Adieu poulet !

Excellente idée de la série noire de rééditer Adieu poulet ! de Raf Vallet que je ne connaissais absolument pas. Une plongée délicieuse dans les années 70.

Germain Verjeat, commissaire, excellent flic, tête de mule. Accusé de corruption par une tenancière de bordel, il se trouve face à un juge qui a décidé de se payer sa tête. Quand il s’aperçoit que sa hiérarchie ne fera rien pour le soutenir, et que les pourris de cette ville de province sur qui il a tous les dossiers imaginables ne seront absolument pas inquiétés, il décide de franchir résolument la ligne, de faire un gros coup et de partir à l’étranger. Non sans faire plonger quelques ripoux avant de partir.

Je ne connaissais ni le roman, ni le film, mais la couverture de cette réédition a immédiatement donné à Verjeat la voix et la carrure de l’immense Lino. Il colle tellement bien au personnage. Rien que pour cela c’est un vrai plaisir de lire ce roman, une friandise au goût d’antan.

Enfin, friandise, plutôt un cassoulet ou un bon foie gras, tant on replonge dans ces années où on fumait, mangeait et baisait sans arrière-pensée. Où les flics n’étaient pas des robocop cuirassés de la tête aux pieds, où on n’était pas gouvernés par des gestionnaires les yeux fixés sur les indicateurs de leurs tableaux exel, où déjà les puissants étaient corrompus jusqu’à la moelle, où déjà ils n’étaient jamais inquiétés, où ceux qui nous font des leçons de morale étaient déjà les premiers à se torcher joyeusement avec les règles qu’ils imposent au petit peuple.

Bref, des thématiques intemporelles, mais des dialogues et des attitudes qui fleurent bon les années 70, une intrigue menée tambour battant, et un auteur qui sème un joyeux bordel avec un plaisir évident et communicatif. Rafraichissant.

Raf Vallet / Adieu poulet !, Série Noire (1974 puis 2021).

Retour à Berlin

On a découvert Jacques Moulins avec Le réveil de la bête. Il continue son histoire, toujours avec ses enquêteurs d’europol dans Retour à Berlin.

Deniz Salvère, d’Europol, est persuadé que le groupe de pirates informatiques au service de l’extrême droite qu’ils ont démasqué n’est qu’une partie cachée de ce qui se trame en Europe. Quand tous les membres survivants connus du groupe meurent, les uns après les autres, dans ce qui ressemble à des accidents, il arrive à convaincre sa hiérarchie de le laisser monter une équipe pour enquêter sur une possible organisation terroriste.

Installée à Berlin, l’équipe piétine et n’arrive à rien, tant les témoins disparaissent les uns après les autres. Et si ses collègues commencent à douter, Deniz lui en est certain, il y a une organisation derrière tout ça.

Je concluais ma chronique sur le précédent roman par ceci : « Passage du travail de journaliste au travail d’écrivain parfaitement négocié donc pour un roman ambitieux, complexe sans être compliqué. On ne peut s’empêcher de se demander où est la limite entre les faits mis à jour par le journaliste et l’imagination fertile du romancier. Un peu effrayant et vivement la suite. »

Et cela peut également s’appliquer à ce Retour à Berlin. D’autant plus que le léger défaut du premier roman, à savoir des personnages principaux qui tardaient à prendre chair a été ici parfaitement corrigé. On s’attache beaucoup à Deniz et à ses collègues qui prennent de l’épaisseur, sans que l’auteur néglige les nouveaux personnages secondaires.

Le tableau d’une Europe de plus en plus amnésique, et cédant aux discours démagogiques de l’extrême droite et à sa manipulation des fake news est d’autant plus effrayant qu’il est réaliste.

Et l’intrigue, construite à partir de différent points de vue, est très habilement menée, les pièces du puzzle ne s’assemblant pour former une image complète qu’à la fin.

Enfin pas vraiment complète, tant le roman propose une fin ouverte qui nous rend bien impatients de lire la suite.

Jacques Moulins / Retour à Berlin, Série Noire (2021).

Cavalier, passe ton chemin

Gallmeister a la bonne idée de traduire et d’éditer le premier roman de Larry McMurtry : Cavalier, passe ton chemin.

Nous sommes dans les années 50, dans un ranch du Texas. Il y a là le grand-père, plus de 80 ans, encore en pleine forme, sa deuxième femme Grand-Mère, son petit-fils, le narrateur, Lonnie, 17 ans, partagé entre la fascination des récits du passé et l’ennui, Hud, la trentaine, fils de Grand-Mère, un homme violent que tout le monde craint, deux cow-boys qui aident à s’occuper du bétail, et Halmea, la cuisinière noire.

Un équilibre fragile, qui menace de s’écrouler quand une des vaches tombe malade et que le vétérinaire appelé sur place craint une épidémie.

Autant le dire tout de suite, on n’a pas encore la puissance, le souffle et le romanesque de l’extraordinaire série de Lonesome Dove. Mais ce serait dommage de passer à côté de ce court roman qui montre combien western et roman noir sont liés. Car si l’on a ici les personnages et les lieux typiques du western (ranch, cowboys et rodéo) c’est bien une intrigue non moins typique de roman noir qui est mise en place, avec montée de la tension, rupture et mort à la clé.

Avant d’écrire sa grande série, ce sont les faibles échos de la période épique qui se terminera avec Les rues de Laredo que l’on entend ici. Echos fort lointains qui se mélangent avec la description d’une Amérique loin des centres, d’une jeunesse qui s’ennuie, de droits civiques encore bien éloignés, de bals partagés entre un rock naissant et des quadrilles et la country toujours très présents.

Ces tiraillements, ce point de bascule sont parfaitement incarnés par le narrateur, jeune homme qui doute de tout, au moment où sa vie va basculer. Un beau roman, moins épique que l’œuvre à venir, mais qu’il serait dommage de ne pas découvrir.

Larry McMurtry / Cavalier, passe ton chemin, (Horseman, pass by, 1961), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche.

Milliame vendetta

Une sortie au format poche aux Arènes pour un premier roman : Milliame vendetta de Bernard Muñoz.

Milliame, ville imaginaire d’un pays imaginaire qui ressemble à la France. Des quartiers très marqués sociologiquement, une corruption généralisée, des flics ripoux, des camés, des combats clandestins. Bernard Valeria est en pleine déchéance depuis la mort de sa femme. Il n’a aucun souvenir des jours qui ont suivi, est retombé dans la drogue, a perdu son boulot de flic et se retrouve à la sécurité d’un hôtel. Dans le même temps il est obligé de prendre soin d’un père qu’il hait, ancien flic lui aussi, qui devient de plus en plus sénile.

Non loin Franck Caruso sort de prison avec une seule idée en tête : se venger de ceux qui l’ont doublé 15 ans auparavant.

J’ai du mal à me faire une idée de ce roman. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il aligne les clichés comme des perles : flics ripoux, flics camés, vengeance en sortant de prison, combats clandestins, amnésie qui va, bien entendu, être levée à la fin … la ville, l’ambiance, me font penser à Gotham ou aux BD de Franck Miller Sin City, des univers efficace mais qui ne brillent pas par leur subtilité.

Et c’est là que je coince un peu. Soit l’auteur le fait dans cet esprit, parodique et sans se prendre trop au sérieux, et dans ce cas là ça fonctionne, on s’amuse du jeu de massacre sans trop s’attacher à ce qui va arriver, juste pour le plaisir de voir quelqu’un tout fracasser. Soit il croit à une espèce de poésie de la noirceur, voudrait que l’on souffre avec les personnages, que l’on compatisse, et pour moi c’est complètement raté tant je ne crois pas un instant à l’histoire.

Bref, de mon point de vue très subjectif, si vous aimez Sin City, ou le Punisher version Garth Ennis (tient, il faudra que j’en dise deux mots), avec jeu de massacre à coups de lattes et de bastos, vous passerez un bon moment sans vous prendre la tête, si vous recherchez des romans avec un fond social, une intrigue léchée et des personnages réalistes, passez votre chemin.

Bernard Muñoz / Milliame vendetta, Equinox/Les arènes (2021).

Appartement 816

Cela faisait un bon moment que l’on n’avait plus de nouvelles d’Olivier Bordaçarre. A la lecture de son dernier roman Appartement 816, je me dis que c’était peut-être mieux, parce qu’il nous raconte n’est guère réjouissant.

Cela fait maintenant des mois et des mois que la France vit une succession de confinements, partiels ou complets. Didier Martin, comptable, s’en accommode plutôt bien dans son appartement. Il sait que le gouvernement fait tout ce qu’il faut pour venir à bout des virus. Ceux qui ne respectent pas les règles sont des délinquants qu’il est juste de punir. Le télétravail lui va bien. Son seul souci est de cohabiter avec un ado de 17 ans qui écoute la musique trop fort et râle tout le temps, un chien dont il faut ramasser les merdes sur le balcon, et une femme, Karine, qui refuse le dialogue et soutient son fils. Heureusement il y a son aquarium et le journal qu’il tient sur les murs et les portes de l’appartement au feutre à pointe fine. Encore une chose que Karine ne comprend pas. Mais Didier Martin est un bon soldat, il ne se laissera pas détourner du droit chemin, n’ouvrira pas les fenêtres en dehors des heures autorisées, et est prêt à dénoncer tout contrevenant

La quatrième nous avertit, on ne peut pas dire qu’on soit pris en traitre : « Les héros de polar ne sont pas toujours sympathiques ». C’est le moins qu’on puisse dire. Non content de nous plonger dans une France confinée à la sauce Big Brother, où les ravitaillements sont assurés par des drones, et où on passe ses commandes sur le site Mississippi, l’auteur le fait au travers d’un narrateur abominable. Honte à lui !

Comme dans toute bonne politique fiction avec un zeste d’anticipation, Olivier Bordaçarre se contente de faire un pas en avant pour exagérer un petit peu ce que nous avons vécu ces derniers mois et pousser un poil plus loin le contrôle des citoyens mis en place lors des dernières crises (que ce soit terrorisme ou pandémie). Non content de nous faire revivre les plus mauvais moments des mois passés, il nous montre que le pire est à venir.

Pour que la coupe soit pleine, il nous plonge pour se faire dans l’esprit maniaque et dérangé d’un comptable obéissant, pathologiquement obéissant. Et en plus, il a l’air de s’amuser à nous obliger à partager les pensées de son narrateur, aussi confinées et étouffantes que son appartement. Une vraie réussite dont je ne le félicite pas, il va falloir après cette lecture que je me défoule sur quelque chose.

Olivier Bordaçarre / Appartement 816, L’Atalante/Fusion (2021).

Vision aveugle

Suivant un conseil de libraire (il faut toujours suivre les conseils de libraires), je me suis attaqué à un roman de SF dense, exigeant et passionnant : Vision aveugle de Peter Watts.

2082. Sur une Terre où les humains sont presque tous augmentés et où les contacts charnels ont quasiment disparu, plus de 60 000 objets venus d’on ne sait où se consument en même temps dans l’atmosphère non sans avoir émis un puissant signal électromagnétique. Le gouvernement de la Terre conclut immédiatement à une exploration par des extraterrestres.

Quelques années plus tard, le vaisseau spatial Thésée est envoyé avec à son bord cinq personnes pour tenter de trouver la source de cette menace potentielle. Siri Keeton, le narrateur, dont le cerveau est incapable de ressentir l’empathie sera le témoin chargé de faire une synthèse. Isaac Szpindel, biologiste, modifié pour pourvoir s’interfacer avec les machines. Susan James, linguiste, qui abrite dans son cerveau 5 personnalités différentes, le Gang. Amanda Bates est la militaire du groupe, capable de diriger instantanément une armée de robots. Et Jukka Sarasti, le commandant, prédateur ultime, fait partie des vampires ressuscités depuis peu par le génie génétique. Vampires que les hommes tiennent en laisse pour utiliser leurs capacités uniques, bien supérieures à celles des pauvres homos sapiens qu’ils sont.

Leur but, entrer en contact, comprendre et/ou détruire la menace qui s’est approchée de la Terre.

L’édition actuelle proposée par Le Belial, comprend également une préface de l’auteur écrite pour l’occasion, une postface contenant des notes et références, et une nouvelle. Elle est agrémentée de fort belles illustrations de Thomas Walker.

J’ai lu ici et là sur les blogs les plus pointus en SF que l’on avait là un chef-d’œuvre. Et à la lecture je comprends pourquoi, même si ma connaissance très lacunaire de la SF ne me permet pas d’en juger. Je peux par contre donner un avis, comme toujours, très subjectif.

Quelques petites choses à savoir pour commencer. Autant certains ouvrages de SF peuvent plaire à des lecteurs qui, a priori, n’aiment pas le genre, autant là ils peuvent tout de suite passer leur chemin. Et c’est une lecture exigeante, qui demande pas mal d’heures de cerveau très disponible et pas trop fatigué.

Comme on dit communément, ici on est tout de suite dans le dur. 400 pages denses, très denses, explorant quantité de thématiques habituelles pour le lecteur de SF aguerri mais potentiellement rebutantes pour le néophyte. Humanité augmentée, voyage dans l’espace, premier contact, avancées de la science … Auxquels on peut ajouter une réflexion sur la conscience et l’intelligence (qui me semble le centre du projet de l’auteur, pour ce que je peux déduire de ma lecture, et c’est en partie confirmé par la postface), sur la supériorité ou non de l’homme sur la machine, sur l’évolution, la linguistique … Ajoutez une pincée de fantastique à la sauce SF avec une version du vampire originale et très cohérente et la nécessité d’avoir un minimum de bagage scientifique pour comprendre certaines séquences dans l’antre de l’Alien …

Heureusement l’auteur ne se contente pas d’aligner les théories et les références, il les a digérées et les distille au travers d’une intrigue parfaitement menée. Vous l’aurez compris, c’est très riche, très intelligent et on referme le bouquin avec pas mal de sujets de réflexion et l’impression d’être un tout petit peu moins bête.

Mais, car il y a un mais, pour moi le roman à le défaut de toutes ses qualités. S’il est intellectuellement très stimulant, il lui manque de l’émotion. A part quelques flashbacks concernant les difficultés relationnelles du narrateur, on ne ressent pas grand-chose pour ou contre les personnages. Pas de curiosité ou d’empathie pour la schizophrénie de la linguiste, pas d’attachement à la guerrière pourtant originale, aucune peur, pas de frisson quand apparaît le terrible Jukka … Et finalement une grande curiosité intellectuelle pour savoir comment cela va finir, mais sans stress, sans joie et sans larmes.

C’est de toute évidence le but de l’auteur, c’est comme cela que je l’ai ressenti, je ne regrette absolument pas cette lecture particulièrement enrichissante et stimulante, il faut juste le savoir avant d’ouvrir le bouquin, histoire de ne pas être déçu.

Peter Watts / Vision aveugle, (Blindsight, 2006), Fleuve Noir (2009) puis Le Bélial (2021) traduit de l’anglais (USA) par Gilles Goulet.

La vague arrêtée

Une belle découverte chez Métailié avec un nouvel auteur vénézuélien, Juan Carlos Méndez Guédez, et une nouvelle enquêtrice présentée dans La vague arrêtée.

Magdalena est vénézuélienne et vit à Madrid. Sorcière, elle a des dons qui lui viennent de son culte à la déesse guerrière María Lionza. Détective privée dure à cuire, elle a aussi un don qu’elle pour la castagne. Et si elle sait se montrer aimante, il vaut mieux ne pas lui marcher sur les pieds.

Elle est contactée par un sale con, politicien catho tendance Opus Dei parce que sa fille Begoña, la petite dernière et rebelle de la famille ne donne plus de nouvelles depuis un mois. Dernier contact : elle a tiré de l’argent pendant quelques mois à Caracas. Depuis plus rien, et le papa est inquiet, très inquiet. Dans une ville où la violence règne dans les rues et où elle a perdu beaucoup de ses repères Magdalena va avoir besoin de toutes ses ressources pour ramener Begoña entière et sauver sa propre peau.

Première chose qui a son importance, n’ayez pas peur, l’auteur n’est pas un charlatan, si Magdalena a des dons de sorcière qui peuvent l’aider, ce n’est pas de là que va venir le résolution de l’intrigue, pas de Deus ex Machina trop facile. Comme l’irlandais John Connolly, il se sert du fantastique pour épicer son récit, y ajouter une couleur fort bienvenue mais discrète.

Ceci étant dit, on a là un excellent roman pour qui ne craint pas le baroque et une atmosphère plus latine que scandinave. Une intrigue survoltée, la description d’une ville et d’un pays livrés au chaos, où les milices plus ou moins liées au pouvoir font la loi, où la police fait arbitrairement usage de la force, où la vie humaine ne vaut pas cher et où tout se monnaye. Et pourtant une ville où une odeur, une phrase musicale, un regard entre deux passant peut faire revenir dans l’esprit de Magdalena la magie de la jeunesse perdue.

Et puis il y a Magdalena, personnage extraordinaire que l’on aime instantanément. Sa vitalité, sa sensualité, sa liberté … Et surtout la dent dure qu’elle a contre tous les cons et malotrus qu’elle croise. Ne serait-ce que pour ce qu’elle fait subir à l’abruti de père, le roman vaut qu’on le lise, c’est jouissif !

Vous m’avez compris, n’hésitez pas, hâtez-vous de découvrir une nouvelle privée hard-boiled unique en son genre.

Juan Carlos Méndez Guédez / La vague arrêtée, (La ola detenida, 2017), Métailié (2021) traduit de l’espagnol (Vénézuéla) par René Solis.

L’enfant du silence

Rivages a l’excellente idée de rééditer un roman de l’américaine Abigail Padgett, L’enfant du silence. J’avais gardé un souvenir lointain mais très bon de la série consacrée à Bo Bradley des services de protection de l’enfance, cette réédition confirme, c’est excellent.

Bo Bradley travaille au service de protection de l’enfance de San Diego. Et elle cache à tous, sauf à sa meilleure amie et collègue Estrella, qu’elle est maniaco-dépressive. Quand une vieille indienne découvre un enfant de 4 ans, attaché dans une cabane, son passé lui saute à la figure. Le gamin n’est pas attardé comme l’ont trop rapidement conclu ceux qui l’ont recueilli, il est sourd, et n’a visiblement jamais pu apprendre la langue des signes. Sourd comme sa sœur décédée il y a longtemps.

L’irruption à l’hôpital où il est en observation de deux hommes qui tentent de le tuer va faire voler en éclat la neutralité et le détachement dont Bo est censée faire preuve, et elle décide de tout faire pour le sauver. Commence alors une double course-poursuite, contre les deux tueurs, et contre la maladie qui revient en force et menace de lui faire perdre toute lucidité.

C’est étonnant la mémoire … Je me souvenais parfaitement de l’humanité des romans d’Abigail Padgett, de la tendresse avec laquelle elle parle de ces enfances fracassées. Je me souvenais de la justesse de sa description des troubles de son enquêtrice, de la force qui émane de sa volonté de vivre avec et de remplir ses missions malgré ce handicap. Et j’avais complètement oublié son mordant, son humour, l’énergie revigorante de l’extraordinaire Bo, sa façon d’envoyer paitre sans ménagement ceux qui se mettent en travers de son chemin.

Résultat, cette redécouverte a été un véritable enchantement. Au-delà d’une intrigue maitrisée mais assez classique, c’est vraiment Bo, l’humour vachard avec lequel elle fait face à ses difficultés et aux lourdeurs du système, la lucidité sans pathos, et là aussi, teintée d’un humour mordant avec laquelle elle se regarde elle-même et elle imagine l’impression qu’elle donne aux autres.

J’envie vraiment ceux qui ne connaissaient pas cette série et vont la découvrir, et j’encourage chaudement ceux qui la connaissaient à la relire. Merci Rivages pour cette réédition fort bienvenue.

Abigail Padgett / L’enfant du silence, (Child of silence, 1993), Rivages (1995 puis 2021) traduit de l’anglais (USA) par Danièle et Pierre Bondil.

Un tueur sur mesure

Revoilà Sam Millar dont on n’avait plus de nouvelle ici depuis quelque temps. Il revient avec un polar 100 % irlandais : Un tueur sur mesure.

Belfast la nuit d’halloween. Un trio de pieds nickelés décide de braquer une banque. Manque de chance, ils arrivent trop tard et l’argent a déjà été retiré du coffre. Coup de chance, un des derniers clients a en main une mallette contenant un demi-million. Voilà un casse qui rapporte.

Mais manque de chance encore, ils ont volé la personne qu’il ne fallait pas, et les flics qui les recherchent vont devenir le cadet de leurs soucis.

Si un peu de sang ne vous fait pas peur, voilà un bon polar, sec, efficace, bien mené. Des affreux très réussis, ce qui, d’après le grand Alfred est la condition numéro un pour réussir un bon polar, quelques pointes d’humour (noir l’humour), du suspense et une logique narrative implacable : pas de chevalier blanc, et ceux qui doivent mourir, même si ça fait mal au lecteur, meurent. Donc un vrai plaisir de lecture pour l’amateur de polars sévèrement burnés (les polars, pas l’amateur).

Ajoutez en prime une description sans concession de Belfast et des années post cesser le feu. Là encore, pas de chevalier blanc, pas de gentils contre des méchants. Corruption, psychopathes qui ont profité de la guerre pour lâcher leurs pires instincts, arrivistes à tous les étages et dans tous les camps … ce qui n’empêche pas une grande humanité dans la description de personnages tous plus ou moins fracassés. Et cerise sur le gâteau un bel hommage aux comics dont l’auteur, de toute évidence est un grand connaisseur, et le portrait gentiment amusé de quelques fans qui ne sont pas complètement sortis de l’adolescence.

Un vrai bon polar serré et intelligent qui vous offre quelques heures de pur plaisir de lecture.

Sam Millar / Un tueur sur mesure, (The bespoke hitman, 2018), Métailié (2021) traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

Citadins de demain, Capitale du nord – 1

Le sang de la cité ouvrait une double trilogie avec brio. Citadins de demain, Capitale du nord – 1 est son pendant, sous la plume de Claire Duvivier. Et confirme que l’on a à faire à un superbe projet qui démarre magnifiquement.

Dehaven, Capitale du Nord, cité marchande aux mains de quelques grandes familles aristocrates. La ville est divisée en castes sociales, la Citadelle aux aristocrates, la Grille à la classe moyenne, les Faubourgs pour le petit peuple. Des castes qui se mélangent très peu, voire pas du tout. Mais la grogne monte dans les Faubourgs et les colonies dont dépend la richesse de Dehaven sont de plus en plus agitées.

Dans ce contexte, Amalia Van Esqwill, jeune aristocrate est comme elle le dit « le produit d’une expérience éducative ». Ses parents l’ont éduquée, en compagnie de son promis Hirion De Wautier, et étrangement de Yonas un gamin brillant de la Grille pour en faire les citadins de demain. Tout est prétexte à leçons, l’imagination et la fantaisie sont proscrites. Mais on ne dirige pas si facilement des jeunes esprits, surtout quand approche l’adolescence, et Hirion va se perdre, de plus en plus, dans la magie d’un vieux livre, entrainant peu à peu ses amis à sa suite.

Excellente suite sans l’être donc. Autant Gemina, la capitale du sud est chaotique, pleine de senteurs de cuisine, adepte du bon vin, autant Dehaven est corsetée, comme amidonnée et rigidifiée dans son système de castes et les comportements que chacun se doit d’adopter. Une rigidité cohérente dans tout le roman, jusque dans les dialogues qui reprennent, dans un langue compassée, les codes obligatoires de l’aristocratie.

Cela n’empêche pas les conflits, entre castes, mais également au sein des grandes familles auxquelles appartiennent deux des trois héros. Le récit démarre au moment où Amalia, qui n’est pas un modèle de tolérance et de souplesse, va voir sa carapace et son monde commencer à se fissurer.

L’inquiétude monte au fil de la narration, savamment orchestrée, jusqu’au final que le lecteur se prend en pleine figure, comme un bon baquet d’eau glacée, même si la catastrophe est annoncée dès le début. 

Pour finir, quelques liens subtils sont tissés avec le premier volume se déroulant dans la capitale du Sud. Un dispositif parfaitement en place, qui attise la curiosité du lecteur et le fait bouillir d’impatience. A quand la ou les, suite(s) ?

Claire Duvivier / Citadins de demain, Capitale du nord – 1, Aux forges de vulcain (2021).