Archives pour la catégorie SF-Fantastique-fantazy

Disque Monde n°12

Un petit Terry Pratchett pour bien commencer l’année, et un bon, puisqu’il met en scène mes trois sorcières préférées : Mécomptes de fées.

Du côté des montagnes du Bélier, pas loin de chez Nounou Ogg et Esme Ciredutemps, une sorcière meurt. Elle était aussi marraine fée et lègue sa baguette à Magrat, encore jeune, qui complète le trio. Et elle lui laisse une lettre lui demandant d’aller à Genua, loin très loin, empêcher un mariage catastrophique, et surtout lui recommande de NE PAS y aller avec Nounou et Esme. Résultat immédiat le trio, accompagné de Gredin le monstre effrayant qui sert de chat à Nounou part traverser le Disque Monde à destination de Genua où les attendent une Marraine spécialiste en magie des miroirs qui semble avoir des comptes à régler avec Esme, et une Dame qui cuisine un délicieux gombo, vit dans les marais, et semble connaitre un ancien Baron.

Comme souvent, on rit beaucoup. L’auteur s’amuse et nous avec.

Il s’amuse avec les clichés touristiques, des Carpates où un vampire va passer une très mauvaise nuit à l’Espagne. Il s’amuse avec les clichés des ressorts comiques avec un trio classique composé d’une enthousiaste toujours prête à tout tester (surtout si ça titre plus de 40°), Nounou ; une naïve qui se fait tout le temps avoir, Magrat ; et la ronchon de service pour qui rien ne vaut son chez soi, Esme. Et il s’amuse avec les contes de fées classiques, de la belle au bois dormant au petit chaperon rouge, sans oublier de leur flanquer un bon coup de dépoussiérant. Il s’amuse à récréer une Louisiane à la sauce Disque-Monde tout en rendant un bel hommage à sa cuisine et à sa culture populaire.

Et puis, parce ce que c’est Pratchett, en toile de fond, on retrouve son humanisme, et sa profonde conviction qu’il n’y a rien de pire que d’imposer sa volonté aux gens sous prétexte de ne vouloir que leur bien. Pas d’homme ou de femme providentiel chez lui, mais le portrait glaçant d’une bonne marraine qui fige tout dans un univers de conte d’où rien ne doit dépasser. Pour le bien de tous bien entendu.

A noter que c’est une des rares fois où l’on a un aperçu de la puissance de l’immense Esme, qui habituellement n’a besoin que de son chapeau et de son regard foudroyant pour se faire craindre et respecter. Et l’on comprend pourquoi, si elle autorisait qu’une telle chose (impensable) existe, elle serait la chef des sorcières.

Bref c’est très drôle, c’est émouvant et c’est intelligent, comme toujours.

Terry Pratchett / Mécomptes de fées, (Witches abroad, 1991), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1998) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Dune

Avant d’attaquer les livres de janvier j’ai voulu faire une expérience. La sortie prochaine d’une adaptation cinématographique m’a donné envie de relire Dune de Frank Herbert. Non sans une certaine appréhension. Ecrit en 1965, tenait-il toujours la distance ? Livre qui m’avait marqué, premier livre de SF que j’avais lu sur les conseils d’un copain pendant les vacances de Pâques de ma première année d’études en … 1983. Mais est-ce que le souvenir ébloui que j’en avais allait résister à une relecture presque 40 ans plus tard ? Je ne vais pas faire durer le suspense, c’est toujours génial.

Ce qu’il y a de bien quand on veut parler d’un classique parmi les classiques comme Dune, c’est que tout le monde en a entendu parler, et tout le monde sait, plus ou moins, ce qu’il raconte. Pas la peine donc de se casser trop la tête à faire un résumé.

Dune est donc la planète désertique où l’on récolte le produit le plus rare et le plus précieux de l’empire, l’épice, ingrédient indispensable aux voyages dans l’espace et à la Guilde qui a le monopole sur ces voyages. Dans une empire à la structure très médiévale, avec un empereur et des grandes maisons rivales, la planète qui se trouvait sous la coupe des Harkonnens qui, sont n’ayons pas peur des mots, d’authentiques fils de putes, va passer sous celle leur ennemi juré, le Duc Leto Atréides.

Bien qu’il sache que c’est un piège Leto accepte et sera assassiné. Son épouse Jessica et son fils Paul sauvent leurs peaux et fuient dans le désert. Là les Fremens, seul peuple qui survive dans ces lieux pour le moins inhospitaliers, les reconnaissent comme les sauveurs annoncés par la prophétie. Puis viendra, bien entendu, l’heure de la vengeance.

Tout le monde loue ce roman pour sa richesse et sa puissance, et tout le monde a raison, mais il ne faudrait pas que ces louanges soient contreproductifs et intimidants. Parce qu’en première impression, ce qui frappe, 40 ans après la première lecture, c’est le pur plaisir de lire une histoire exceptionnelle. Comme en ce lointain temps où j’étais jeune, j’ai été happé par le roman, dévorant les deux tomes de chez pocket en trois jours. Frank Herbert est un putain de raconteur d’histoires. Même en connaissant la fin, j’ai repris un immense plaisir à suivre les intrigues, les combats, les ruses, les paysages, les extraordinaires vers de sable. Et j’ai été emballé de nouveau par la cohérence du monde inventé sur cette planète, cohérence tournant autour du manque d’eau, qui sculpte le géographie, la langue, les coutumes, les croyances, les structures politiques … C’est un pied de lecture immense, donc allez-y sans crainte.

Et oui, ensuite, derrière une trame archi-classique de roman d’apprentissage et de vengeance, que de thématiques abordées, et surtout quelle actualité pour un roman écrit en 1965. Ecologie, utilisation de ressources rares, politique, religion, messianisme, jihad … Y a t’il un seul de ces thèmes qui soit démodé ? Plus qu’actuel Frank Herbert, visionnaire.

Comme je ne suis pas universitaire, et que mon ambition n’a jamais été d’analyser les œuvres (ce dont je suis bien incapable) mais de donner envie de les lire, je m’arrête là avec ces simples mots : lisez ou relisez Dune.

Frank Herbert / Dune, (Dune, 1965), Pocket (1970) traduit de l’anglais (USA) par Michel Demuth.

En quête de Jake

Encore un peu de SF/Fantastique en cette fin d’année. Entre l’auteur anglais China Mieville et moi, c’est un coup ça marche, un coup non (littérairement parlant of course). J’avais adoré The City and the city et Merfer, pas réussi à finir Kraken. Une valse hésitation qui s’est poursuivie avec son recueil de nouvelles En quête de Jake et autres nouvelles.

13 nouvelles et une novella rasssemblées ici, avec une véritable cohérence tant l’auteur, à chaque fois, introduit l’étrange, parfois horrible, parfois simplement autre, dans notre quotidien, ou plus précisément dans le quotidien des londoniens.

Une distorsion qu’il explique rarement, et jamais complètement, et la description de tranches de temps de ses personnages, souvent sans réelle conclusion. C’est ce qui rend difficile parfois d’accrocher au texte. Soit vous adhérer à l’idée de départ, qui est toujours très originale, souvent poétique, soit vous restez en dehors et vous n’avez plus grand chose à quoi vous raccrocher.

C’est ainsi que la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, En quête de Jake, m’a laissé perplexe. Une ambiance d’apocalypse dans Londres, sans que l’on sache pourquoi, et sans que j’ai pu comprendre où l’auteur voulait m’amener. Ratée pour moi.

Même chose avec La piscine à balles où je n’ai pas compris le sujet de l’histoire, ou Le familier, ou la seule nouvelle illustrée Sur le chemin du front tant j’ai trouvé la mise en page et les dessins difficiles à lire, d’un simple point de vue de la typographie.

Mais il y a aussi des pépites qui m’ont emballé.

Fondations, qui voit un homme entendre ce que racontent les murs, et prévoir les catastrophes, pour le meilleur ou le pire. Une belle variation fantastique sur un événement réel bien sombre que je vous laisse découvrir.

De certains événements survenus à Londres qui exploite l’idée géniale de rues sauvages qui apparaissent et disparaissent au fil des siècles dans les grandes villes du monde.

Les détails, étrange plongée dans la folie d’une vieille femme qui se croit persécutée par les détails visibles dans tout motif autour d’elle (les nuages, les branches des arbres, les lézardes dans le mur …), à moins qu’elle n’ait raison.

Intermédiaire, variation autour de la responsabilité de chacun dans les événements du monde, au travers du fantastique bien entendu.

Mort à la faim quitte le fantastique pour la SF, avec la figure classique de hacker, confronté cette fois à une ONG qui exploite les bons sentiments et s’enrichit sur la faim dans le monde.

De saison pousse avec un humour très british la logique de la privatisation de tout, absolument tout, y compris … Noël. Où comment, par un retournement de situation très drôle, vouloir chanter Jingle Bell peut devenir un acte révolutionnaire.

Jacques est une belle nouvelle sur la résistance au pouvoir, dans un monde où les condamnés se voient « recréés » pour leur ajouter des appendices non humains qui les désignent immédiatement comme anciens délinquants.

Pour finir la novella, Tain, part d’une idée géniale : de l’autre côté des miroirs vivent des créatures qui sont obligés de se figer à notre image quand nous nous regardons dans une glace. Après des siècles d’esclavages, elles ont trouvé le moyen de passer de notre côté et de nous faire la guerre pour s’affranchir de cette tyrannie. Une idée assez géniale, bien racontée, malheureusement, de mon point de vue, la conclusion de l’histoire est un peu bancale. Peut-être lui a t’il manqué quelques chapitres pour en faire un vrai roman plus consistant.

China Mieville / En quête de Jake et autres nouvelles, (Looking for Jake and others stories, 2005), Outrefleuve (2020) traduit de l’anglais par Nathalie Mège.

American elsewhere

J’ai été bluffé par Vigilance de Robert Jackson Bennett. Du coup j’ai regardé ce qu’on pouvait trouver de cet auteur chez nous. Je n’ai trouvé que American elsewhere, un gros pavé publié il y a deux ans. Agréable à lire, mais comme ce n’est pas un genre que j’affectionne vraiment, loin du choc de sa novella.

Mona Bright, la trentaine bien avancée, ex flic, divorcée, vivote au Texas quand son père meurt. En se rendant à l’enterrement, elle découvre que sa mère, qui s’est suicidée quand elle avait 7 ans, a laissé une maison dans la petite ville de Wink au Nouveau-Mexique. Comme elle n’a vraiment autre chose à faire, et qu’elle aimerait comprendre cette femme qu’elle a toujours connue déprimée, elle décide d’aller voir cette maison.

Difficile, Wink n’apparait sur aucune carte. Mais Mona ne lâche pas facilement une affaire et fini par trouver une ville charmante, pimpante, peuplée de gens souriants. Une ville qui semble coupée du monde et du temps. Une ville où tout va bien, mais où personne ne se souvient de sa mère. Une ville où on lui conseille vivement de rester chez elle la nuit, et d’éviter certains bois de pins et canyons …

Autant le dire tout de suite, le fantastique avec d’indicibles créatures venues d’autres univers, ce n’est pas ma tasse de thé. Ça ne me parle pas. C’est quand même bizarre les gouts et les couleurs. J’aime bien la fantaisie et la SF, je peux même marcher à des variations sur les vampires et autres loups-garous, j’adore quand Neil Gaiman convoque toutes sortes de dieux grecs, romains ou nordiques … Mais le lovecrafteries, ça me laisse de glace.

Et pourtant, si on y regarde de près, American Elsewhere raconte, encore et toujours, des histories de rivalités fraternelles, de jalousie, de l’hypocrisie d’une petite ville, et avec en plus une héroïne hardboiled que l’on ne peut qu’aimer. Alors comme les thématiques sont classiques mais intéressantes, et que l’auteur sait très bien raconter une histoire, je suis allé sans difficulté au bout des 800 pages. Mais même si j’ai tremblé pour Mona, si j’ai surtout apprécié sa hargne, sa mauvaise humeur, son refus de se rendre et son humour, je n’arrive pas à être emballé.

Robert Jackson Bennett / American elsewhere, (American elsewhere, 2013), Albin Michel/Imaginaire (2018) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

La chose

Je continue avec les nouvelles parutions de Une heure lumière, mais avec moins d’enthousiasme : La chose de John W. Campbell.

Tout le monde, ou presque, a au moins entendu parler de cette histoire, rendue célèbre par l’adaptation de John Carpenter.

Quelque part en Antarctique, les membres d’une expédition qui passe l’hiver sur place dans une station découvrent sous la glace un vaisseau spatial. Dans le vaisseau, complètement gelé, une créature extraterrestre. Ils la ramènent à la station, et le biologiste entreprend de décongeler la chose. Ce que tout lecteur de SF ou habitué des films d’horreur aurait pu lui déconseiller fortement de faire …

Si je suis moins enthousiaste, cela n’a rien à voir avec la qualité du texte. Etonnant d’ailleurs de voir comment il passe parfaitement bien en 2020 alors qu’il a plus de 80 ans. Pour qu’un texte de SF passe 80 ans plus tard sans sembler ridicule ou ampoulé, c’est qu’il est bon. Et pour moi qui ne suis pas du tout un fan d’horreur, qu’elle soit SF ou pas, la partie la plus intéressante est la variation sur la paranoïa, que je vous laisse découvrir si vous n’avez pas la moindre idée de ce que vous allez lire. Comme une prémonition de la paranoïa anti-communiste qui allait déferler sur le pays quelques 15 ans plus tard.

Le suspense est bien mené, je vois bien ce qui doit plaire à ceux qui aiment se faire peur. Pour ma part la chose me laisse de glace, et comme en plus je le lis juste après Vigilance, je ne suis pas particulièrement emballé. Mais si vous êtes amateur de monstre abominable lâché dans un lieu clos avec des victimes potentielles qui ne peuvent pas s’échapper, allez-y sans hésiter.

John W. Campbell / La chose, (Who goes there ?, 1938), Le Belial/Une heure lumière (2020) traduit de l’anglais (USA) par pierre6paul Durastanti.

Vigilance

Je l’avais repéré sur les blogs, et j’adore cette collection, donc en cette fin d’année calme et sinistre, j’ai lu Vigilance de Robert Jackson Bennett. Magistral. Même si ce n’est pas cette novella qui va rendre la fin d’année moins sinistre.

 « Tout tenait au fait que depuis toujours, l’Amérique est une nation qui a peur.

Peur de la monarchie. Peur des élites. Peur de perdre ses biens, par le fait du gouvernement ou d’une invasion. Peur qu’un voyou stupide ou un petit malin de la ville trouve un moyen légal ou non de voler ce qu’on a durement gagné à la sueur de son front.

Voilà ce qui faisait battre le cœur de l’Amérique, non l’amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution … mais la peur.

Et là où il y avait peur, il y avait des armes à feu. »

Quelques années auparavant, lors d’une tuerie dans une école, un gamin a filmé en direct, et mis en ligne. Fil suivi par des millions de gens fascinés. Et les IA du web ont réagi immédiatement, collant des pubs sur le fil. Horreur des firmes … Jusqu’à ce qu’elles s’aperçoivent que loin d’en souffrir, leurs ventes explosent.

John McDean crée alors le grand show TV Vigilance. Un lieu public (gare, centre commercial …), gardé secret jusqu’à la dernière seconde, est entièrement bouclé. Trois tueurs volontaires y sont lâchés. Les drones filment. Si un bon citoyen vigilant abat un des tueurs, il gagne des millions. Si un des tueurs s’en sort, il gagne encore plus de millions. En direct les IA analysent les flux, et adaptent et ciblent les pubs. La force et la beauté de la simplicité. Branchez-vous sur ONT (One Nation Truth !) et profitez du spectacle.

Absolument magistral. Grande novella ou court roman, glaçant, dérangeant, horriblement cohérent et plausible. Si les technologies et la situation politique décrites ne sont pas celles d’aujourd’hui, elles sont suffisamment proches pour foutre sacrément les jetons, sauf peut-être ce qu’implique le retournement final (qui n’est que la cerise sur le gâteau, ou le ruban sur la paquet cadeau). Mais ce qui effraie encore plus, c’est que la peinture sociologique de cette Amérique, la psychologie d’une partie de ses habitants, n’a rien, elle, d’une anticipation.

Ajoutez une écriture fluide, un découpage parfait qui fait monter la tension, et vous avez un texte que vous dévorez, fébrile, et refermez abasourdi.

Cette collection nous propose décidément de vrais diamants, Vigilance est à mettre, à mon avis très subjectif, au niveau de L’homme qui mit fin à l’histoire et Un pont sur la brume.

Robert Jackson Bennett / Vigilance, (Vigilance, 2019), Le Belial/Une heure lumière (2020) traduit de l’anglais (USA) par Gilles Goullet.

Disque Monde n°11

Un peu de joie et de bonne humeur en ces temps moroses, ça ne peut pas faire de mal. Voici donc le retour d’un des meilleurs personnages de Sir Terry Pratchett, Mort revient dans Le faucheur.

Quelque part, quelques insignifiantes entités grises ont décidé que la Mort ne faisait pas bien son boulot, et devenait de ce fait mortel. Faut-il le rappeler ici ?« oui la Mort est un mâle, un mâle nécessaire ». Et comme le dit très bien la quatrième « il s’ensuit un chaos général tel qu’en provoque toujours la déficience d’un service public essentiel ».

Le mage Vindelle Pounze par exemple meurt, mais comme son esprit attend en vain notre héros, il réintègre le vieux corps, au grand désarroi de toute l’université. Des âmes en peine trainent partout, et loin de la Ville, un ouvrier agricole très très habile avec sa faux essaie de comprendre à quoi ressemble vivre dans une ferme et dans un village.

La mort est un des personnages les plus marquants de la série qui en compte pourtant un bon nombre. L’auteur a parfaitement réussi un mélange détonnant d’étrangeté et d’humanité. Il faut rappeler ici pour ceux qui ne connaitrait pas encore le génial Disque-Monde que la Mort est un brave type, qui se contente de venir chercher les défunts, essaie de faire son travail du mieux possible, mais ne comprend pas du tout, du fait de sa nature, ce qui nous anime, pauvres mortels. Le voir s’essayer à la conversation, ou au jeu de fléchettes dans le bar du village vaut son pesant de cacahouètes. Mais même s’il ne ressent pas, la Mort comprend vite, apprend à perdre, et surtout paie très rapidement sa première tournée !

Côté ville, l’accumulation de force vitale va chercher à créer un monstre, mais je vous laisse découvrir lequel. Sacré Terry Pratchett. Les mages sont égaux à eux-mêmes, ridicules, contents d’eux mais doutant quand même, très attachés à leurs repas. Image de l’université anglaise ? Image pour le moins d’une société très masculine, très blanche, pas très jeune, qui ne voit aucune raison de céder la moindre miette de son pouvoir, mais, et c’est l’effet Disque-Monde, un pouvoir ici très relatif. Et finalement, ils sont très humains et très attachants ces mages.

Bref, un excellent volume, avec de nombreux éclats de rire, et matière à réflexion, comme d’habitude.

Terry Pratchett / Le faucheur, (Reaper man, 1991), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1998) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du blanc

Une petite pause SF pour ce roman réédité en poche, C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, de Lilian Bathelot.

Fin du XXI° siècle. L’Europe séparée en deux. Les zones sécurisées où ne vivent que des gens connectés grâce à un implant qui leur permet d’être en liaison permanente avec le réseau, et des zones franches où vit le rebut, ceux qui n’ont pas d’implant, ne sont pas sécurisés. Du côté de Montpellier le commandant Manuel Diaz, un des meilleurs éléments des forces de police a disparu depuis 15 jours. Or c’est impossible, on ne peut pas modifier son implant, et on est en permanence traçable grâce à lui, partout dans le monde.

Loin, très loin, en territoire inuit Kisimiipunga vient de terminer sa Première Chasse, elle dépèce le caribou qu’elle a tué avec sa vieille carabine. Au bout de la fatigue après deux jours de traque, elle s’apprête à rentrer quand elle aperçoit, au loin, un traineau vide poursuivi par une meute de loups …

Liberté contre sécurité, grands espaces contre traçage et suivi … Un roman écrit originalement en 2006 et réédité à point nommé. Le rythme est vif, l’alternance entre les lieux et les deux histories est très bien utilisée pour faire monter le suspense vers un final qui, on s’en doute bien, va renouer les fils.

Les personnages sont suffisamment bien campés pour ne pas être juste des prétextes à l’histoire, le dérapage vers la folie et la violence résonne lui aussi étrangement en ces temps troublés. Les scènes d’action sont impeccables et il est difficile de lâcher le roman passé la moitié, tant on a envie de savoir comment les quelques personnages auxquels on s’est fortement attaché vont s’en sortir. Un vrai plaisir.

Lilian Bathelot / C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, Pocket (2020).

Djinn City

De Saad Z. Hossain j’avais beaucoup aimé Bagdad, la grande évasion ! Je suis un peu moins convaincu par Djinn City.

Indelbed n’a pas une enfance facile. Il vit dans un ancien beau quartier de Dacca, dans une maison qui fut mais n’est plus, à l’image de son père Kaikobad, ancien docteur brillantissime devenu un alcoolique qui ne fait plus rien. Sa mère est morte à sa naissance. Au sein de la puissante et riche famille Kalh Rahman, son père et lui font figure de moutons noirs.

Jusqu’à ce que Kaikobad tombe dans le coma. Et qu’Indelbed découvre d’un coup que : Son père est un puissant émissaire auprès les Djinns, les Djinns existent, sa mère en était une, de nombreux Djinns veulent sa peau et celle de son père. Pour commencer … Mais Indelbed n’est au bout ni de ses surprises, ni de ses souffrances.

Utiliser la vision décalée, le fantastique, ou l’imaginaire fantaisiste, ici celui des mille et une nuits, pour mieux parler de notre monde, de ses tares, de ses horreurs en faisant un pas de côté, le procédé n’est pas nouveau, c’est vieux comme Montesquieu et Sir Terry Pratchett a modernisé le procédé de façon géniale tout au long de ses Annales …

Saad Z. Hossain s’attaque donc à ce procédé, avec un réel talent, beaucoup d’énergie et une belle imagination. Rien à redire. Il dépeint notre monde au travers des yeux des Djinns, et accentue chez eux des défauts bien humains de façon également convaincante. Et son récit est suffisamment original, teinté d’humour, et parsemé de coups de théâtres pour nous embarquer presque tout du long.

Mais j’ai trois restrictions.

Tout d’abord j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs. A quelques moments du roman, l’auteur donne l’impression de s’être laissé emporter par son envie de développer des théories délirantes, et d’avoir complètement lâché la bride à la logorrhée de certains de ses personnages. Au risque de lasser le lecteur. Et j’avoue que j’ai sauté des paragraphes.

Ensuite le choix du style du conte instaure, à mon goût, une certaine distance avec les personnages qui deviennent des archétypes plus que des êtres de chair et d’os. Et je ne sais pas pour vous, mais moi, cette distance me gêne, surtout sur un roman de 500 pages. Je me sens moins concerné par ce qu’il leur arrive, finalement ils peuvent souffrir, mourir, je m’en fiche.

Dernière restriction, ça finit complètement en queue de poisson. Ça annonce sans doute une suite, mais c’est frustrant.

Au final un roman ambitieux, original, différent, qui reste intéressant même si, à mon humble avis, il aurait gagné à être resserré.

Saad Z. Hossain / Djinn City, (Djinn City, 2017), Agullo (2020) traduit de l’anglais (Bengladesh) par Jean-François Le Ruyet.

Contes sages d’autres mondes et d’autres temps

Je découvre la collection « Contes des Sages » du seuil avec le recueil de Pierre Bordage : Contes des sages d’autres mondes et d’autres temps.

15 contes, présentés dans le premier comme le peu qu’il reste dans la mémoire extrêmement vieille d’une IA qui vogue dans l’Univers et ne comprend pas pourquoi son nom est drôle : Capitaine Mémo.

15 contes qui collent aux préoccupations habituelles de Pierre Bordage et aux différents thèmes de classiques de la SF. Ecologie, religion, voyage dans le temps, voyages dans l’univers, immortalité, IA, emprise des machines, apparitions de messies, réfugiés climatiques …

Le livre est très beau, d’un format inhabituel, belles illustrations et très agréable à tenir en main. Les contes font le minimum syndical, ils se tiennent, présentent leur « morale ».

Mais je pense que la nouvelle, et encore plus la nouvelle très courte, n’est pas le format qui permet à l’auteur de mieux exprimer son talent et son souffle. Je le préfère dans ses grandes sagas, quand il a la place et le temps développer ses imaginaires particulièrement puissants, de bien nous faire rentrer dans la peau d’une multitude de personnages.

Un recueil agréable sans plus donc, mais un joli cadeau pour quelqu’un qui ne serait pas grand lecteur et se trouverait plus à l’aise dans le format court, et trouverait là des histoires bien racontées, qui peuvent l’amener à réfléchir, le tout emballé de bien belle façon.

Pierre Bordage  / Contes des sages d’autres mondes et d’autres temps, Seuil (2020).