Archives pour la catégorie Polars latino-américains

L’amant de Janis Joplin

Un auteur mexicain et un titre intrigant. Et au final pour moi, une déception. L’amant de Janis Joplin de Elmer Mendoza.

David n’est pas le jeune homme le plus futé du village. Un soir de fête il fait l’erreur d’accepter de danser avec Carlota Amalia, très belle mais promise à un des fils du gros trafiquant local. Quand le promis s’en prend à lui, par réflexe, David lui jette un caillou à la tête … Et le tue. Il faut dire que David est un très bon lanceur de cailloux.

Réfugié chez un oncle, il va se révéler un joueur de baseball (jeu qu’il n’aime pas) exceptionnel. Il ira à Los Angeles où il deviendra, pour une durée de huit minutes, l’amant de Janis Joplin auquel il vouera une fidélité éternelle. Il sera impliqué dans les trafics de drogue et la rébellion des jeunes étudiants …

De calamité en calamité, David semblera se sortir de tous les pétrins, et continuera à chercher son amante.

C’est bien d’écrire un conte foutraque qui part dans tous les sens. Et au début c’est assez amusant. Mais c’est très délicat à tenir sur la longueur. Et pour moi c’est bien là que le bât blesse. Au bout d’un moment, vers la moitié du roman, j’ai commencé à me désintéresser des aventures chaque fois plus incroyables de ce pauvre David.

Je comprends bien l’intention avec cette sorte de Sancho Panza, un peu simplet qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais ce qui est amusant au départ finit par être répétitif, l’exubérance du début ressemble de plus à plus à un joyeux n’importe quoi, et l’auteur m’a perdu, petit à petit. Au point que j’étais content d’en terminer pour passer à autre chose.

Pas convaincu donc.

Elmer Mendoza / L’amant de Janis Joplin, (El amante de Janis Joplin, 2004 ?), Métailié (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

La dernière affaire de Jonnhy Bourbon

Le nouveau Carlos Salem est là, juste à temps pour Toulouse Polars du Sud. Il reprend son personnage le plus célèbre, à savoir Johnny Bourbon pour La dernière affaire de Johnny Bourbon.

Vous vous souvenez d’Arregui, le privé de Madrid, basque d’origine, l’un des rares personnages récurrents de Carlos Salem ? Il a le blues. La cinquantaine approche, il ne s’est jamais remis de la mort de Claudia, mais il gère son agence de main de maître, entre autres parce que les puissants savent qu’il a ses entrées au palais royal.

Mais c’est pour sa tête dure et son honnêteté que son ancien supérieur, du temps où il était flic, vient le chercher. L’un des hommes les plus haïs d’Espagne, magouilleur fini, qui doit avoir un dossier sur quasiment tous les politiques du pays, vient de se suicider en attendant sa mise en examen. Un suicide vraiment ? C’est pour mettre ses gros pieds dans les plats qu’Arregui est contacté.

Dans le même temps, son instinct lui dit d’éviter soigneusement cette fille aux cheveux verts qui veut absolument le voir. Pour combien de temps ? Il va bien avoir besoin dans cette affaire de ses deux associés, et de l’aide ponctuelle de son adjoint le moins discret, Johnny Bourbon qui s’ennuie depuis qu’il n’est plus roi.

Je ne suis pas très objectif avec les romans de Carlos (je ne suis jamais objectif en fait, mais encore moins ici), je suis un fan convaincu de la première heure. Mais là, croyez-moi, même si vous n’êtes pas comme moi, faites-moi confiance allez-y, c’est peut-être un de ses meilleurs romans.

C’est drôle, tendre, mélancolique, j’ai souri souvent, rit plusieurs fois, été au bord des larmes parfois. Du grand Salem qui maîtrise totalement son sujet sans rien perdre de sa folie et de son humour absurde. La façon qu’il a de mettre en scène le roi d’Espagne, à la fois touchant, ridicule, pathétique, courageux, le « sidekick » le plus improbable et pourtant un des plus réussis de la planète polar qui en compte un certain nombre.

Ajoutez une très belle description de son quartier à Madrid, une relation entre Arregui et son père magnifique, l’éloge de l’amitié et de l’amour, une empathie toujours là pour les perdants, les paumés, ceux qui sont différents, ceux qui ont dû se battre bec et ongles pour survivre, de très beaux portraits de femmes de tous âges, et un hommage pastiche aux grands anciens du polar.

Un grand Carlos Salem.

Carlos Salem / La dernière affaire de Johnny Bourbon, (Sigo siendo el rey (emérito) de España, El último caso de Johnny Bourbon, 2018), Actes Sud/Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Les minutes noires

Les minutes noires du mexicain Martín Solares trainait sur ma table de nuit depuis que je l’avais acheté lors de sa première venue à Toulouse Polars du Sud. J’ai profité de cette fin de mois d’août pour l’en extraire.

SolaresRamón Cabreran dit le grizzli est flic dans la petite ville de Paracúan sur le golfe du Mexique. Il se retrouve en charge de l’enquête sur l’assassinat d’un jeune journaliste récemment revenu en ville après avoir vécu aux US. Les flics ont arrêté un coupable, qui semble bien pratique. Et le grizzli s’aperçoit vite que si on exige de sa part des résultats, beaucoup, flics, narcos, politiques et autorités religieuses ont au contraire intérêt à ce qu’il échoue.

L’enquête va l’amener à s’intéresser à une histoire vieille de plus de 25 ans, et à la disparition de Vicente Rangel, un flic comme lui, disparu alors qu’il tentait de faire son boulot.

Les minutes ne sont pas les seules à être noires ici. Montée de la puissance des cartels, corruption classique (à base de grosses enveloppes) et corruption morale à tous les étages, du simple flic aux plus hauts postes de la ville, de l’état et du pays, impunité des assassins, passages à tabac, inexistence de la justice face à la force brute de la police … Et j’en passe.

Heureusement l’auteur ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le misérabilisme, et tout cela est raconté via le prisme de deux flics honnêtes (deux exceptions), deux flics qui enquêtent sous pression, dans un état de fatigue de plus en plus avancé qui efface les frontières entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, des moments de demi-sommeil.

Et puis on croise des personnages hors du commun, comme l’écrivain mystérieux B. Traven, ou le Sherlock Holmes mexicain qui apportent un peu de fantaisie et d’humour.

Une lecture parfois éprouvante, parfois exigeante, mais la récompense est à la hauteur de l’effort du lecteur.

Martín Solares / Les minutes noires, (Los minutos negros, 2006), Christian Bourgois (2009) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Adios Luis

Saloperie de virus. Ce que cet hijo de la grandisima puta de Pinochet n’a pas réussi, c’est ce virus de merde qui le fait. Luis Sepúlveda est mort.

On lui doit bien entendu du roman qui l’a fait connaître, Le vieux qui lisait des romans d’amour. Mais le texte qui m’a le plus marqué, emballé, c’est le recueil Patagonia express (Le neveu d’Amérique je crois en français), avec un superbe premier texte. Il y raconte les dimanches à Santiago avec son grand-père, anarchiste espagnol exilé au Chili. Le grand-père venait le chercher, et l’amenait en promenade, lui payant tous les sodas et glaces qu’il voulait, mais l’empêchait de pisser. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Alors il l’amenait devant une église, et le laissait se soulager sur la porte. En attendant avec impatience que le curé sorte protester pour pouvoir le pourrir.

Voilà un grand-père selon mon cœur.

C’était, comme beaucoup d’écrivains latinos, un conteur hors pair, à l’oral comme à l’écrit. Nous avons eu la chance de le voir plusieurs fois à Toulouse, où il fut parrain d’un des premiers Toulouse Polars du Sud. Son humanité, son humour, sa combativité, ses histoires vont nous manquer.

Merci Luis, pour tout.

Quatorze crocs

Ceux qui ont lu l’éprouvant N’envoyez pas de fleurs auront peut-être un peu de mal à reconnaître l’univers du mexicain Martín Solares dans le délicieux Quatorze crocs. C’est pourtant bien le même auteur.

SolaresParis 1927, un cadavre est trouvé au petit matin dans une ruelle sombre. Rien d’extraordinaire ? Si. Il porte d’étranges marques dans le cou, et il va se révéler qu’il n’a plus une goutte de sang dans le corps. L’enquête, très spéciale est confiée à la brigade de nuit, et c’est le jeune Pierre Le Noir qui va en hériter.

Elle l’amènera à fréquenter le cimetière Montparnasse, d’étranges habitants qui ne vivent que la nuit, les cercles d’artistes qui gravitent autour des époux de Noailles et bien d’autres personnages plus étranges, fascinants ou inquiétants, les uns que les autres.

Voilà un petit bonbon, en forme d’hommage aux feuilletonistes. Chapitres courts, portant des titres délicieusement désuets, références permanentes (vous croiserez Picasso, Breton, Man Ray … et vous entrerez dans la tombe de Porfirio Díaz …), rebondissements permanents. Ajoutez une balade insolite dans des rues de Paris que vous ne verrez plus du même œil, une écriture vive, de l’humour, et un auteur qui nous permet de jouer à nous faire peur, sans avoir vraiment peur, juste pour le frisson auquel on ne croit pas … mais quand même. Comme une môme.

Une belle friandise, à consommer sans modération.

Martín Solares / Quatorze crocs, (Catorce colmillos, 2018), Christian Bourgois (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Je suis l’hiver

Belle découverte chez Asphalte que ce polar hypnotique de l’argentin Ricardo Romero : Je suis l’hiver.

RomeroPampa Asiain est un des deux policiers du poste de police de Monge, village perdu de la province de Buenos Aires, mais loin, très loin de la capitale. Au poste de police il s’ennuie, écoute son collègue Parra qui parle sans arrêt, et va parfois vérifier si, comme le prétend un voisin, des pêcheurs viennent braconner dans l’étang du village.

C’est comme cela qu’un soir il trouve un corps pendu à un arbre au bord de l’eau. Un corps qui, de toute évidence, a été tué ailleurs avant d’être pendu là, pour être découvert. Au lieu d’appeler Parra et de signaler le meurtre à la ville la plus proche, Pampa, persuadé que le meurtrier va revenir, décide de monter la garde, nuit après nuit, alors que la neige se met à tomber.

Roman lent et hypnotique qui rend parfaitement l’isolement et l’immensité de cette plaine de la province de Buenos Aires. Un isolement géographique, qui fait écho à la solitude intime des personnages, du flic, du meurtrier, de la victime et de ceux qui les entourent. Leurs histoires sont révélées peu à peu, on suit les errances des uns et des autres. La victime va aller jusqu’à la capitale, le bourreau voyage dans le pays, mais tous semblent porter en eux ce lieux immense et perdu, hors du temps et de l’espace, où même la radio passe mal, par intermittence, souvent réduite à des parasites.

Le lecteur ressent tout cela, voit le paysage enneigé, et comprend comment tout cela forge les esprits et dicte les conduites, sans que cela ne soit jamais explicité.

Une lecture, certes à éviter pour les amateurs de polars survoltés, mais qui offrira à ceux qui se laisseront prendre par le récit une parenthèse, un temps pendant lequel ils seront complètement ailleurs.

Ricardo Romero  / Je suis l’hiver, (Yo soy el invierno, 2017), Asphalte (2020) traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik.

Le salon de beauté

Retour vers les poches avec Le salon de beauté de la colombienne Melba Escobar.

EscobarIl y a à Bogota un refuge pour les femmes, du moins pour celles qui en ont les moyens : La Maison de Beauté où l’on s’occupe d’elles, où elles peuvent se plaindre de leurs maris, amants, amis, pères … Où Karen de Carthagène et les autres, sont aux petits soins pour elles.

Karen, qui veut économiser pour faire venir son fils resté avec sa mère ; Claire, franco-colombienne qui ne sait plus si elle appartient à l’un ou l’autre des pays ; Lucía qui écrit à la place d’un mari riche et célèbre qu’elle ne supporte plus … Une fin d’après-midi Sabrina, lycéenne a pris rendez-vous, elle doit être impeccable pour sa première nuit avec son amoureux. Le week-end, le corps de Sabrina est découvert, elle se serait suicidée. Sa mère n’y croit pas, Karen sait sans doute quelque chose, et des gens très haut placés ont intérêt à étouffer l’affaire. Des remous qui pourraient aller jusqu’à perturber l’ambiance feutrée de La Maison de Beauté.

Excellent polar, très original, qui arrive, au travers du prisme a priori très étroit du salon de beauté, des bourgeoises désœuvrées qui y trainent, et d’une ou deux employées, à nous donner une vision très complète de la société de Bogota, de haut en bas.

Le récit est habilement découpé, d’un personnage à l’autre, avec ce qu’il faut d’aller retour pour complexifier le tableau. C’est sensuel, prenant, intelligent, sans concession et surprenant. Et pour un homme, c’est un voyage en terre totalement inconnue ! Chaudement recommandé.

Melba Escobar / Le salon de beauté (La casa de belleza, 2015), Folio/Policier (2019), traduit du l’espagnol (Colombie) par Margot Nguyen Béraud.

Après l’Argentine, direction la Colombie

On reste en Amérique du sud, mais on remonte vers le Colombie avec Des hommes en noir de Santiago Gamboa.

GamboaQuelque part sur une route perdue de Colombie un gamin, perché dans un arbre, assiste à l’attaque d’un convoi de trois véhicules blindés. Plusieurs morts, mais les occupants du 4×4 blindé qui semble protégé par les deux autres voitures sont sauvés par l’arrivée d’un hélicoptère. Les assaillants sont abattus ou mis en fuite.

Le lendemain, plus aucune trace du drame. Et quand le procureur Edison Jutsiñamuy de Bogota veut commencer à se renseigner, il ne trouve plus aucune trace du récit du gamin, comme si rien ne s’était passé. Il va quand même s’obstiner, avec l’aide de Julieta, journaliste free-lance, et de sa secrétaire Johana, ex combattante des FARC.

L’enquête va les mener sur les traces des églises évangélistes qui s’implantent de plus en plus en Amérique Latine.

Il ne faut pas lire Des hommes en noir pour son intrigue. Elle avance cahin-caha, au gré de quelques coups de chance assez gros, et ne résout pas vraiment tout.

Par contre, si vous voulez découvrir la Colombie, les lendemains du processus de paix avec les FARC, les traumatismes résiduels, les groupes paramilitaires toujours actifs, la violence, la présence grandissante des églises évangélistes, la gastronomie, les paysages, la vie trépidante de Cali …

Si vous voulez suivre deux héroïnes attachantes et un procureur atypique, entendre des dialogues vifs et enlevés, et vivre plusieurs vies rocambolesques au gré des récits de différents personnages rencontrés, alors ce roman est fait pour vous.

Santiago Gamboa / Des hommes en noir (Será larga la noche, 2019), Métailié / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry.

Un roman très sombre de Raúl Argemí

Cela faisait un moment qu’on n’avait pas de nouveau roman de Raúl Argemí. Il revient chez nous avec un polar très sombre : A tombeau ouvert.

Argemi2012, Carles Ripoll est un publicitaire sur le déclin, à Barcelone quand il contacté sur facebook par un correspondant qui signe Thedead. Un correspondant qui en fait ne s’adresse pas au personnage inventé de Carles Ripoll, mais à Juan Hiram Gutierrez, argentin, membre d’un groupe de lutte armée d’extrême gauche dans les années 70, qui réussit à fuir les massacres de la junte de Videla.

Qui de ses anciens camarades, qu’il croit tous mort, ou d’anciens tortionnaires peut vouloir son retour à Buenos Aires ? Et pourquoi ? Cela aurait-il un lien avec un magot planqué dans une banque suisse avant le démantèlement du groupe ? Parce qu’il n’en peut plus de fuir et de vivre avec ses fantômes, Carles, ou Juan Hiram, décide de retourner en Argentine livrer une dernière bataille.

Attention, c’est très sombre, et ça secoue. Gutierrez est tout sauf un personnage aimable, la rage, la honte et l’amertume l’habitent, et sa violence ne demande qu’une étincelle pour exploser. Il se hait et se méprise pour avoir fui, même si la seule autre alternative était la torture et la mort et ne supporte pas celui qu’il est devenu en Espagne. Il vomit les tièdes, les lâches, ceux qui font de grandes phrases sans savoir, les socio-démocrates, ceux qui se croient révoltés alors qu’ils ne font que se mettre minables à force d’alcool et de drogue, les traitres, les amnésiques … Bref un personnage difficile à approcher et aimer, sans concession, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Alors tout le monde en prend pour son grade, et le roman se dirige tout droit vers un final que l’on devine très moche. A la fin du roman Raúl Argemí remercie ceux, morts ou vivants, auxquels il a emprunté tel ou tel trait, telle ou telle anecdote. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a aussi un peu, ou beaucoup de lui dans ce personnage, avec qui il partage un passé de lutte armée. Cela rend le roman encore plus poignant.

Alors même si ce n’est pas un roman qui vous remontera le moral, et qu’à un moment ou un autre vous grincerez des dents, n’hésitez pas, foncez à tombeau ouvert vers l’abime.

A noter que Rivages a l’excellente idée de rééditer un précédent roman de l’auteur Patagonia tchou-Tchou, génial roman d’aventure en compagnie d’une magnifique bande de cinglés, dans les paysages merveilleux de Patagonie, sur les traces de Butch Cassidy et du Kid. A lire ou relire absolument.

Raúl Argemí / A tombeau ouvert (A tumba abierta, 2015), Rivages / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco.

Une belle découverte argentine

Découverte intéressante d’un nouvel auteur argentin avec Le gardien de la Joconde de Jorge Fernández Díaz.

FernandezDiasRemil est un ancien militaire, un de ceux qui ont survécu au désastre de la guerre des Malouines. Revenu blessé, il a ensuite été embauché par Leandro Calgaris, des services secrets argentins. Il fait partie de l’Annexe, chargée de régler les problèmes encore moins officiels et légaux que ceux pris en charge par la maison mère. Petits services pour des politiques, missions de garde du corps etc …

Quand on le charge de protéger Nuria, une avocate espagnole venue négocier des contrats avec les producteurs de vin, il se demande en quoi cela le concerne. Jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’en fait de vin, c’est tout un réseau de transport de cocaïne que la belle avocate est venue mettre en place, avec la complicité et l’aide de quelques politiques locaux et nationaux, syndicalistes et policiers. Comme son chef ne lui explique rien, il obéit, en bon soldat. Jusqu’à ce que ça commence à foirer.

Remil, le nom de notre narrateur, n’est pas un diminutif, cela vient de son époque de soldat, où son instructeur l’appelait affectueusement « hijo de remil putas ». Un vrai hard boiled, dur à bouillir, dur à cuire, dur au mal, et, ses ennemis vont s’en rendre compte, dur à tuer.

On est donc dans un genre bien codifié, de l’ancien soldat rompu au combat largué en milieu soit disant civilisé mais néanmoins hostile. Une version argentine en quelque sorte des romans pleins de testostérone de Stephen Hunter. Et de ce point de vue-là le contrat est rempli, on a notre lot de bastons, fusillades, et répliques sanglantes (style I’ll be back), héros amoché mais qui survit quand même. C’est bien fait, parfaitement maîtrisé, sans tomber dans le ridicule ce qui est toujours le risque.

Le plus et le côté très intéressant étant que cette fois le héros n’est pas américain. Ce n’est ni Rambo ni Bob Lee Swagger, c’est un Hijo de remil putas. Dès cette appellation on sent ce que la langue va apporter de changement. On est en Argentine, les références sont différentes, on va avoir droit à des milongas, des asados, des gauchos et des empanadas, des surnoms en veux-tu en voilà, on est en pays latin.

Et puis en est également au pays d’une corruption généralisée, avec les seigneurs locaux du péronisme, véritables maîtres féodaux qui s’appuient sur leurs deux bras armés : la police et le syndicat. C’est toute cette structure de pouvoir totalement gangrénée qui est décrite entre deux bastons, avec des politiques (hommes et femmes) très policés, british et raffinés, qui jouent au tennis dans leurs estancias, et financent leurs campagnes et l’achat de la presse avec l’argent du trafic de drogue, sans jamais, Dieu les en préserve, prononcer le mot cocaïne.

C’est également le pays des villas, l’équivalent argentin des favelas, qui se nichent au cœur même de la brillante capitale, zones de non droit où vivent des dizaines de milliers de gens, en grande majorité des travailleurs pauvres ne pouvant se loger ailleurs, mais également au centre de tous les trafics et pouvant être d’une violence insoutenable.

C’est tout ce voyage que l’on fait avec Remil, un voyage qui transforme ce qui aurait pu n’être qu’une  bonne série B en un excellent roman noir.

Jorge Fernández Díaz / Le gardien de la Joconde (El puñal, 2014), Actes Sud / Actes Noirs (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Amandine Py.