Archives pour la catégorie SF-Fantastique-fantazy

Quatorze crocs

Ceux qui ont lu l’éprouvant N’envoyez pas de fleurs auront peut-être un peu de mal à reconnaître l’univers du mexicain Martín Solares dans le délicieux Quatorze crocs. C’est pourtant bien le même auteur.

SolaresParis 1927, un cadavre est trouvé au petit matin dans une ruelle sombre. Rien d’extraordinaire ? Si. Il porte d’étranges marques dans le cou, et il va se révéler qu’il n’a plus une goutte de sang dans le corps. L’enquête, très spéciale est confiée à la brigade de nuit, et c’est le jeune Pierre Le Noir qui va en hériter.

Elle l’amènera à fréquenter le cimetière Montparnasse, d’étranges habitants qui ne vivent que la nuit, les cercles d’artistes qui gravitent autour des époux de Noailles et bien d’autres personnages plus étranges, fascinants ou inquiétants, les uns que les autres.

Voilà un petit bonbon, en forme d’hommage aux feuilletonistes. Chapitres courts, portant des titres délicieusement désuets, références permanentes (vous croiserez Picasso, Breton, Man Ray … et vous entrerez dans la tombe de Porfirio Díaz …), rebondissements permanents. Ajoutez une balade insolite dans des rues de Paris que vous ne verrez plus du même œil, une écriture vive, de l’humour, et un auteur qui nous permet de jouer à nous faire peur, sans avoir vraiment peur, juste pour le frisson auquel on ne croit pas … mais quand même. Comme une môme.

Une belle friandise, à consommer sans modération.

Martín Solares / Quatorze crocs, (Catorce colmillos, 2018), Christian Bourgois (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

L’institut

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman du maître Stephen King. Je me suis rattrapé avec L’institut. Un vrai plaisir.

kingLuke Ellis est un gamin de 12 ans un peu particulier. Très particulier. Un petit génie qui vient d’être reçu dans deux universités pour suivre un double cursus, scientifique et littéraire. A 12 ans. Sa vie bascule quand un commando débarque une nuit, tue ses parents et l’enlève. Luke se réveille dans une prison, l’Institut, perdue dans le bois, en compagnie d’autres enfants.

D’autres enfants qui ont un point commun avec lui : ils ont un pouvoir, léger, presque ridicule, mais un pouvoir, soit de déplacer un objet (en général pas plus gros qu’un plat à pizza vide), soit de lire, vaguement dans les pensées de leurs voisins, les pensées superficielles.

Ici on les torture pour augmenter ces pouvoirs, puis s’en servir. Les tortionnaires ont juste oublié de prendre un compte un élément. En plus de pouvoir déplacer les petites cuillères, Luke est vraiment très intelligent …

C’est une tarte à la crème que de dire que Stephen King est un conteur hors pair, inégalable quand il met en scène des enfants et des adolescents, qui maîtrise parfaitement les changements de rythme pour amener une situation à son paroxysme. Pour ceux qui en douterait, il le prouve une fois de plus. Il se permet le luxe de mettre tranquillement son histoire en place, de poser les personnages (ce qui ne veut pas dire qu’il nous épargne les scènes rudes), pour accélérer brutalement quand l’action se précise, et mener le final tambour battant, passant d’un lieu à l’autre, d’un groupe à l’autre de façon de plus en plus rapide, obligeant le lecteur hypnotisé à ne plus lâcher le bouquin.

Comme tous les personnages sont superbes, du plus sympathique au plus pourri, que les méchants sont très réussis, que le rapport de force semble rendre toute survie des enfants impossible jusqu’à ce que … On est happé, sans s’en rendre compte, et on lit, comme un môme.

Sans concession (attention, tout ne finit pas bien), sans mièvrerie, avec beaucoup de tendresse et d’humanité, une fois de plus le maître va vous mener par le bout du nez pour notre plus grand plaisir. Adaptation à venir ?

Stephen King / L’institut, (The institute, 2019), Albin Michel (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Dans la toile du temps

Avant d’attaquer l’année, j’ai fini 2019 avec un peu de SF, toujours conseillé par Kti de Bédéciné : Dans la toile du temps de Adrian Tchaikovsky, qui est anglais comme son nom ne l’indique pas.

TchaikovskyDans un futur lointain, la Terre se meurt. Ce qu’il reste de l’humanité a été embarqué dans un vaisseau immense, mis en hibernation à destination des étoiles vers des mondes qui ont été, dans un passé lointain quand les hommes maîtrisaient un savoir qu’ils ont perdu, terraformés pour servir de refuge en cas de catastrophe.

Au bout d’un voyage long, très long, ils arrivent à proximité d’une planète verte, autour de laquelle tourne un satellite de conception humaine. Le « Monde de Kern », où l’ancienne humanité avait tenté une expérience pour faire émerger l’intelligence chez des singes importés de la Terre. Mais si l’esprit de la docteur Kern est toujours présent dans l’IA du satellite et défend sa création envers et contre tous, même de lointains descendants, sur la planète les choses n’ont pas évolué comme prévu. Entre deux types d’intelligences totalement différents, le choc semble inévitable.

Malgré des défauts, ce roman doit bien avoir quelque chose qui m’a convaincu de lire ses presque 700 pages.

Pour les défauts, on peut commencer par des prétextes scientifiques qui expliquent la folie de Kern et l’apparition de l’intelligence dans le peuple de son monde (à savoir les araignées) assez tirés par les cheveux. Autre défaut, l’auteur veut en faire un peu trop, c’est vraiment très copieux, entre les ravages du temps sur une intelligence humaine restée au contact exclusif avec un ordinateur de nombreux siècles, l’évolution des araignées, celle d’une humanité en déclin dans son vaisseau, une réflexion sur le temps … Presque trop.

Mais il a aussi les qualités de ce défaut. C’est très copieux parce que les trois situations sont vraiment creusées et très bien décrites. On suit avec intérêt l’évolution à bord d’un vaisseau qui connaît les luttes de pouvoir et de savoir inévitables dans une communauté humaine. Et on suit avec au moins autant d’intérêt, sinon plus, la façon dont l’auteur imagine l’évolution de sociétés d’araignées et d’insectes. C’est là que l’auteur a fait preuve d’une grande imagination et en même temps d’une grande cohérence, au point de nous passionner pour leurs progrès aussi bien scientifiques que sociaux.

Et au bout du voyage, le moins qu’on puisse dire est que la conclusion est étonnante et le conflit réglé de façon très surprenante.

A lire donc, si on a du temps et qu’on n’est pas trop fatigué.

Adrian Tchaikovsky / Dans la toile du temps (Children of time, 2015), Folio/SF (2019), traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat.

La ménagerie de verre

Je continue à explorer les facettes du talent de Ken Liu avec ce premier recueil de nouvelles traduit en France : La ménagerie de papier.

Liu-N1Des extra-terrestres nous permettent de vivre dans la paix et le bonheur, au prix de notre mémoire. Est-ce qu’en apprenant à l’IA d’une poupée à répondre aux questions et aux sollicitations, on finit par apprendre à prévoir les réactions de gens, au risque de ne plus être surpris par rien ? Jusqu’à quel point est-on prêts à nous remettre totalement entre les mains d’un logiciel et d’un réseau sensés nous faciliter la vie ? Se souvenir, y compris des moments difficiles, ou oublier ? Des avantages et inconvénients de l’immortalité. Dieu rencontre quelques problèmes en essayant de raisonner avec une gamine de dix ans. Quel est le rapport avec la vision d’un ange et l’explosion d’une super nova ? etc …

19 nouvelles, toutes très différentes, mais où on peut retrouver des thématiques du premier texte que j’avais lu de cet auteur, la novella L’homme qui mit fin à l’histoire, parue au Belial dans cette superbe collection, Une heure lumière.

En particulier la mémoire, celle que l’on perd volontairement, avec les risques que cela comporte dans la très courte et ironique Emily vous répond, ou dans la réflexion de la première nouvelle Renaissance, où la perte de la mémoire est la condition pour accepter un sort finalement confortable, face à une espèce extraterrestre ayant fait de l’effacement de la mémoire un mode de vie.

Certaines font appel à sa culture d’origine, avec La plaideuse, conte savoureux sous forme d’enquête policière avec l’aide des fantômes des ancêtres, ou la magnifique La ménagerie de papier, qui voit un adolescent rejeter une mère trop chinoise, pas assez américaine, pour s’apercevoir trop tard de ce qu’il a perdu.

Ken Liu explore la folie, le voyage et la rencontre avec d’autres espèces l’incompréhension face à des façons de penser étrangères, la souplesse d’apprentissage et d’adaptation des enfants, la rigidité des adultes, la crainte du futur, que l’on pourrait un jour connaitre etc …

Autant de nouvelles fines, toutes intelligentes, de nombreuses très émouvantes, quelques unes drôles. Un vrai bonheur à déguster, en picorant, ou en dévorant.

Ken Liu / La ménagerie de papier (2004 à 2014), Folio/SF (2019), traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti et autres.

La grâce des rois

C’est les vacances, un peu de fantasy conseillée par Kti de Bédéciné : La grâce des rois de Ken Liu.

LiuLes îles de Dara étaient divisées en 7 royaumes qui se faisaient constamment la guerre. Jusqu’à ce que le souverain de Xana, un des sept royaumes, ne découvre un moyen de s’assurer la maîtrise des airs avec ses dirigeables. Au bout de quelques années de guerre, il est devenu l’empereur Madipéré de l’empire de Dara. Un empire où la paix règne, mais une paix de soumission et de terreur. Un empire où les ressentiments et les haines refont surface. Et donc un empire fragile.

Mata Zyndu, un véritable colosse, dernier survivant d’un clan massacré par les armées de l’empire a été formé, toute sa jeune vie, par son oncle pour venger son père et ses ancêtres. Loin de là, Kuni Garu vit d’expédients, un peu voleur, un peu arnaqueur, très charmeur, il sait qu’il voudra faire quelque chose de sa vie.

Au-dessus de tout cela, les Dieux de Dara jouent avec le destin des hommes, au gré de leurs préférences, de leurs humeurs et de leurs disputes.

J’avais beaucoup aimé la novella publié par le Belial, L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu, c’est ce qui m’a convaincu de me lancer dans ce pavé impressionnant. Et bien m’en a pris.

J’ai lu ici et là qu’il s’agissait de Silkpunk, je ne connaissais pas le terme, mais il se comprend facilement, tant on est effectivement dans une version chinoise (version soie, cerfs-volants et poudre) du steampunk très british.

Mon ignorance crasse de l’histoire chinoise ne m’a pas permis de deviner à quels épisodes ou légendes le roman fait allusion. Mais ça ne m’a pas empêché d’être pris par le souffle de l’auteur qui réussit à nous intéresser au sort de nombreux personnages et à nous faire appréhender la rigidité d’une société où les femmes n’ont d’autre existence que celle d’épouse, de fille ou de veuve, où tout semble prédestiné à la naissance, et où il est indispensable de respecter les préceptes des anciens, même si le monde change.

Les deux personnages principaux, deux faces de la révolte, l’un totalement respectueux des traditions, l’autre voulant changer, non pas d’empereur, mais de modèle de société sont bien campés, s’allient, s’opposent et se répondent. Mata Zyndu assure une bonne dose d’héroïsme, de batailles homériques (je sais homérique c’est en Grèce, mais je n’ai pas l’équivalent chinois), alors que Kuni Garu fait souffler un vent de liberté et d’originalité, et laisse une place importante, voire primordiale aux femmes.

Bref, c’est enlevé, très plaisant, une bonne lecture de vacances. Je lirai très certainement la suite, qui, si je ne m’abuse, est déjà sortie chez nous.

Ken Liu / La grâce des rois (The grace of kings, 2013), Pocket/Fantasy (2019), traduit de l’anglais (USA) par Elodie Coello.

Disque-Monde 6

La fin de l’année approche, il est temps de prendre quelques vacances avant la rentrée de janvier. Et quoi de mieux que de reprendre Les annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett. Sixième volume, Trois sœurcières, un chef d’œuvre.

TP6Royaume de Lancre, du côté des Montagnes du Bélier, l’endroit où se concentre la magie du Disque-Monde. Selon la tradition, le Duc de machin à assassiné le roi de Lancre pour prendre sa place. C’est assez habituel comme méthode de succession. Le problème est que le nouveau roi n’aime pas le Pays, et le Pays le sent, et sollicite, à sa façon, une de celles qui veillent sur lui : Mémé Ciredutemps.

Alors que de son côté le roi cherche à contrecarrer le pouvoir des sorcières par le pouvoir des mots, et demande à une troupe de théâtre d’écrire une pièce qui convaincra le peuple, Mémé, Nounou Ogg et la jeune Magrat, contre toutes leurs habitudes, décident de se mêler de politique. Tempête, tonnerre, spectres, trois sorcières, des meurtres, des rois … Toute ressemblance est forcément entièrement voulue par l’auteur.

Si Mémé apparait déjà dans un précèdent volume, c’est ici qu’elle prend toute son importance, sans aucun doute mon personnage préféré dans la série. Pour la présenter, rien de mieux que de laisser la parole à son créateur :

« Par nature, les sorcières ne sont pas grégaires, du moins avec leurs consœurs, et elles n’ont certainement pas de chef.

Mémé Ciredutemps était la mieux considérée des chefs qu’elles n’avaient pas ».

ou

« Magrat fouilla les alentours d’un œil angoissé. (…) Elle frissonna.

-Qu’est-ce qu’il y a à craindre ? Parvint-elle à dire.

– Nous, répondit Mémé Ciredutemps. »

Un volume absolument génial. J’ai éclaté de rire maintes fois, j’ai même pris un fou rire lors de la scène où les trois mégères vont pour la première fois au théâtre, spectacle qui heurte de plein fouet le côté très terrien de Mémé.

Mine de rien, ce roman est à la fois, un magnifique hommage au théâtre en général, et à celui de Shakespeare en particulier, une réflexion sur le pouvoir et le destin, on y entend parler de préoccupations écologiques dans la bouche de Magrat, on a un clin d’œil humoristique aux contes de fées.

Et puis, les romans qui vous font prendre plusieurs fous rires c’est rare non, et on en a bien besoin en ce moment. Merci Sir TP.

Terry Pratchett / Trois sœurcières (Wyrd sisters, 1988), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1995), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

L’enfance attribuée

Chaque fois que je pioche dans la collection Une heure lumière du Bélial j’ai une bonne surprise, et les livres sont toujours aussi magnifiques. Ça a encore été le cas avec L’enfance attribuée de David Marusek.

Marusek2092. Dans un monde où l’on a quasiment vaincu la mort, et où on est une jeune femme à plus de 200 ans, il est bien entendu inenvisageable de faire des enfants. Seul un petit millier d’autorisations sont délivrées par an aux US. Et c’est Eleanor Starke, sur le point de devenir une des personnes les plus puissantes du monde, et son amant Sam Harper, designer mondialement connu qui viennent d’avoir cette chance.

Un couple en vue, beaux, riches et célèbres, bientôt parents, un régal pour les media, le bonheur total. Jusqu’à ce qu’un petit grain de sable aux conséquences dévastatrices n’apparaisse.

Une belle construction que cette novella. Les deux premiers tiers sont une présentation de ce monde, des deux personnages, et dans ce monde où tout semble maîtrisé et merveilleusement fonctionnel, le lecteur sent bien que quelque chose cloche, sans pouvoir forcément mettre la main dessus.

Et puis le grain de sable intervient, et tout se précipite donnant raison au lecteur qui voit alors tout ce qui semblait bien pourri dans ce royaume en apparence parfait. Vers une fin à la fois glaçante mais qui donne aussi un léger espoir en l’humanité, la pauvre humanité que nous sommes, nous qui ne sommes pas immortels.

Un texte intéressant donc, comme souvent dans cette collection.

David Marusek / L’enfance attribuée (We were out of mind with joy, 1995), Le Bélial/Une heure mulière (2019), traduit de l’anglais (USA) par Patrick Mercadal.