Lëd

Caryl Férey est toujours un voyageur. Direction le grand nord sibérien dans Lëd.

Norilsk, très au nord en Sibérie. Ancien goulag, devenu la ville la plus polluée au monde (ou une des …), où tout tourne autour des mines de Nickel exploitées par un énorme consortium. Un hiver sans fin, des températures pouvant descendre à -60 °, des tempêtes dantesques. Loin des yeux, loin du centre, les conditions de travail et de pollution sont atroces, c’est le pays des bonhommes, des mineurs durs au mal, fiers de vivre ce qu’aucune bête au monde ne supporterait.

Boris y est flic, envoyé là en punition pour avoir voulu dénoncer la corruption dans sa ville natale d’Irkoutsk. Gleb et Nikita y sont mineurs, et amants cachés, l’homosexualité est un crime honteux au pays des cosaques. Sacha est un colosse, mineur, adepte d’un sport où on se bat à l’ancienne, à coups de masses d’armes, pour rigoler, avant de soigner les hématomes à la bière. Lena est assistante du médecin légiste, Dasha couturière pour le théâtre local et créatrice quand elle arrive à acheter des tissus.

La découverte du cadavre d’un vieux Nenet, peuple nomade d’éleveur de rennes, premiers habitants de la région réduits à la misère par des dizaines d’années de persécution va bouleverser leurs destins.

Si vous cherchez une lecture qui vous remonte le moral en ces temps sinistres, Lëd n’est pas pour vous. Qu’elle est sombre cette nuit polaire. Cela commence par une scène dantesque, une tempête monumentale qui vous glace même si vous êtes confortablement assis au coin du feu. Et ça ne s’arrange pas ensuite. Des conditions de travail atroces ; une pollution qui détruit tout alentours, la nature, la terre, les femmes et les hommes ; corruption et loi du plus fort à tous les étages de la société ; héritage, non assumé, du stalinisme et du goulag, sur lequel vient s’ajouter l’autoritarisme nationaliste et religieux de la Russie de Poutine.

Il ne devrait y avoir là que des êtres démoralisés, désespérés, sans énergie et sans force vitale, et pourtant elle explose de partout. Les personnages crient, chantent, boivent, dansent, aiment, haïssent, jouissent comme si chaque jour était le dernier, et le roman est traversé par une énergie, une force complètement folles. Des personnages auxquels l’auteur donne chair et qui vont vous emporter avec eux.

Depuis le temps qu’il nous balade de l’Australie à la Sibérie en passant par l’Argentine, l’Afrique du Sud ou l’Argentine, Caryl Férey sait parfaitement intégrer les paragraphes explicatifs qui permettent de comprendre les lieux où il nous amène sans que jamais ne cela nuise au rythme de son récit. Il sait donner ce qu’il faut sans donner l’impression de recracher ce qu’il a appris de ses lectures et de ses voyages.

C’est une fois de plus parfaitement dosé. Alors prenez votre meilleure doudoune, et partez pour Norilsk, mais attention, ça va secouer.

Caryl Férey / Lëd, Les arènes/Equinox (2021).

Bluebird, bluebird

Décidément Attica Locke fait preuve après 4 romans traduits chez nous d’autant de cohérence dans ses thématiques que de variété dans leur traitement. Elle en apporte la preuve avec Bluebird, bluebird.

Lark, petit village du sud du Texas, traversé par la Route 59. D’un côté de la route, le café de Geneva, un havre de paix pour les noirs qui veulent faire une pause. En face, le manoir de Wallace Jeferson III, propriétaire de quasiment toutes les terres de Lark. A l’autre extrémité du village, Jeff’s Juice House, repaire des blancs, domaine de la Fraternité Aryenne du Texas.

Deux corps ont été retrouvés dans le bayou derrière le café de Geneva. Tout d’abord celui de Michael Wright, noir, noyé après avoir été tabassé. Puis celui de Missy, jeune femme blanche, serveuse au Jeff’s Juice House.

Le ranger du Texas Darren Mathews envoyé pour enquêter parce que le shérif local ne semble se préoccuper que d’un seul de ces meurtres sait qu’il ne sera pas le bienvenu. Parce qu’il dérange les autorités locales, et parce qu’il est noir.

Après avoir parlé de la question raciale dans la ville de Houston avec Marée noire et l’excellent Plaesantville, et du poids toujours présent de l’esclavage dans les plantations dans La récolte, Attica Locke nous amène dans le Texas rural. Là les relations ne se sont guère apaisées, chacun vit dans son coin, le shérif et le « seigneur » local font la pluie et le beau temps et le KKK a été remplacé par un gang d’extrême droite né en prison.

C’est dans cette ambiance lourde et poisseuse, sur fond permanent de blues et de soul des années 50-60, avec aux papilles le goût d’une cuisine riche et épicée qu’elle déroule une intrigue classique mais non dépourvue de surprises. Choc entre noirs et blancs, ruraux et citadins. La veuve, issue de la bourgeoisie noire du nord ne comprend pas pourquoi c’est ici, chez lui, que Darren veut que justice soit rendue, et semble aussi étrangère, voire plus, aux clients de Geneva que les blancs fachos du coin.

Et au final, sur cette toile de fond de peur, de ressentiments et de danger, ce sont des personnages plus complexes que prévus qui se révèlent à nous. Une vraie réussite, une fois de plus, et peut-être un personnage à revoir plus tard en la personne de ce Texas Ranger noir qui ne manque pas de contradictions.

Attica Locke / Bluebird, bluebird, (Bluebird, bluebird, 2017), Liana Lévi aire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Anne Rabinovitch.

Manger Bambi

Je découvre Caroline De Mulder avec ce titre : Manger Bambi qui parait dans la noire.

Bambi, 16 ans est bien décidée à se sortir de la merde dans laquelle elle se trouve. Une mère alcoolique adepte des cachetons, des « beaux-pères » au mieux minables, sinon violents ou pire, la vie dans un taudis non chauffé, et au lycée … Alors avec sa copine Leïla, Bambi profite de ses longues jambes, de son regard de faon, et de son flingue, seul héritage laissé par son père, pour dépouiller de vieux dégueulasses empressés de devenir ses sugar daddys. Mais parfois les choses tournent mal.

Je reconnais, c’est un très bon roman, cohérent, avec un personnage principal fort et un choix stylistique parfaitement assumé et maîtrisé. Mais ce n’est pas pour moi.

On commence par le style. Le parler djeunes c’est un choix et un choix logique vu le personnage principal, mais au bout de 3-4 chapitres, j’avoue que ça me fatigue.

« Ta robe sortie, sérieux, je me demande, spéciale cacedédi à l’abbé Pierre ou bien ? on y croit pas une seconde, elle pue l’antimite. Quand le boloss t’a vue avec moi, au lieu d’être joisse, il s’est méfié, je peux te dire qu’il était à deux doigts de se barrer .

J’ai fait comme t’as dit, une robe swag mais pas trop reuche. »

Et je ne parle pas des textos qu’il faut déchiffrer comme des rébus. Donc c’est très bien, c’est un choix, tenu jusqu’au bout, il y a une cohérence, mais ça me fatigue.

Le deuxième chose qui m’a fait sortir du roman c’est Bambi. Là encore Caroline De Mulder fait un choix, et s’y tient parfaitement. Rien à reprocher littérairement parlant. Elle montre comment une parfaite victime (car il n’y a pas de doute, Bambi est victime, de la misère, d’un manque d’amour, de la violence masculine …) peut se transformer en parfait bourreau. Parce que si les sugar daddys n’ont que ce qu’ils méritent, la rage de Bambi s’exerce sur tous, même ceux qui ne cherchent qu’à l’aider, maladroitement parfois, ou sur ceux et celles qui ont quelque chose qu’elle veut. Pour résumer, Bambi est certes une victime, mais également une sale conne qui n’a d’autre valeur et d’autre but que la satisfaction de pulsions consommatrices.

Et là encore, sur une nouvelle je peux, sur presque 200 pages je fatigue, et je me désintéresse de ce qui lui arrive.  Fait révélateur, j’ai tardé, tardé, à lire ce roman pourtant court, préférant tous les soirs me plonger dans les trois derniers volumes jubilatoires de The boys.

Dans le style portrait d’une victime devenue bourreau, je conseille la novella magistrale de Massimo Carlotto Rien, plus rien au monde. Ce bouquin m’avait totalement retourné les tripes. Là je cale. A vous de voir si vous êtes sensible, ou non, à l’univers de Bambi.

Caroline De Mulder / Manger Bambi, La Noire (2021).

Le corps et l’âme

Ce coup-ci c’est parti pour les lectures de l’année, et ça démarre avec un magnifique cadeau du vétéran du polar british, Le corps et l’âme de l’immense John Harvey.

Frank Elder est un ancien flic, retiré au bout du bout des Cornouailles. Il y vit seul, souffrant des relations distantes avec sa fille Katherine. Une fille qu’il a sauvée, il y a des années, en la retrouvant là où son agresseur l’avait torturée et violée, à l’âge de 16 ans. Alors quand elle lui annonce qu’elle vient le voir pour quelques jours, à condition qu’il ne pose aucune question, il se promet de faire taire en lui l’ancien flic.

Il essaie, il essaie vraiment, mais devant les deux poignets bandés de sa fille il ne peut s’empêcher de demander ce qui lui est arrivé. Il apprendra après son départ qu’elle souffre de la rupture avec Anthony Winter, peintre qui a l’âge de Frank pour qui elle a posé le temps de quelques toiles. Quand quelques jours plus tard Winter est retrouvé assassiné dans son atelier, Kate est entendue comme témoin par la police en charge de l’affaire, mais les questions qu’on lui pose font remonter tous ses traumatismes et elle aura besoin de son père pour l’aider à surmonter cette nouvelle épreuve.

A plus de 80 ans le romancier anglais que l’on croyait à la retraite revient avec un roman bouleversant. Comment fait-il, mais comment fait-il ? Durant toute la première partie il ne se passe quasiment rien. On suit la vie tranquille de Frank Elder, on marche avec lui dans la nature, on écoute sa compagne chanter le jazz, on s’émeut avec lui sur un version de Body and Soul (d’ailleurs, à se sujet, pour une fois, j’aurais préféré que le titre français garde le titre original sans le traduire, tant ce titre et son interprétation par Lady Day sont présents dans tout le roman), on souffre avec lui de sa difficulté être avec sa fille. Seuls moments de tension, les flashbacks de la relation de Kate avec le peintre.

Et puis l’intrigue se noue, et il devient impossible de lâcher le roman, sans que jamais l’émotion et la finesse dans la description des sentiments ne soient sacrifiées au déroulement de l’enquête. Et toujours en douceur, sans effets, sans grands coups de tonnerre ni de cymbales, le suspense se tend, l’angoisse monte. Tout paraît tellement facile, tellement simple quand on lit John Harvey. La marque des grands, des très grands qui maîtrisent parfaitement leur art.

Et en plus, sans jamais donner son opinion qui pourrait être vue comme celle d’un vieux dépassé par les nouvelles technologies et le nouveau monde, il montre tout simplement, l’impact sur une fille fragile des réseaux sociaux amplificateurs de la presse la plus infâme.

Je ne sais pas s’il y aura de nouveaux romans de John Harvey ou si c’est son dernier (il a annoncé ne pas vouloir écrire les romans de trop), mais comme une autre géant anglais, John le Carré avec son Retour de service il nous livre ici un roman testamentaire et magistral.

John Harvey / Le corps et l’âme, (Body and soul, 2018), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Fabienne Duvigneau.

Une femme d’enfer

Comme les parutions de janvier tardent un peu, j’ai voulu récupérer deux bouquins oubliés sur la pile l’année dernière. Deux échecs, deux romans abandonnés au bout de quelques pages pour l’un, quelques chapitres pour l’autre. Heureusement de mes années rugby j’ai retenu un principe : Quand ça ne marche pas, on retourne aux fondamentaux. Et dans les poches qui prenaient bêtement la poussière, il y avait Une femme d’enfer du grand Jim Thompson. Là, pas de risque d’abandonner en cours de route.

Frank Dillon est poursuivi par la mouise. C’est du moins comme ça qu’il explique sa situation précaire. Vendeur au porte-à-porte pour un magasin minable, il passe ses journées à essayer de récupérer les traites pour les objets pathétiques qu’il vend auprès de clients toujours fauchés. Une survie au jour le jour, qui l’amène à piquer dans la caisse pour boire un coup avant de rentrer dans son taudis retrouver Joyce, une souillon qui ne lui prépare même pas à manger !

Jusqu’au jour où il tape à la porte d’une harpie qui lui propose, en guise de paiement, sa nièce. Frank accepte, puis au vu de la demoiselle, s’émeut et promet de l’aider. Mais comme il le dit toujours, Frank n’a pas de chance, son patron est contre lui, ses clients cherchent à l’arnaquer et les femmes sont toutes des trainées. Et lui qui est d’un naturel gentil, se retrouve à commettre des actes … Mais ce n’est pas sa faute, c’est la malchance.

Si vous cherchez une lecture réconfortante pour ce début d’année morose, passez votre chemin. Pas de gentils ici, aucun personnage auquel se raccrocher. Cupidité, folie, mesquinerie, violence, jalousie … saloperie à tous les étages. Et si le narrateur peut faire illusion dans les premières pages, même s’il n’est jamais présenté comme un preux chevalier, l’auteur nous fait peu à peu glisser dans la folie de sa pourriture ordinaire avec une maestria confondante.

Parce ce n’est pas non plus un génie du crime, un psychopathe absolu, le Mal incarné. Pas de ça chez Jim Thompson. Juste la méchanceté et l’envie ordinaire qui transforment celui qui aurait pu être un petit bonhomme insignifiant en un affreux bien visqueux. Et c’est là toute la force de l’écriture et de la construction d’un auteur qu’on ne lira et relira jamais assez. Sans effets, sans grand coup de théâtre, sans leçon ni grandiloquence, nous plonger au cœur d’un mal ordinaire, commun.

C’est glauque, c’est dérangeant, c’est du grand art.

Jim Thompson / Une femme d’enfer, (A hell of a woman, 1954), Rivages/Noir (2013) traduit de l’anglais (USA) par Danièle Bondil.

Disque Monde n°12

Un petit Terry Pratchett pour bien commencer l’année, et un bon, puisqu’il met en scène mes trois sorcières préférées : Mécomptes de fées.

Du côté des montagnes du Bélier, pas loin de chez Nounou Ogg et Esme Ciredutemps, une sorcière meurt. Elle était aussi marraine fée et lègue sa baguette à Magrat, encore jeune, qui complète le trio. Et elle lui laisse une lettre lui demandant d’aller à Genua, loin très loin, empêcher un mariage catastrophique, et surtout lui recommande de NE PAS y aller avec Nounou et Esme. Résultat immédiat le trio, accompagné de Gredin le monstre effrayant qui sert de chat à Nounou part traverser le Disque Monde à destination de Genua où les attendent une Marraine spécialiste en magie des miroirs qui semble avoir des comptes à régler avec Esme, et une Dame qui cuisine un délicieux gombo, vit dans les marais, et semble connaitre un ancien Baron.

Comme souvent, on rit beaucoup. L’auteur s’amuse et nous avec.

Il s’amuse avec les clichés touristiques, des Carpates où un vampire va passer une très mauvaise nuit à l’Espagne. Il s’amuse avec les clichés des ressorts comiques avec un trio classique composé d’une enthousiaste toujours prête à tout tester (surtout si ça titre plus de 40°), Nounou ; une naïve qui se fait tout le temps avoir, Magrat ; et la ronchon de service pour qui rien ne vaut son chez soi, Esme. Et il s’amuse avec les contes de fées classiques, de la belle au bois dormant au petit chaperon rouge, sans oublier de leur flanquer un bon coup de dépoussiérant. Il s’amuse à récréer une Louisiane à la sauce Disque-Monde tout en rendant un bel hommage à sa cuisine et à sa culture populaire.

Et puis, parce ce que c’est Pratchett, en toile de fond, on retrouve son humanisme, et sa profonde conviction qu’il n’y a rien de pire que d’imposer sa volonté aux gens sous prétexte de ne vouloir que leur bien. Pas d’homme ou de femme providentiel chez lui, mais le portrait glaçant d’une bonne marraine qui fige tout dans un univers de conte d’où rien ne doit dépasser. Pour le bien de tous bien entendu.

A noter que c’est une des rares fois où l’on a un aperçu de la puissance de l’immense Esme, qui habituellement n’a besoin que de son chapeau et de son regard foudroyant pour se faire craindre et respecter. Et l’on comprend pourquoi, si elle autorisait qu’une telle chose (impensable) existe, elle serait la chef des sorcières.

Bref c’est très drôle, c’est émouvant et c’est intelligent, comme toujours.

Terry Pratchett / Mécomptes de fées, (Witches abroad, 1991), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1998) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

BD de début d’année

Commençons l’année avec quelques BD, Noël ayant été propice aux cadeaux (certains étant des auto-cadeaux), voici le bilan.

Les papis de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet ont toujours la papate, et cette fois ils vont aller mettre le souk en Guyane dans L’oreille bouchée. Cela ne va pas aller sans ronchonneries, surtout du côté de Pierrot. C’est Mimile et son copain retrouvé Errol qui invitent Pierrot et Antoine, sans leur dire de quoi il s’agit. On se doute qu’il ne s’agit pas seulement de faire du tourisme … C’est toujours aussi drôle, enragé, engagé. Avec ce voyage les auteurs on trouvé le moyen parfait de mettre en scène la mauvaise humeur et la mauvaise de foi de Pierrot, donc on rit beaucoup, et on rit intelligent. Que demander de plus.

Côté comics, Jeff Lemire a encore sévi, avec une histoire « one shot » comme on dit en français : Sentient, en collaboration avec Gabriel Walta. A bord du USS Montgomery, une vingtaine de familles parties d’une Terre à bout de souffle sont en route vers une des lointaines colonies. Juste au moment où le vaisseau rentre dans une zone où les communications sont impossibles, un des voyageurs, membre d’un groupe séparatiste tue tous les adultes. Les enfants vont se retrouvés livrés à eux-mêmes, en compagnie de l’IA du vaisseau, Valérie, qui va devoir dépasser sa programmation pour leur permettre d’arriver à bon port. Très beaux dessins dans des tons pastels, gris et bruns, sauf à un moment crucial du récit où l’on passe à des couleurs plus primaires, pour une jolie histoire d’amitié et de parentalité de substitution.

Du pastel je suis passé au vraiment flashy avec le début d’une série de SF Invisible Kingdom de G. Willow Wilson et Christian Ward. Quelque part dans l’espace, Grix est pilote sur un vaisseau qui livre les commandes de la toute puissante société Lux. Loin de là, Vess vient juste de rentrer dans les ordres de l’Enseignement de la Renonciation, qui combat, entre autres et surtout, le consumérisme prôné par Lux. Quand chacune de son côté découvre que Lux verse de très grosses sommes tous les mois aux sœurs elles deviennent toutes les deux très très gênantes. Comme elles refusent de se taire, leur tête est mise à prix, et la chasse est lancée. Un propos intelligent, des thématiques plus qu’actuelles (entre les lanceurs d’alerte, le poids des géants du commerce tel Lux, l’hypocrisie des institutions religieuses …), des dessins impressionnants qui vont vous en mettre plein la vue, et une narration parfaitement maîtrisée, voilà un démarrage de série qui promet.

J’ai complété tout cela avec du Garth Ennis, vous voyez qui s’est ? Non ? Le scénariste de Preacher. La première BD n’a rien à voir. D’après mon dealer de comics qui sait TOUT, c’est un autre versant que l’on ne connaît pas ici du génial scénariste, qui est un grand spécialiste de la seconde guerre mondiale. C’est là qu’il situe Sara, dessiné par Steve Epting. Pendant le siège de Leningrad, en plein hiver, un groupe de snipers soviétiques décime les troupes nazies. Un groupe de femmes. La plus douée, Sara. Soumise à pression des combats, au froid, et à la surveillance constante des commissaires politiques Sara marche sur le fil et doit vivre avec ses fantômes. Superbe dessin, construction au cordeau, reconstruction historique impressionnante, suspense parfaitement maîtrisé et un final magnifique. Une réussite exceptionnelles qui emporte, même ceux qui, comme moi, ne sont pas du tout fan, a priori, de roman ou BD sur la guerre.

Et pour finir, toujours du Garth Ennis de l’ancien, du vieux et réchauffé, dans la veine trash et iconoclaste, associé cette fois à Darick Robertson qui est le dessinateur de Transmetropolitan. J’ai commencé doucement avec les trois premiers volumes de The Boys qui titrent : Ca va faire très mal ! puis Ca va saigner et Dis comme ça. Bien entendu, j’irai au bout de la série très bientôt. Dans un futur parallèle les super héros existent. Ils sont le produit d’une entreprise d’armement qui a créé les 7, les plus puissants d’entre eux. Puis ici et là des aspirants supers se sont regroupés en ligues. But, gagner plein de tunes avec les pubs, les films les comics … et pour la firme, infiltrer au mieux le gouvernement américain pour récupérer les contrats d’armement. Face à eux la CIA qui parfois se réveille a créé The Boys, ceux qui sont là pour surveiller les surveillants, et leur mettre des limites. Il faut dire que les Super en général, et les 7 en particulier sont très puissants, mais aussi très cons, obsédés, et particulièrement nuisibles. The Boys c’est Butcher et son dogue qui ne répond qu’à un ordre : « Nique », Le français, La crème, La fille et un écossais récemment arrivé Hughie. Dire que leurs méthodes sont conventionnelles et que les auteurs font toujours preuve de bon goût, de retenue et de politiquement correct serait mentir. Et putain que c’est bon ! Certes il y a parfois quelques moments un peu plus faibles, mais l’ensemble est tellement provocateur, iconoclaste, dézingueur de mythes et en même temps tellement vrai que c’est une jubilation constante. A lire pour tous ceux qui aiment les BD qui secouent la pulpe.

Wilfrid Lupano (scénario) Paul Cauuet (dessin) / Les vieux fourneaux : L’oreille bouchée (T6) Dargaud (2020).

Jeff Lemire (scénario) et Gabriel Walta (dessin) / Sentient, Panini Comics (2020), traduits de l’anglais (USA) par Khaled Tadil.

G. Willow Wilson (scénario) et Christian Ward (dessin) / Invisible Kingdom, HI Comics (2020), traduits de l’anglais (USA) par Virgile Iscan.

Garth Ennis (scénario) et Steve Epting (dessin) / Sara, Panini Comics (2020), traduits de l’anglais (USA) par Thomas Davier.

Garth Ennis (scénario) et Darick Robertson (dessin) / The boys, volumes 1 à 3, Panini Comics (2015 et 2016), traduits de l’anglais (USA) par Alex Nikolavitch.

2020 est morte, vive 2021

Comment ne pas espérer que 2021 soit une année moins merdique et pénible que 2020 ? Mais comme on n’est pas prêt de rigoler de nouveau, quelques liens pour détendre l’atmosphère.

Si j’avais su que notre bon président serait autant amené à montrer sa sinistre binette à la télévision, sur, j’aurais voté Jean Lassalle au premier et au second tour. Parce que, pour ceux qui ne connaitraient pas, avouez qu’il y bien plus drôle que le Napoléon d’opérette qui vient souvent, très souvent, serrer ses petits poings et froncer les sourcils de façon pathétique à la télé (non je ne regarde jamais). Avec le berger de la vallée d’Aspe la guerre au virus au moins nous aurait fait rire, et il n’aurait pas pu faire pire en tant que Président.

Pour conjurer la tristesse, la maudite distanciation sociale, ces putains de masques, 5 minutes de jeunesse, d’insouciance, et de ce talent magnifique qui fait tout paraître si simple et facile. 5 minutes de pur bonheur.

Et pour finir, même si ces vœux sont connus archi-connus, ils me font toujours rire.

Portez-vous bien, et à bientôt j’espère.

Dictionnaire amoureux du polar

Je l’avais acheté pour offrir. Et puis j’ai fait une erreur, une erreur heureuse. Je l’ai ouvert pour le feuilleter. Et j’ai décidé de le garder et d’offrir autre chose. C’est le Dictionnaire amoureux du polar de Pierre Lemaitre. Et ce sera le dernier billet de cette année de merde (je sais je me répète mais je suis rancunier).

On peut se demander à quoi peut bien servir un tel ouvrage à l’heure où l’on trouve tous les renseignements biographiques et bibliographiques sur le moindre auteur de polar publié dans une maison d’édition spécialisé dans le polar limousin (ou savoyard ou ce que vous voulez).

Ce Dictionnaire amoureux a pour moi les vertus suivantes : Il est totalement subjectif, il est écrit par quelqu’un qui est à la fois lecteur et écrivain, il ne recherche aucune sorte de neutralité dans le ton ou dans l’écriture. Finalement, il n’a de dictionnaire que le classement alphabétique.

Alors certes, si je devais sélectionner mes entrées pour le même dictionnaire, il y en a qui ne serait pas là, et il y a des manques énormes. J’aurais forcément ajouté Gonzalez Ledesma, Eduardo Mendoza et son détective fou, Camilleri et De Giovanni bien entendu, et la trilogie déjantée de George Alec Effinger. J’aurais glissé quelques BD, et je n’aurais pas mis Millenium ! Mais c’est la loi du genre, et c’est lié à la subjectivité.

L’avantage d’être écrit par un lecteur/écrivain est qu’il partage des coups de cœur, mais sait aussi, parfois démonter des ficelles (quand elles sont trop grosses) ou dire son admiration pour une partie ou une autre du travail d’un écrivain, en mettant en avant des qualités que le simple lecteur ne discernerait sans doute pas.

Et puis ce qui a emporté mon adhésion c’est de lire des phrases comme ceci à propos de Westlake « ceux qui ne l’aimaient pas … je ne sais quoi en dire, je n’arrive même pas à imaginer que ça puisse exister. » Ou à propos de Joseph Hansen : « On a parfois dit que ses romans étaient « noir et rose ». Le monde du polar est constitué d’autant de cons que le reste du monde. »

Puis il parle de The wire, du lézard lubrique de Christopher Moore, de Pete Dexter, de Lucarelli et de Sarti de Machiavelli. Et il m’a donné envie de découvrir Jens Lapidus que je ne connais pas.

Comme il l’explique très bien dans l’introduction : « Lorsque je lis un Dictionnaire amoureux, rien ne me fait plus plaisir que de découvrir des choses que je sais déjà. C’est un peu comme pour le Nobel de littérature : le jour de la proclamation, quand il s’agit de quelqu’un dont je connais le nom, j’ai l’impression d’être cultivé. J’espère que ce dictionnaire amoureux réservera au lecteur quelques-unes de ces satisfactions, mais aussi quelques surprises quelques découvertes. » `

Mission accomplie pour moi, et je ne peux que vous conseiller de tenter l’expérience de votre côté.

Pierre Lemaitre / Dictionnaire amoureux du polar, Plon (2020).