Cette fois-ci, ce n’est pas drôle

Putain de sale nouvelle, l’immense Marcel est mort. Le fameux Porc Jerzy (vous vous souvenez, celui que le père colle au zoo …), Newton, la coccinelle, le professeur Burp, Superdupont , Pervers Pépère… orphelins, comme nous.

Combien de fois ai-je éclaté de rire à la lecture des Rubriques à Brac, Dingo dossiers, sans parler des dialogues géniaux des affreux de l’anti France, ou des éditos de Fluide.

Je sais, cela faisait un moment qu’il n’écrivait plus et de dessinait plus, n’empêche, ça fiche un coup au moral, un peu de ma jeunesse qui s’en va. Puisque c’est ça, j’ai ressorti mon intégrale des Rubriques à Brac.

cocci

Eric Maneval me laisse perplexe

Je suis passé à côté de Retour à la nuit d’Eric Maneval dont beaucoup de monde a dit du bien. J’ai donc voulu me rattraper avec Inflammation. Qui m’a laissé perplexe.

SONY DSCJean, Liz et leurs deux enfants, Clément et Lucie ont une vie paisible et heureuse dans un village, quelque part en France. Jusqu’à cette soirée où Liz part sous un orage terrible au volant de leur Méhari. Un dernier coup de fil, quelques minutes plus tard pour demander pardon à Jean. Puis plus rien. La Méhari est retrouvée sur un pont, aucune trace de Liz.

Pour Jean, qui se demande s’il connaissait vraiment sa femme, le cauchemar commence.

Je suis donc perplexe. J’ai adoré le démarrage, cette façon de balancer immédiatement et brutalement le lecteur dans l’eau (ou sous l’orage). Le choc est rude, ça commence sur les chapeaux de roues, on ne peut pas lâcher le bouquin.

Beaucoup aimé également l’écriture et la construction qui épousent bien le brouillard dans lequel se trouve le pauvre Jean, son hébétude liée au manque, à l’incompréhension et aux nuits blanches passées à boire.

Là où ça se gâte pour moi c’est quand on commence à aborder les raisons de la fuite de Liz, qu’on frôle l’ésotérisme, qu’on se frotte à la religion et au mysticisme, ainsi qu’au grand secret qui est présenté comme une explication possible à toute cette affaire.

Là, autant j’arrive encore à m’accrocher au personnage de Jean, autant les enfants et tous les autres perdent peu à peu de la substance. Et surtout je n’arrive pas un instant à croire cette histoire. Du coup je ne m’angoisse plus, je ricane, je ne me pose plus de questions, je soupire, et au final, alors que je suis encore en attente d’un génial coup de théâtre qui pourrait me ramener sur terre, rien. Je referme le bouquin avec l’impression que l’auteur croit à une histoire qui pour moi n’a plus aucune vraisemblance ni cohérence. Ou qu’il se fiche de moi, ce qui, j’en suis certain, n’est pas le cas.

Entendons-nous bien, j’adore qu’on me raconte une histoire complétement « invraisemblable », du moment que le temps du roman, j’y crois. D’ailleurs j’ai adoré Merfer ! Le problème étant que là, à part Jean, je ne crois à aucun autre personnage. Et encore moins au fond de l’histoire. Et que je n’ai détecté aucun indice me laissant penser que l’auteur sait qu’il est en train d’écrire de la SF ou du fantastique, qu’il invente un monde qui n’existe pas. Je crois que le fond du problème est là : l’auteur semble croire à une réalité à laquelle je ne crois pas du tout, à des possibilités qui me semblent complètement farfelues. Et il n’a pas réussi, même le temps du roman, à me faire changer d’avis.

Perplexe donc, parce que j’ai beaucoup aimé l’écriture et le début, et parce que j’ai vu de bons billets ailleurs sur ce bouquin.

Eric Maneval / Inflammation, La manufacture de Livres/Territori (2016).

Miéville rend hommage à Melville

Je sais, le titre est un peu facile, mais pourquoi résister à la facilité ? Un peu, parfois, on peut non ? Et il faut dire qu’avec ce Merfer, China Miéville nous la tend sur un plateau.

mievilleLa Merfer, comme son nom l’indique, la mer de fer … Quelques îles de Terre habitées, et entre une terre meuble, peuplée de créatures toutes plus dangereuses les unes que les autres, sillonnée d’un entrelacs de rails, de voies, d’aiguillages sur lesquels des trains de toutes sortes circulent en permanence : marchands, militaires, explorateurs, nomades … et les taupiers, trains spécialisés dans la chasse à l’animal le plus formidable de ce monde, Talpa Ferox Rex, Léviathan sous-terrain.

Sham est aide-médecin à bord du Mèdes, de la capitaine Picbaie qui traque une bête qui lui a arraché le bras : la plus grande de toutes, la taupe albinos légendaire Jackie La Nargue. Une vie de dangers, de merveilles et de surprises, comme la découverte de cette motrice fantôme qui pourrait bien les mener au bout de la Merfer, au bout des rails, là où commence le Paradis … Ou l’Enfer.

Je ne connais pas bien l’œuvre de China Mieville, mais après The City and the City, que j’ai adoré, et Kraken, que je n’ai pas réussi à lire, il me semble qu’on peut au moins affirmer qu’il nous amène dans des lieux où on ne s’est jamais aventuré.

Impressionnant de voir comment à partir d’un certain nombre de classiques de la littérature (il cite les auteurs en fin d’ouvrage), dont Melville évidemment, mais aussi Defoe ou Stevenson que j’ai reconnus, et tous les autres à côté desquels je suis passé, il crée un monde complètement original (et totalement barré !). Impressionnantes ses évocations de la chasse à la taupe, d’une grande puissance visuelle, à la fois très semblables et complètement nouvelles par rapport aux images qu’on peut avoir de Moby Dick. Je ne suis pas prêt d’oublier le tremblement de terre quand Jackie la Nargue surgit dans un tourbillon de terre et de poussière.

Une qui a dû transpirer, et en même temps s’amuser comme une folle, c’est Nathalie Mège à la traduction d’un roman qui invente en permanence une langue et un vocabulaire en même temps qu’il invente un monde, des paysages, des métiers, des sociétés, une faune, des légendes, des Dieux …

On pourra sans doute ne pas rentrer dans cet univers, et tout le monde n’acceptera pas sa structure de conte halluciné ; question de goût et d’affinité. A ceux qui y seront sensibles, je promets un grand moment de folie et d’émerveillement et des surprises permanentes.

Et je me prends à imaginer ce qu’un Tim Burton ou un Terry Gilliam pourraient faire avec un tel point de départ.

China Miéville / Merfer (Railsea, 2012), Fleuve/Outrefleuve (2016), traduit de l’anglais par Nathalie Mège.

Un Marin Ledun indispensable

J’étais passé à côté du dernier Marin Ledun, mais comme il était présent au festival Toulouse Polars du Sud, on a discuté un moment (trop court), et j’ai pu lui acheter En douce et me le faire dédicacer.

ledunUn soir de 14 juillet, Emilie qui a perdu sa jambe gauche séduit Simon et l’amène dans son mobil home sur le terrain du chenil où elle travaille. Là elle lui tire une balle dans la jambe et l’enferme. Pourquoi ? Comment en est-on arrivé là ? Et comment cela va-t-il se terminer ? C’est ce qu’on saura au terme d’un face à face de quelques jours.

Pas de fioriture, pas de grandes envolées ni de grandes explications. Un présent en huis-clos, quasiment limité aux deux personnages (plus les chiens et de rares interventions extérieures), et un passé en flash-back, au plus près d’Emilie, pour révéler, par petites touches, comment ils en sont arrivés là.

Et juste au travers ces deux personnages, de leurs trajectoires, de leur dialogue, la peinture tragique d’une tranche entière de la population : ces gens qui travaillent sans savoir à quoi sert leur travail, qui ont l’impression de ne pas compter, de n’exister pour personne. Ces gens dont personne ne parle, qui ne voient plus de sens à leur vie, qui survivent plus qu’ils ne vivent. Des gens qui se lèvent le matin juste pour gagner de quoi manger et avoir un toit pour dormir, et qui ont, en permanence sous le nez, les mirages d’une société de luxe qui leur est interdite.

Des gens au bord de la rupture que n’importe quel grain de sable peut faire plonger. Plonger vers la dépression, vers la misère, vers la folie plus ou moins agressive. Des gens qui, s’ils sortent de l’apathie dans laquelle on les plonge, peuvent devenir totalement imprévisibles, d’autant plus imprévisibles qu’ils n’ont rien, absolument rien, à perdre. Et qu’ils ne savent même plus ce qu’ils veulent.

Un livre passionnant, tragiquement d’actualité.

Marin Ledun / En douce, Ombres Noires (2016).

Bernie, voleur new-yorkais

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman de Lawrence Block. La sortie de Le voleur qui comptait les cuillères à la série noire m’a permis de renouer avec un de ses personnages fétiches.

blockPour ceux qui ne connaissent pas, Bernie Rhodenbarr est un célibataire new yorkais, propriétaire d’un chat. Il possède une jolie librairie qui ne rapporte pas grand-chose, mais lui permet de lire et de s’occuper pendant la journée. Le soir, quand l’occasion se présente, Bernie est aussi cambrioleur. Gentleman cambrioleur.

Comment monsieur Smith (qui bien entendu ne s’appelle pas Smith) a-t-il eu vent de son activité nocturne ? Mystère. Toujours est-il qu’il vient lui proposer une somme rondelette pour dérober un obscur manuscrit dans un musée voisin. Dans la même période, son plus fidèle ennemi le policier Ray Kirschmann vient le consulter sur un décès étrange : celui d’une vieille dame dans son magnifique hôtel particulier.

Tout cela va bien occuper les journées et les nuits de Bernie.

Autant le dire tout de suite, j’ai toujours préféré la série Matt Scudder à la série Bernie Rhodenbarr, même si à partir d’un certain moment j’ai commencé à trouver Matt un peu pénible, avec son abstinence et sa tendance marquée à faire justice lui-même. Donc j’avais laissé tomber Lawrence Block.

Je ne me suis pas ennuyé avec ce nouvel épisode : l’auteur a un sacré métier, il sait tricoter une intrigue, s’amuse à multiplier les références littéraires (facile avec un personnage libraire) et fait preuve d’une belle érudition tout en restant élégant, dandy dirais-je même. Les dialogues sont savoureux et l’humour bien présent.

Donc je ne me suis pas ennuyé, mais je risque de l’oublier rapidement.

Car Bernie est loin de détrôner dans mon cœur, le seul, l’unique voleur newyorkais, celui dont je suis prêt à relire toutes les aventures, l’inoubliable John Dortmunder. Je sais, ce n’est pas juste, ce n’est pas le même style, pas le même auteur, mais la comparaison s’impose à moi dès les premières pages. La vie est injuste envers Bernie.

Lawrence Block / Le voleur qui comptait les cuillères (The burglar who counted spoons, 2013), Série Noire (2016), traduit de l’anglais (US) par Mona de Pracontal.

Wessel Ebersohn est bien de retour

Il avait totalement disparu pendant des années, on l’a retrouvé avec La tuerie d’octobre. Et le revoilà, avec ses deux personnages récurrents, Yudel Gordon et Abigail Bukula ; c’est Wessel Ebersohn. Le nouveau roman s’intitule : La nuit est leur royaume.

la nuit est leur royaume.inddAbigail Bukula, brillante et intransigeante juriste du ministère de la justice, fait trop de vagues et ne respecte que la loi et la justice. Pas forcément la bonne attitude quand on veut faire carrière. Et pourtant on lui propose (impose ?) une promotion assortie de six mois de congés.

Elle va en profiter pour répondre à un appel angoissé : un avocat de Zimbabwe la contacte pour venir représenter un groupe d’opposants au régime dictatorial en place arrêtés et gardés au secret. Parmi eux, elle se découvre un cousin, écrivain engagé et capable de fulgurances, mais dont elle peine à comprendre la personnalité. C’est pourquoi, avant de partir, elle contacte le psychologue Yudel Gordon.

Ils ne seront pas trop de deux pour essayer de faire éclater la vérité dans un pays ruiné, ravagé par la faim où l’état impose une chape de plomb.

Les amateurs de polars, habitués de la collection Rivages au siècle dernier, avaient été marqués par les romans très sombres de Wessel Ebersohn traitant de l’apartheid. La nuit divisée, en particulier, secouait son lecteur. Autant dire qu’on était à la fois heureux, et inquiet, de son retour bien des années plus tard, avec La tuerie d’octobre. Moins dense que les romans précédents, c’est un bon polar, qui rend compte de la complexité du nouveau pays qu’est devenu l’Afrique du Sud. Il nous permettait de retrouver avec plaisir son personnage Yudel Gordon et de découvrir une nouvelle héroïne, Abigail Bukula.

Avec La nuit est leur royaume, et son incursion au Zimbabwe, l’auteur renoue avec sa force initiale. On retrouve une intrigue assez classique, et des personnages très attachants, quelques pointes d’humour (une nouveauté me semble-t-il), liées au fait que Yudel Gordon est moins en danger que lorsqu’il s’opposait à son propre gouvernement.

Mais on retrouve surtout la rage, l’impuissance face à un pouvoir absolu, l’empathie avec ceux qui souffrent mais tentent de garder leur dignité et luttent, même si l’issue du combat est désespérément prévisible. On retrouve la patte Ebersohn, cette façon de décrire une dictature, ses abus de pouvoir et ses horreurs arbitraires, sans jamais tomber dans le voyeurisme ni le sensationnel. Ce qui donne d’autant plus de force à un roman qui fait mal aux tripes et secoue le lecteur, en plus de lui faire découvrir un pays dont on ne sait pas grand-chose.

Un roman à lire donc, et qui donnera envie, j’espère, à ceux qui ne les connaissaient pas, de découvrir les premiers titres de l’auteur.

Wessel Ebersohn / La nuit est leur royaume (Those who love night, 2010), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

J’adore John Rebus

John Rebus est increvable, inoxydable. C’est aussi une tête de lard. Et c’est pour ça que je l’aime et que je suis enchanté de le retrouver : Comme des loups affamés de Ian Rankin.

rankinJohn est à la retraite. Et il s’ennuie ferme. Heureusement (si l’on peut dire), Big Ger Cafferty, l’ancien boss de la pègre d’Edimbourg contre qui il a bataillé pendant toute sa carrière est pris pour cible par un tireur maladroit. Et bien entendu il ne veut pas dire un mot à Siobhan Clarke. Celle-ci n’a d’autre solution que d’appeler John en renfort, et de le faire accepter comme consultant.

Dans le même temps Malcom Fox a rejoint une équipe venue de Glasgow pour surveiller deux truands, père et fils, les Stark, qui seraient à Edimbourg à la recherche d’un ancien employé et du magot qu’il a volé.

Darryl Christie, le nouveau caïd de la ville, Cafferty, et les Stark, cela fait beaucoup de monde sur le même gâteau. Quand en plus un ancien juge se fait assassiner, et qu’on retrouve chez lui le même mot de menace que chez Big Ger, on imagine bien qu’Edimbourg va vivre des jours agités. Ce qui n’est pas forcément pour déplaire à John.

Mais pourquoi donc aime-t-on tant les aventures de John Rebus ? Parce que si l’on fait la liste des qualités de ses romans, on pourrait croire que des comme ça, il y en a des tas :

Des personnages attachants, avec un héros tête de lard, râleur, qui ne lâche rien devant personne, sait être très désagréable, picole, fume, est plein de contradictions et sait faire preuve d’empathie. Ce n’est quand même pas le seul dans le polar !

La ville personnage à part entière du roman (là aussi, pas original !)

L’intrigue (toujours très bien troussée) et derrière le tableau des changements d’une société, avec un mise en lumière plus particulière sur ses disfonctionnements et la souffrance des plus faibles (toujours pas original dans le polar).

Alors pourquoi ? Mystère.

Les aventures de John Rebus, on les attend comme celles de Salvo Montalbano ou de Mario Conde. Comme le retour d’un ami sur lequel on sait qu’on peut compter, avec qui on va refaire le monde autour d’un verre. Il est fort Ian Rankin, quand il a vu que Malcom Fox tout seul ne faisait pas l’affaire, il a réussi à monter un groupe, avec John en vedette, accompagné de Siobhan, Malcom et même Cafferty !

Et on se régale chaque fois davantage. Ca doit être ça le talent.

Ian Rankin / Comme des loups affamés (even dogs in the wild, 2015), Le Masque (2016), traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski.