Un livre étrange à découvrir

Sandro Bonvissuto, chaudement recommandé par Serge Quadruppani sera présent au prochain festival Toulouse Polars du Sud. L’occasion de découvrir Dedans à côté duquel j’étais passé ce printemps.

BonvissutoLe narrateur est dans la voiture des flics qui l’amène en prison. Il y arrive de nuit et devra attendre le matin pour découvrir les deux inconnus avec lesquels il partagera sa cellule. Puis apprendre, petit à petit, à vivre dans cet espace totalement codifié. Jusqu’à sa libération. On ne saura pas pourquoi il est là, ni pourquoi il sort. Mais on le retrouvera au collège, puis en vacances le jour où son père lui apprit à faire du vélo.

Trois récits à la première personne, trois récits reliés uniquement par leur narrateur. Rien sur les raisons de l’incarcération et on ne voit pas le lien narratif avec les deux autres récits. Trois moments de vie, trois environnements, trois âges.

On pourrait s’ennuyer, on pourrait se lasser, et pourtant il n’en est rien. Pourquoi ? J’ai du mal à l’analyser. Il y a une justesse du ton, une précision dans la description qui évite tout sensationnalisme tout en rendant palpable la force d’une amitié, le lien soudain et extrêmement fort avec un père, l’injustice entre enfants, l’horreur d’un mur, le manque d’horizon, les odeurs, la pudeur du respect ou de l’amitié avec un condamné …

Autant de petites choses décrites sans pathos mais avec une vérité qui rend la lecture de cet étrange livre passionnante.

Sandro Bonvissuto / Dedans (Dentro, 2012), Métailié (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

C’est la rentrée chez Néonoir

C’est la rentrée en avance chez néonoir. Avec Le verger de marbre d’Alex Taylor dont il a déjà été question sur les blogs polars. J’ajoute mon grain de sel.

TaylorQuelque part dans la cambrousse du Kentucky Beam Sheetmire, 17 ans, s’occupe de temps en temps du bac qui fait traverser la rivière. Un soir, agressé par un homme qui veut lui voler la caisse, il le tue. Quand son père se rend compte que la victime est le fils de Loat Duncan, redoutable caïd local, il l’oblige à fuir immédiatement. Mais on ne s’enfuit pas si facilement de ce coin perdu qui semble empêcher ses enfants de s’éloigner.

Pas de leçon, pas de morale dans ce court roman bien dans la lignée de la collection néonoir de Gallmeister. Juste des hommes et des femmes écrasés par l’environnement géographique et social qui annule toute tentative d’échappée. Le roman n’est alors plus qu’une lente spirale descendant en enfer. Une violence initiale, quelques rares moments d’humanité et de soleil, et l’escalade de la violence est enclenchée, sans rémission.

Le seul reproche qu’on pourrait, fort injustement, faire à ce texte c’est d’être « trop » dans la lignée de ce qui pourrait ressembler à une mode : les polars ruraux chez les petits blancs américains. Certes on est dans le monde de Frank Bill, de Benjamin Whitmer, ou de Chris Offut, Daniel Woodrell ou Larry Brown pour citer les précurseurs.

Mais cela n’empêche pas Le verger de marbre d’être un digne représentant de cette branche polardeuse, enfin mise en lumière chez nous. D’autant qu’Alex Taylor a un ton, une écriture, une force dans ses personnages féminins (ce sont elles qui accrochent le lecteur, plus que les hommes qui sont soit des pourris complets, soit lâches et/ou idiots) et une originalité dans la conduite et la conclusion de son récit qui font de son livre un membre original de la famille des polars ruraux américains.

Des polars qui ont du succès. Certains petits malins voudront sans doute profiter de l’aubaine pour publier des daubes, ce n’est pas une raison pour passer à côté de ceux qui, mode ou pas, continuent à publier des textes de grandes qualité comme celui-ci.

Alex Taylor / Le verger de marbre (The marble orchard, 2014), Gallmeister/Néonoir (2016), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Un suspens politique roumain

Je vous ai un peu abandonnés. C’est que j’étais dans la dernière enclave de la fracture numérique, ce qui est peut-être le dernier endroit en France sans ordinateur, ni smartphone, ni internet, ni Wifi, ni rien de tout ça : La maison de mes parents ! Heureusement, il y a quand même l’électricité, la télé (ce qui a permis aux deux jeunes de se scotcher devant les JO), mes parents et … l’océan, le Pays Basque, la proximité avec l’Espagne et ses tapas et donc du temps pour lire et rattraper du retard : Deuxième roman de chez Agullo, Spada du roumain Bogdan Teodorescu.

TeodorescuEn quelques jours, quelques petits truands d’origine tzigane sont égorgés dans les rues de Bucarest. Immédiatement l’affaire se politise. L’opposition et le seul député tzigane hurlent au génocide et appellent à la justice, avec des relents de vengeance. L’extrême droite nationaliste fait du meurtrier son héros et appelle à mater la délinquance tzigane. La presse étrangère tartine des éditos enflammés et humanistes … Sans aller regarder de trop près ce qui se passe vraiment. Les hommes au pouvoir défendent leur place et valsent entre l’envie d’arrêter le meurtrier, pour l’image internationale et pour couper l’herbe sous les pieds de l’opposition, et la peur de décevoir une partie de l’électorat en arrêtant un homme qu’une part non négligeable de la population voit comme un justicier.

Pendant que les crocodiles se battent dans le marigot, la presse attise les braises et la tension monte dans les rues …

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le point du départ du roman, Spada est à peine un roman policier. L’enquête n’est même pas secondaire, elle est inexistante. Par choix de l’auteur qui se concentre sur les luttes au sommet de l’état, les magouilles, la compromission de la presse et son jeu trouble, et les conséquences, bien réelles, dans les rues.

Plus un roman politique que policier donc. Et un roman passionnant, car il y a un véritable suspens dans cette lutte à mort entre les différents protagonistes. Plusieurs suspens même. Qui va gagner ? Ont-ils une frontière qu’ils ne franchiront pas pour garder, ou prendre le pouvoir ? L’ignominie des puissants a-t-elle une limite ? Et quel jeu jouent les autres pays européens qui donnent des leçons aux roumains, mais s’empressent de leur renvoyer les tziganes quand ils passent la frontière.

Passionnant, et bien entendu pas seulement roumain ! Parce qu’à part en France, bien évidemment où nous avons une presse et un personnel politique irréprochables, où personne ne s’aviserait jamais de mettre en avant une communauté donnée soit pour la stigmatiser, soit pour faire semblant de la défendre, ce genre de saloperie doit bien avoir cours dans le monde entier …

Découvrez donc ce suspens politique.

Bogdan Teodorescu / Spada (Spada, 2008), Agullo (2016), traduit du roumain par Jean-Louis Courriol.

Après Vongozero, Le lac

Il y a quelques jours je vous parlais de Vongozero, roman post apocalyptique de la russe Yana Vagner. J’ai lu la suite : Le lac.

Vagner LacLe petit groupe que nous avons suivi dans sa fuite devant la maladie dans Vongozero a atteint son but : Une maison en bois, sur une île, au milieu d’un lac du côté du cercle polaire. Se pose maintenant une nouvelle question : Que faire quand on est coincé là, sans nouveau but, avec tout un hiver à tenir, en compagnie de gens qu’on n’aime pas forcément ?

Comment réagir aux quelques rares nouveautés que l’on peut observer sur la rive du lac ? Comment assurer le ravitaillement ? Comment ne pas devenir fou et garder espoir en quelque chose ?

Une première chose : Il me semble difficile de lire Le lac si on n’a pas lu le roman précédent. Certes, on doit pouvoir suivre l’intrigue, mais il est fait tant de références à ce qui se passe auparavant qu’on manque forcément quelque chose.

Sinon, à la lecture, je me suis posé la question suivante : pourquoi ce roman me passionnent-il autant ? Il ne se passe rien, ou presque : Une île complètement isolée, l’hiver polaire, l’ennui, rien qui bouge … la dépression, l’angoisse d’être les uns sur les autres dans un espace trop petit, dans un environnement uniformément blanc où la lumière ne parait que quelques heures par jour. La peur de manquer de nourriture, de ne pas tenir jusqu’au printemps. Les piques, les conflits, les inimitiés qu’il faut étouffer pour arriver à se supporter et à ne pas s’entretuer … Les heures sombres, les jours sombres qui se suivent et se ressemblent.

Ce que j’ai ressenti à la lecture c’est cette oppression, la folie qui guette, la dépression insidieuse, la méfiance envers tout et tous : Tout nouveau venu est un agresseur potentiel, tout nouveau lieu, tout nouveau contact est un contact potentiel avec la maladie.

On étouffe, on se demande où va l’auteur, où va ce monde dont on ne sait rien au-delà du lac, au-delà de la survie de ce petite groupe. On espère avec eux l’arrivée de la lumière, du printemps, de l’abondance de nourriture. Et alors qu’on devrait s’ennuyer, on se passionne.

Un beau tour de force ; Et on peut imaginer que l’aventure va continuer, mais ne comptez pas sur moi pour vous dire comment ça se termine !

Yana Vagner / Le lac (Zhyvie ludi, 2012), Mirobole (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Pas convaincu par Sans retour

Un peu de retard pour ce qui fut (si je ne m’abuse) la dernière série noire avant les vacances. Sans retour de l’américain Matthew Klein.

KleinJimmy Thane est un raté pitoyable. Ancien cadre dynamique, il a sombré dans toutes les addictions possibles : alcool, drogue, sexe … Jusqu’à la mort de son fils de trois ans, noyé alors qu’il était censé le surveiller. De façon incroyable, sa femme ne l’a pas quitté, et il a une dernière chance de s’en sortir : il est envoyé en Floride pour « redresser » une société informatique en pleine déconfiture.

Jimmy sait qu’on l’envoie là pour virer des gens et permettre aux investisseurs de s’en sortir le mieux possible. Mais c’est quand il commence à trouver des irrégularités dans les comptes et à s’inquiéter de ce qu’est devenu le patron précédent, disparu sans laisser de traces, que les ennuis vont s’annoncer.

Je n’avais lu aucun billet avant d’attaquer ce roman, j’ai donc tout découvert, et je risque de répéter ce qui a été dit ici ou là. Le roman se compose de deux parties totalement distinctes même si, évidemment, elles ont un lien.

La première (les deux tiers du bouquin) se déroule dans le cadre de la start-up bancale, la seconde est un thriller échevelé qui démarre avec les vrais ennuis. Et pour moi, c’est dans cette coupure que le bât blesse.

J’ai beaucoup aimé la première partie, le ton cynique et tranchant du narrateur qui ne se fait aucune illusion sur son rôle, et qui s’étonne que certains discours puissent encore tromper des employés, bons petits soldats persuadés que l’entreprise les aime, alors qu’elle ne fait que les exploiter pour les jeter ensuite quand le citron n’a plus de jus. Jimmy est sans pitié et sans illusion, ni sur les autres, ni surtout sur lui. Le ton est juste, avec ce qu’il faut d’humour noir et de colère. Fort bien.

Puis vient la partie course-poursuite et la résolution des mystères qui s’accumulent dans la première partie. Et là, de mon point de vue, c’est le grand n’importe quoi. A force d’accumuler les retournements « incroyables », on finit par tout anticiper : ce qui va arriver c’est ce qui semble le plus impossible. Et je n’ai pas cru une seule seconde au final, et donc à l’explication de toute l’histoire. Fiasco complet de mon point de vue.

Dommage les deux premiers tiers étaient vraiment bien.

Matthew Klein / Sans retour (No way back, 2013), série Noire (2016), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

La fin d’une œuvre exceptionnelle.

Et voilà. Je ne voulais pas le lire, je retardais le moment. Mais il faut bien conclure l’histoire. La couronne du berger est bien le dernier tome du Disque-Monde. Reste plus qu’à tout relire. Ciao Sir Terry Pratchett.

PratchettCa frémit dans le Causse. Tiphaine Patraque et les Nac mac feegle le sentent dans leurs os. Tiphaine avec appréhension, les affreux avec impatience. Il semblerait que les elfes, ces saloperies malfaisantes à qui Tiphaine avait mis une raclée se préparent de nouveau à venir dévaster le monde.

Mais ils ne savent pas que le monde change, que le chemin de fer est arrivé, que les gnomes ne sont plus des parias absolu, et que les hommes sont peut-être moins sensibles à leur magie. Ceci dit une invasion d’elfes et de fées n’est pas une chose à prendre à la légère. D’autant plus que chez les sorcières aussi il y a du changement …

C’est donc bien le dernier Pratchett, le testament, la fin d’un Disque-Monde qui change inexorablement. L’auteur fait ce qu’il veut. Mais ce chapitre 2, merde, c’est pas cool comme diraient mes ados. C’est pas gentil, ça double le bourdon, ça ravive la peine ressentie à l’annonce de la mort du grand Terry.

Un épisode crépusculaire, avec quand même son lot d’inventions, de sourires, de personnages que l’on aime d’autant plus qu’on ne les reverra plus. C’est l’adieu du maître à ce monde auquel il a donné vie et qui a donné tant de bonheur à ses lecteurs.

Notre monde va être un poil plus gris, un poil plus triste maintenant qu’on sait qu’on n’aura pas, année après année, quelques centaines de pages synonymes de quelques heures de bonheur et d’intelligence. On doit tous mourir. Egoïstement, j’aurais préféré que Terry Pratchett, Tiphaine, Mémé, Nounou, Rincevent, Vimaire, Vétérini, Côlon et Chicard, Détritus, Hilare Petitcul … vivent un peu plus longtemps que moi, disons encore une petite cinquantaine d’années.

Et je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une pensée pour Patrick Couton qui traduit le Disque depuis le début. Lui aussi a dû avoir un pincement au cœur.

Heureusement, pour chasser la grisaille, je peux recommencer, depuis le début, avec La huitième couleur, et les retrouver tous.

Terry Pratchett / La couronne du berger (The shepherd’s crown, 2015), L’Atalante/La dentelle du cygne (2016), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Corruption … aux antipodes

Il reste un peu de temps avant d’attaquer les romans de la rentrée. L’occasion de revenir sur les oubliés de l’année. Direction l’Australie avec La rose de fer de Peter Temple.

la rose de fer.inddMac Faraday est forgeron, il a repris la forge de son père et, les week-ends, il joue avec ses potes au footy (un machin incompréhensible joué uniquement en Australie et où on prend des coups) et va ensuite boire quelques bières au pub du coin.

Jusqu’au jour où son voisin et ami, grand ami de son défunt père se pend dans sa grange. Mac ne croit pas au suicide, les flics locaux semblent eux aussi avoir des doutes. Le passé de Mac va revenir, violemment. Car Mac n’a pas toujours été forgeron, et sa vie n’a pas toujours été aussi paisible et rangée …

Il semblerait qu’aux antipodes l’être humain reste l’être humain : Il y a des flics corrompus, une classe fortunée qui méprise ses concitoyens, des pourris toujours prêts à exploiter et faire souffrir les plus faibles, mais aussi l’amitié, des gens qui ont des valeurs et s’y tiennent …

On pourrait dire qu’on n’apprend rien, mais ce polar australien est bien mené, on y croise des personnages attachants, et l’auteur décrit très bien une petite communauté soudée par le travail, et plus précisément par le plaisir et la fierté d’un boulot bien fait qui apporte un peu de beauté au monde. Soudée également par les rencontres au pub, les blagues, les discussions et la varie solidarité qui en émane.

Un bon polar qui, sans révolutionner le genre, nous emmène loin de chez nous, dans un coin du monde habité par des humains que l’on aimerait avoir pour voisins (du moins pour certains d’entre eux).

Peter Temple / La rose de fer (An iron rose, 1998), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Australie) par Pierre Bondil.