses habitants, et au-delà, chaque jour ! Un fait si bouleversant au premier abord qu’on se demande pourquoi les opprimés de la planète ne se sont pas déjà dressés dans l’embrasement d’une juste fureur … Mais ils ne le font pas, infectés qu’ils sont par ce mythe de l’intérêt individuel bien compris, ou ce poison de résignation dispensé par la religion : soit ils cherchent à grimper en haut de la pyramide pour pouvoir à leur tour chier sur les autres soit ils se sentent en toute sincérité flattés de l’attention que leur accordent leurs prétendus supérieurs en leur chiant dessus ! De mon point de vue, ceci est typique du plus prodigieux et arrogant usage du pouvoir et d’avantages acquis – avec la meilleure conscience … Ou bien d’une stupidité à peine croyable. » Voilà, c’est dit.

Iain Banks / L’essence de l’art, (The state of the art, 1991), Le livre de poche (2018) traduit de l’anglais par Sonia Quémener.

Abimagique

C’est chez Yossorian que j’ai lu quelque chose sur Abimagique, novella de Lucius Shepard parue dans la très belle collection de textes courts du Belial. Encore une bonne pioche.

ShepardA Seattle, un jeune home tombe amoureux d’Abimagique, jeune femme sensuelle, une peu enveloppée pour les canons de notre époque, au look étrange. Mystique, sensuelle, adepte de massages qui décuplent l’orgasme … Elle ne répond jamais à aucune question sur elle. Mais elle lui dit que le monde court à sa perte, une perte imminente, et qu’avec son aide, elle peut essayer de la sauver …

Un texte envoutant, tout en non dits, qui laissera le lecteur décider. Sorcière ? Mystificatrice ? Dévoreuse d’homme ? Mère universelle ? Et le jeune homme, celui que l’auteur interpelle à la seconde personne. Y croit-il ? A t’il été drogué ? Que c’est-il vraiment passé ?

Mystères, envoutements, fin du monde imminente, le lecteur doit décider, ou plutôt douter, balancer suivant son humeur au final du texte.

Ce qui est certain, c’est que moi aussi j’ai été emballé et mystifié par Abi. Encore une très belle réussite de cette collection qui, je me répète mais ce n’est pas grave, est esthétiquement magnifique en plus d’offrir de très beaux textes.

Lucius Shepard / Abimagique, (Abimagique, 2007), Le Belial/Une heure lumière (2018) traduit de l’anglais (USA) par Jean-Daniel Brèque.

Disque Monde n°9

Un volume très court, sorte d’intermède dans les annales : Faust Eric de Sir Terry Pratchett of course.

TP9Eric est un jeune couillon qui veut des trésors, la plus belle femme du monde et la vie éternelle. Pour cela, le plus simple c’est bien connu, c’est de faire un pacte avec le Diable, ou du moins sur le Disque Monde, avec un démon. Mais l’incantation foire un poil, et c’est Rincevent, perdu dans les limbes depuis sa dernière aventure, qui va apparaître dans le pentacle. D’où bien entendu, une série de catastrophes.

Court, efficace, comme une suite de novellas, drôle, très drôle, avec en final une peinture très réussie de ce que pourrait devenir l’enfer si on en confiait la tête, non pas à un seigneur démon, mais à un gestionnaire issu d’une école de management … C’est fort bien vu, glaçant et hilarant.

Et puis, chapeau au traducteur une fois de plus. Je ne sais pas quelle est la VO de cette blague, mais ça marche parfaitement en VF, et c’est représentatif de l’humour pratchettien :

Rincevent et Eric sont en train de s’échapper de l’enfer, voici ce qu’ils voient :

« Il baissa les yeux sur les larges marches qu’ils gravissaient. Une innovation ces marches : chacune était formée de grandes lettres taillées dans la pierre. Celle sur laquelle il posait le pied, par exemple, disait : J’ai voulu faire au mieux.

La suivante : J’ai cru que ça vous plairait

Eric, lui, se tenait sur Pour le bien des enfants.

-Bizarre, non ? fit-il. Pourquoi c’est comme ça ?

A mon avis, ce sont de bonnes intentions, répondit Rincevent. »

Terry Pratchett / Faust Eric (Faust Eric, 1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Fin de siècle

Avec Sébastien Gendron j’étais sûr de ne pas tomber sur un polar triste où il ne se passe rien. J’ai été plus que servi par Fin de siècle.

GendronA un moment donné dans un futur peu déterminé. Des super requins préhistoriques ont refait leur apparition dans les océans. Problèmes, ils bouffent tout, y compris les plus gros bateaux existants. Donc les océans nous sont interdits. Mais comme il serait dommage de gaspiller les magnifiques yachts qui font la fierté des super riches, la Méditerranée à été isolée par deux herses du reste des océans, les mégalodons y ont été exterminés au prix de nombreuses vies humaines, et la grande bleue est devenu un immenses parc à très très riches, pour leurs villas, leurs bateaux et leurs fêtes.

Jusqu’à ce qu’une herse, dont la maintenance a été privatisée, ce qui veut dire baisse des coûts, des « charges » et hausse des tarifs, se révèle mal entretenue, et finisse par laisser passer un monstre, puis un autre, puis …

Dans le même temps un flic du FBI traque un trafiquant d’art, un tueur en série sévit sur la côte, un abruti de fils à papa veut faire le saut en parachute le plus haut du monde, et quelques autres événements qui vont accompagner cette fin du monde.

Vous vous en doutez, fini la déprime et la neurasthénie. Je ne vous dirai pas que c’est le roman le plus crédible de l’année, ni que l’intrigue est tenue au millimètre. Mais sur quelques 200 pages, un peu de bordel joyeux, des scènes dont en sent que l’auteur s’est fait plaisir à les écrire, un beau jeu de massacre bien saignant, les défauts de notre monde grossis mille fois sous la loupe de l’éclat de rire vengeur … Ca fait du bien.

Alors si vous aimez que tout s’explique à la fin, que tout soit crédible et documenté, vous pouvez passer votre chemin. Si un beau bordel foutraque plein d’énergie vous tente, allez-y sans hésiter.

Sébastien Gendron / Fin de siècle, Série Noire (2020).

Disque monde n°8

Un polar français neurasthénique, hop, un Terry Pratchett, En plus là, coup de bol c’est Au Guet ! soit le début de la saga du 87° District d’Ankh-Morpok. Peut-on faire mieux ? Non.

TP8Le guet municipal de nuit d’Ankh-Morpok n’est pas exactement un corps de police d’élite. Il se compose en tout et pour tout du Capitaine Vimaire, qui boit pour oublier tous les soirs, de Chicard, dont personne n’est absolument certain qu’il soit vraiment humain, et du Sergent Côlon qui est arrivé au faite de sa carrière. Le guet est juste sur le point d’accueillir son premier volontaire, un certain Carotte, aussi naïf et ingénu que bien intentionné et … baraqué. Et puis il a ce truc, incompréhensible, quand il vous demande de le suivre pour faire appliquer la loi, vous pourriez le suivre jusqu’au bout du monde. Et pourtant, Chicard a essayé de lui apprendre quelques trucs :

« Tout ce que tu as à faire, c’est te balader la nuit dans les rues et crier « Il est minuit, tout va bien – Et si tout ne va pas bien ? » je lui ai demandé. Alors il a dit « Tu te démerdes pour trouver une autre rue vite fait » »

Alors quand une sorte de société secrète arrive, par le plus grand des hasards à invoquer un dragon, si le Guet est l’ultime rempart, Ankh-Morpok et ses habitants sont mal partis. Quoi que …

Tout le génie de Terry Pratchett, dans la construction, dans son humour, dans ses descriptions qui font immédiatement naitre des images :

« D’épaisses volutes de fumée restaient suspendues en l’air, peut-être pour éviter de toucher les murs. »

Qui sait si bien saisir la nature humaine en quelques mots :

« Qu’on lui laisse les aigris dont les torrents de venin et de rancœur n’étaient retenus que par de fragiles barrages de nullité et de paranoïa miteuse. »

Ou quand, au détour d’une phrase, vous reconnaissez immédiatement quelqu’un que vous avez croisé, et que vous vous dites que c’est ça le talent :

«  Quand elle parlait, chaque mot faisait l’effet d’une bonne claque dans le dos et vibrait de cette assurance aristocratique que confère la bonne éducation. La seule sonorité des voyelles aurait découpé du teck. »

Tout est génial, j’ai éclaté de rire un nombre incalculable de fois, c’est à la fois sans concession sur notre veulerie, nos lâchetés, et plein de compréhension pour la pauvre nature humaine. Et on voit pour la première fois nos héros à venir, Vimaire, Carotte, Chicard, Côlon, Dame Ramkin, Vétérini … un des meilleurs dans une série exceptionnelle.

Terry Pratchett / Au Guet ! (Guards !Guards !, 1989), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque Monde n°7

Quand j’ai une overdose de réalité morose, j’ai une solution facile, reprendre l’intégrale du Disque Monde. Avec ce septième volume, Terry Pratchett fait son premier voyage dans un pays connu, mais revisité à sa sauce. Je vous laisse deviner où nous amène Pyramides.

TP7Teppic est enfin arrivé au jour le plus important de son cursus universitaire : Celui de l’examen final pour boucler sa formation à la Guilde des Assassins. Un examen sans repêchage, à élimination directe en quelque sorte.

Après, s’il y a un après, il ne sait pas trop ce qu’il fera. Il faut dire qu’il est le fils de Teppicymon XXVII, Dieu et Pharaon (ou l’inverse) de la Vallée. Et le jour où Teppicymon mourra, quand il sera inhumé dans une nouvelle pyramide dans la Nécropole, ce sera à Teppic de lui succéder. S’il passe son examen. Il se trouvera alors responsable du lever de soleil, de la crue du fleuve, de tout un peuple qui n’a pas évolué d’un poil depuis plus de 7000 ans. Pas l’avenir idéal pour un grand ado qui a pour l’instant un seul souci en tête. Comment survivre aux pièges préparés par Méricet, une légende de la Guilde, le prof le plus vache et le plus mortel de la formation.

Ce n’est pas le meilleur de la série, ni le meilleur des voyages. C’est surtout l’intrigue qui est parfois inutilement complexe, même si l’idée de départ, outre la visite de l’Egypte, que les pyramides ancrent tellement le pays dans le passé qu’elles piègent même le temps est bonne.

Mais on prend quand même un immense plaisir à retrouver l’humour typique du Disque-Monde, et des pépites comme

« Le jeudi, une guerre éclata entre ceux qui vénéraient la Déesse Mère sous son aspect lunaire et ceux qui la vénéraient sous la forme d’une grosse femme aux fesses monstrueuses. Après quoi les maîtres intervinrent pour expliquer que la religion, si elle avait du bon, menait parfois à des excès. »

ou

« Dios, premier ministre et grand prêtre parmi les grands prêtres, n’était pas religieux de nature. Ce n’était pas une qualité souhaitable chez un grand prêtre, elle troublait le jugement, dérangeait l’esprit. Qu’il se mette à croire, et toute l’affaire tournait à la farce. »

Comme toujours, Terry Pratchett se moque gentiment de tout le monde, aime ses personnages, met en scène architectes fous et financiers pénibles, sans compter le grand prêtre / vizir abominable, et on passe un excellent moment hors du temps et du confinement.

Terry Pratchett / Pyramides (Pyramids, 1989), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1996), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Jardins de poussière

Après La ménagerie de papier j’ai eu envie de continuer d’explorer le talent de Ken Liu. Avec le recueil de nouvelles suivant : Jardins de poussière. 25 nouvelles qui explorent des futurs, des présents parallèles, le passé, les relations familiales, les chocs de cultures. 25 nouvelles émouvantes, brillantes, étonnantes. Le reflet du talent de leur auteur.

LiuLe jardin de poussière, où comment l’art peut sauver une mission spatiale.

La fille cachée et Bonne chasse, deux nouvelles qui font hommage à l’imaginaire chinois, avec ses combattants virevoltants, ses démons et fantômes, mais qui savent aussi nous surprendre, aller au delà des combats, pour nous émouvoir, où révéler une autre magie dans un univers qui vire au steampunk sans perdre sa fantaisie et sa poésie. Le tout sans oublier des contextes historiques qui voient, là-bas comme ici, les plus faibles souffrir. Magistrales.

Rester, et Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes se déroulent dans un futur post-apocalyptique particulier. Il y eu la Singularité, et le premier homme qui s’uploada. Ce fut l’an zéro. Au début limité aux plus riches, qui seuls pouvaient se payer cette forme d’immortalité, la pratique c’est répandue. Maintenant ils ne sont plus qu’une poignée à survivre dans des villages, avec du matériel obsolète, alors qu’à l’extérieur les animaux sauvages et les vandales ont pris possession de la Terre. Le narrateur et son épouse Carol font partie de ceux là. Et ils s’inquiètent pour leur fille Lucy qui grandit et pourrait être tentée par la numérisation. Bien des années plus tard Sarah grandit dans un espace quadridimensionnel, avant de passer à plus. Elle reçoit la visite d’une de ses mères, qui vient lui annoncer que dans 45 ans, une broutille, elle va partir définitivement, pour transporter sa conscience sur une planète lointaine. 45 ans, juste de temps de voir la Terre, en vrai, et de se dire au-revoir. Deux nouvelles très belles, sur les relations parents/enfants, sur la liberté de chaque génération, et les incompréhensions qui en découlent.

Souvenirs de ma mère conclue ce trio, de belle manière, encore une relation mère/fille, étrange, décrite en quatre pages très émouvantes.

Le fardeau est une variation brillante, originale et non dépourvue d’humour sur la façon dont on peut tenter de comprendre une espèce extraterrestre disparue depuis longtemps. Ainsi qu’une réflexion sur l’orgueil de certains universitaires …

Avec Nul ne possède les cieux, Ken Liu explore le monde de sa saga qui commence avec La grâce des rois. Dans ce monde de fantazy d’inspiration chinoise où, parallèlement au steampunk d’inspiration victorienne, c’est la maîtrise des airs via cerfs-volants et dirigeables qui change le monde, il décrit là le tournant, quand un jeune ingénieur de Xana va donner à son roi le moyen d’être le maître des Cieux grâce à ses dirigeables militaires. Une belle histoire, une réflexion sur la science, l’envie de connaître, et comment les résultats sont dévoyés par le pouvoir.

Les nouvelles suivantes explorent, entre autres, les relations et différences entre les deux cultures de l’auteur.

Long-courrier est une uchronie. Dans les années 60, le transport par dirigeables est devenu à la mode, une façon pour la Chine de contourner les taxes imposées à ses produits par les USA en les masquant sous une taxe carbone. On y vit un voyage auprès d’un couple de pilotes, lui américain, elle chinoise, raconté par un journaliste.

Nœuds en quelques pages, et avec de très belles descriptions d’une culture ancestrale de l’Himalaya illustre de façon implacable le pillage du Sud par le Nord, le cynisme sous couvert d’étude d’une autre culture, et la saloperie des Monsanto et autres spécialistes du brevet sur le vivant.

Sauver la face, tout en mettant en lumière les incompréhensions et les préjugés entre américains et chinois, remet également l’humain au centre des discussions, face à ceux qui prétendent que l’Intelligence Artificielle est beaucoup plus efficace.

Une brève histoire du tunnel transpacifique est une superbe nouvelle, une uchronie dans laquelle la crise de 29 trouve une solution dans la construction d’un pharaonique tunnel entre Chine, Japon et USA. Dans ce monde, le Japon est dès 1930 une grande puissance, la crise est jugulée, la guerre de 14-18 est la dernière guerre mondiale … Mais le Japon continue longtemps son expansion et ses atrocités en Asie, et au moment où les mouvements noirs demandent l’égalité aux US (nous sommes dans les années 60), le couvercle est complètement étanche côté asiatique. Jusqu’à la rencontre d’une américaine et d’un ancien ouvrier tunnelier … Très belle nouvelle, toute en finesse, en empathie, à la fois très dure et très humaine. On reconnaît bien là la patte de l’auteur de L’homme qui mit fin à l’histoire.

Jours fantômes conclue ces histoires de différences de cultures et d’héritage en prenant du recul. Trois périodes sont évoquées : Hong Kong sous domination britannique en 1905, un immigré originaire de Hong Kong dans une université américaine en 1989, et très loin dans le temps et l’espace, sur une exoplanète dont les premiers habitants sont morts depuis longtemps, en 2313. Brillante variation, sur le poids du passé, l’importance de l’héritage et les différences culturelles. Toujours avec beaucoup d’empathie.

Ce qu’on attend d’un organisateur de mariage est un petit texte humoristique qui voit des gens devenir le lieu de mariage d’entités qui leur apporteront certains bénéfices.

Quarante huit heures dans la mer du Massachussetts est une projection, sur une Terre en grande partie inondée qui éclaire, à sa façon, sur la difficulté qu’il y a à décider pour d’autres, et sur la responsabilité de chaque décision importante. Le tout en plongeant pour visiter les coraux qui se sont développés autour d’Harvard …

Empathie byzantine nous place dans un futur très proche où une activiste tente de créer un moyen de contourner la place des ONG qui choisissent leurs combats en fonction des intérêts des pays qui les abritent. Où pour être plus clair arriver à aider des populations que les politiques des grands empires (américains et chinois) n’ont aucun intérêts à aider, quelles que soient les souffrances subies. Nouvelle dure, sans illusion et sans concession.

Animaux exotiques explore une possibilité qu’aurait un futur proche d’exploiter les plus faibles, quitte à en créer si on n’en pas assez sous la main. Avec ses chimères, hommes-animaux réduits à l’esclavage. Une nouvelle bien pessimiste …

Les deux nouvelles suivantes nous montrent comment il n’est pas si simple de régler les problèmes humains au moyen de la technologie. Vrais visages tente de contourner le biais de jugement dans la carrière professionnelle selon l’appartenance ethnique et sociale en imaginant des masques qui empêchent toute identification. Moments privilégiés nous met dans la peau d’un créateur en robotique qui pense, au moins en début de carrière, que l’on peut tout régler avec des robots, tout nettoyer avec de faux rats, remplacer les moments difficiles de la maternité et de la paternité avec un robot … Mais, car il y a un mais …

Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé et La dernière semence imaginent le voyage spatial comme ultime espoir d’une humanité en bien mauvais état.

Sept anniversaires explore le long, très long terme de l’avenir de l’humanité, dans une hypothèse liée aux nouvelles sur la Singularité, et en prenant en compte des préoccupations très différentes. La nouvelle a déjà été publiée dans un hors série. Intéressant mais moins émouvant que d’autres nouvelles.

Printemps cosmique nous amène encore plus loin, plus loin que tout, à la fin de l’hiver de l’univers, avec la petite leur d’espoir d’une nouvelle naissance.

Ken Liu / Jardins de poussière, Le Bélial (2019) traduit de l’anglais par Pierre-Paul Duranstanti.

Quatorze crocs

Ceux qui ont lu l’éprouvant N’envoyez pas de fleurs auront peut-être un peu de mal à reconnaître l’univers du mexicain Martín Solares dans le délicieux Quatorze crocs. C’est pourtant bien le même auteur.

SolaresParis 1927, un cadavre est trouvé au petit matin dans une ruelle sombre. Rien d’extraordinaire ? Si. Il porte d’étranges marques dans le cou, et il va se révéler qu’il n’a plus une goutte de sang dans le corps. L’enquête, très spéciale est confiée à la brigade de nuit, et c’est le jeune Pierre Le Noir qui va en hériter.

Elle l’amènera à fréquenter le cimetière Montparnasse, d’étranges habitants qui ne vivent que la nuit, les cercles d’artistes qui gravitent autour des époux de Noailles et bien d’autres personnages plus étranges, fascinants ou inquiétants, les uns que les autres.

Voilà un petit bonbon, en forme d’hommage aux feuilletonistes. Chapitres courts, portant des titres délicieusement désuets, références permanentes (vous croiserez Picasso, Breton, Man Ray … et vous entrerez dans la tombe de Porfirio Díaz …), rebondissements permanents. Ajoutez une balade insolite dans des rues de Paris que vous ne verrez plus du même œil, une écriture vive, de l’humour, et un auteur qui nous permet de jouer à nous faire peur, sans avoir vraiment peur, juste pour le frisson auquel on ne croit pas … mais quand même. Comme une môme.

Une belle friandise, à consommer sans modération.

Martín Solares / Quatorze crocs, (Catorce colmillos, 2018), Christian Bourgois (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.