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Le retour de Jack Lennon de Belfast

Je suis fan des premiers romans de l’irlandais Stuart Neville. Je n’avais pas été convaincu par son roman historique Ratlines. Il revient avec son personnage de flic cabossé dans Le silence pour toujours. Je redeviens fan.

le silence pour toujours.inddRevoilà donc Jack Lennon, suspendu après une fusillade contre un flic ripoux, boitant bas, et accro aux analgésiques (voir Les âmes volées). Il essaie de profiter de sa fille, et vivote, en attendant de voir s’il pourra recevoir une pension ou si les affaires internes vont le clouer au pilori.

C’est alors que Rea Carlisle, une ex, l’appelle : Elle vient de découvrir dans la maison d’un oncle décédé un album atroce, preuve que l’homme a tué et torturé pendant des années. Sa mère et son père ne veulent rien dire à la police pour ne pas nuire à la brillante carrière politique monsieur Carlisle. Le temps qu’un Jack sceptique vienne la voir, l’album a été volé. Peu après sa visite, Rea est sauvagement assassinée, et Jack est le dernier à avoir été vu entrant chez elle …

On retrouve donc le Jack Lennon et le Stuart Neville teigneux des premiers romans. Il y a du Jack Taylor dans ce Jack de Belfast ! Il va de plus en plus mal, chaque jour qui vient lui apporte son nouveaux lot d’emmerdes, toutes plus graves les unes que les autres, ses ennemis triomphent auprès des puissants et lui paraît de plus en plus minable mais … mais il ne lâche rien, jamais.

Et c’est pour ça qu’on l’aime. Une histoire bien noire, avec une vraie tendresse pour les perdants qui se battent. Une corruption partout présente, des politiques sans morale et sans âme, des flics toujours prêts à se vendre. Mais aussi des irréductibles, des gens qui souffrent, des pions qui ont été manipulés, et ont tout perdu, sauf la dignité, et qui ont des mouvements de révolte et d’humanité.

Du bon vrai roman noir irlandais comme on l’adore ! Vivement le prochain.

Stuart Neville / Le silence pour toujours (The final silence, 2014), Rivages/Thriller (2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Privé dur à cuire à Belfast

J’aime en général les romans de Sam Millar. Mais je n’avais pas accroché avec le second de la série Karl Kane, Le cannibale de Crumlin Road. Je raccroche avec le troisième Un sale hiver.

MillarL’hiver est rude à Belfast. Neige, froid, ciel bas, jours courts … Sale temps pour tout le monde, y compris pour Karl Kane et Naomi son amante et secrétaire. Un sale temps qui va encore se gâter quand une main coupée atterrit sur leur palier, entre le journal et la bouteille de lait. Comme c’est la deuxième main trouvée à Belfast, contre l’avis de la police, Karl pense à un tueur en série. Appâté par la promesse de récompense proposée par un riche industriel à quiconque trouve qui coupe des mains dans la ville, Karl commence à fouiner.

Dans le même temps il est embauché par une jeune femme qui désire retrouver un oncle disparu. Bien que peu convaincu par son histoire, il accepte l’affaire. Il va bien entendu se retrouver au milieu d’un nid de serpents, pris dans une vieille histoire de vengeance, de flics pourris et de justice véreuse.

J’avais bien aimé le premier Karl Kane, décroché au second, j’aime ce troisième qui se revendique ouvertement de la veine hard-boiled à l’ancienne, avec privé coriace à la répartie assassine, références aux films noirs (tous les titres de chapitres sont des titres de film) et de très nombreuses citations de Raymond Chandler en exergue des chapitres.

On retrouve ce plaisir à l’ancienne, avec de belles femmes, un privé qui envoie balader la police, qui prend des coups mais ne lâche jamais, de l’humour, du suspense … Et la description d’une société pourrie jusqu’à la moelle. C’est classique mais quand ça marche c’est le pied, et là ça marche.

Les curés de toutes confessions, les politiciens démagogues et les flics ripoux en prennent pour leur grade, on suit les aventures de Karl avec la rage et le sourire. Que demander de plus ?

Sam Millar / Un sale hiver (Dead of winter, 2012), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

Un nouveau privé à Belfast

En quelques romans Sam Millar c’est affirmé comme un auteur à suivre. Encore un irlandais me direz-vous. Ben oui, il va falloir s’y faire, après la vague scandinave, on a droit à une vague irlandaise (pas encore aussi médiatisée) et c’est un vrai bonheur. Son dernier roman traduit, Les chiens de Belfast serait, si j’ai bien lu, le début d’une série. C’est une très bonne nouvelle.

MillarKarl Kane est privé à Belfast. Fauché comme beaucoup de privés, préposé aux affaires minables, divorcé, beau-frère d’un flic, et victime de fortes crises d’hémorroïdes. Voilà pour le héros. Il est contacté par un homme qui veut des renseignements sur un cadavre récemment trouvé dans les rues de Belfast. Une affaire plutôt bien payée et a priori sans risque. A priori. Car les cadavres mutilés s’amoncellent et de vieilles histoires sinistres remontent à la surface.

Ceux qui connaissent les premiers romans de Sam Millar se doutent bien qu’ils ne vont pas lire une bluette … Et ce n’en est pas une. Le prologue donne le ton, ce sera sanglant. D’un autre côté, Sam Millar est irlandais. Ce qui implique un humour noir grinçant qui vient faire passer la pilule. Là encore l’entame du premier chapitre donne le ton. Je n’en dis pas plus, lisez !

Ensuite, ça déroule : un privé dans la grande tradition (un rien paumé, tenace, grande gueule, fauché, peu copain avec la police), une intrigue mêlant passé et présent fort bien menée, des dialogues très réussis, du bonheur.

En toile de fond de cette histoire une ville de Belfast qui n’a rien à envier aux autres métropoles décrites par les grands du polar : pluie, crasse, corruption, police pourrie, faibles systématiquement matraqués par les plus forts, impunité des puissants. Bref la « routine », une routine dont peu de romans parlent … sauf les meilleurs polars et Les chiens de Belfast en fait partie.

On peut trouver que l’histoire est un brin dense, mais je mets cela sur le compte du premier d’une série où il faut présenter les personnages et leur lourd passé. Pour ma part, cela ne m’a pas dérangé, et surtout, ça me donne encore plus envie de lire la suite.

Sam Millar / Les chiens de Belfast (Bloodstorm, 2008), Seuil/Policiers (2014), traduit de l’irlandais par Patrick Raynal.

Karl Kane est privé à Belfast. Fauché comme beaucoup de privés, préposé aux affaires minables, divorcé, beau-frère d’un flic, et victime de fortes crises d’hémorroïdes. Voilà pour le héros. Il est contacté par un homme qui veut des renseignements sur un cadavre récemment trouvé dans les rues de Belfast. Une affaire plutôt bien payée et a priori sans risque. A priori. Car les cadavres mutilés s’amoncellent et de vieilles histoires sinistres remontent à la surface.

Ceux qui connaissent les premiers romans de Sam Millar se doutent bien qu’ils ne vont pas lire une bluette … Et ce n’en est pas une. Le prologue donne le ton, ce sera sanglant. D’un autre côté, Sam Millar est irlandais. Ce qui implique un humour noir grinçant qui vient faire passer la pilule. Là encore l’entame du premier chapitre donne le ton. Je n’en dis pas plus, lisez !

Ensuite, ça déroule : un privé dans la grande tradition (un rien paumé, tenace, grande gueule, fauché, peu copain avec la police), une intrigue mêlant passé et présent fort bien menée, des dialogues très réussis, du bonheur.

En toile de fond de cette histoire une ville de Belfast qui n’a rien à envier aux autres métropoles décrites par les grands du polar : pluie, crasse, corruption, police pourrie, faibles systématiquement matraqués par les plus forts, impunité des puissants. Bref la « routine », une routine dont peu de romans parlent … sauf les meilleurs polars et Les chiens de Belfast en fait partie.

On peut trouver que l’histoire est un brin dense, mais je mets cela sur le compte du premier d’une série où il faut présenter les personnages et leur lourd passé. Pour ma part, cela ne m’a pas dérangé, et surtout, ça me donne encore plus envie de lire la suite.

Sam Millar / Les chiens de Belfast (Bloodstorm, 2008), Seuil/Policiers (2014), traduit de l’irlandais par Patrick Raynal.

Sean Duffy, épisode 2

Après une longue période de silence (en France), j’avais été enchanté de retrouver Adrian McKinty avec un nouveau personnage dans Une terre si froide. Et je suis très content de revoir Sean Duffy, flic catholique de Belfast dans Dans la rue j’entends les sirènes.

McKinty 2Sean Duffy est donc flic, à Belfast, dans les mois qui suivent la mort de Bobby Sand. Une vie pas facile donc … Même s’il est inspecteur à la criminelle, il est souvent réquisitionné avec ses collègues pour sécuriser un lieu après un attentat de l’IRA ou encadrer une manifestation des fous furieux protestants. D’autant plus que les militaires sont rappelés pour aller aux Malouines … Voilà qui lui laisse peu de temps et de ressources pour enquêter sur cet étrange tronc tatoué retrouvé dans une valise. Les premières constatations montrent que l’homme est américain, qu’il a été empoisonné avec un poison rare, découpé, puis congelé avant d’être trouvé par la police. Compliqué, mais Sean est têtu, et ne laisse jamais tomber.

Qu’est-ce qu’ils ont ces irlandais ? Qu’est qui leur donne ce ton, cette façon d’arriver à nous faire sourire et espérer en la vie et en l’être humain au moment même où ils nous racontent … Merde, j’ai déjà écrit ça dans mon papier sur le dernier Ken Bruen ! Faut dire que vu d’ici il y a bien une école irlandaise (que j’aimerais voir aussi reconnue que l’école scandinave !).

Parce qu’ici, des horreurs, il y en a. Entre un pays en guerre, les attentats et les meurtres de l’IRA, la torture et les atrocités perpétrées par l’occupant anglais, les haines entre communautés, le chômage, la misère rampante, la connerie, le racisme et le sectarisme que suscitent le manque de travail et d’espoir … Et tout ça vu par un flic, forcément au contact de ce que l’humanité peut produire de pire. Normalement, il devrait y avoir de quoi se tirer une balle.

Et pourtant, on sourit, et pourtant il y a de l’énergie, de la vie. Mais qu’est-ce qu’ils ont ces irlandais ?

Et puis il y a du style, de la puissance narrative, de la musique, de l’humanité. On a envie de foutre des baffes aux cons avec Sean, de boire une bière avec lui, d’aller ramasser des coquillages en regardant, au loin, la côté écossaise … Bref, toute l’humanité dans sa petitesse et sa grandeur est dans ces pages. Ajoutez une intrigue fort bien menée, des personnages qu’on a l’impression de connaître tout de suite et comme moi vous direz :

Vive les écrivains irlandais ! Vive Adrian McKinty ! Vive Sean Duffy !

Adrian McKinty / Dans la rue j’entends les sirènes (I hear the sirens in the street, 2013), Stock/La cosmopolite Noire (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par eric Moreau.

Les âmes volées de Stuart Neville

J’ai beaucoup aimé les deux premiers romans de Stuart Neville traduits en français. Les fantômes de Belfast nous ont révélé un bel écrivain, Collusion confirmait et mettait en avant le personnage de Jack Lennon. C’est lui qui est au centre de Ames volées, nouveau grand roman de l’auteur.

NevilleGalya est une jeune ukrainienne qui pensait venir en Irlande pour travailler dans une famille russe et apprendre l’anglais aux enfants. Elle se retrouve séquestrée dans une ferme qui produit des champignons, puis vendue à un réseau de prostitution appartenant à deux frères lituaniens. Quand l’un tente de la violer, elle le tue et réussit à échapper à la bande qui se lance à sa poursuite. Elle appelle à l’aide un homme bon, qui lui avait laissé ses coordonnées, sans se douter qu’elle tombe de Charybde en Scylla. Jack Lennon, flic rencontré dans Collusion se retrouve en charge de l’enquête sur le meurtre du truand. C’est alors une course à trois, entre le sinistre bienfaiteur, le gang lituanien et ses soutiens dans la pègre locale et la police qui démarre.

Waouw ! Accrochez les ceintures, ça secoue ! Ca secoue d’emblée, et loin de se calmer le rythme s’accélère tout du long. Ames sensibles et cœurs fragiles s’abstenir. Du rythme, une maîtrise impressionnante du tempo et du découpage du récit au service d’un suspense implacable.

Après deux romans très politiques, Stuart Neville se fait plaisir, et nous fait plaisir avec un (presque) pur thriller. Je sais que je n’aime pas ça normalement, mais quand c’est écrit avec un tel talent, il est impossible de le lâcher une fois la première page tournée.

Presque pur thriller parce que la patte Neville est là et bien là. Avec la légère touche de surnaturel, dosée avec maestria, juste ce qu’il faut pour épicer le récit sans jamais tomber dans la facilité de s’en servir pour se sortir d’une impasse narrative. Comme chez John Connolly, un autre irlandais maître du genre (d’ailleurs un des personnages s’appelle Connolly, ce n’est sans doute pas un hasard).

Le personnage de Jack entre ici dans la bande des grands personnages de polars dont on attendra avec impatience les prochaines aventures. Il a un petit côté Harry Hole avec ses fantômes, ses faiblesses dont il n’est guère fier mais dont il n’arrive pas à se débarrasser, ses conflits avec la hiérarchie, son côté franc-tireur et en même temps sa haine de la compromission et de la corruption.

Autour de lui les affreux sont particulièrement soignés. Flics ripoux, truands sans morale, psychopathe pas piqué des hannetons et en lisière de l’histoire, entre-aperçu comme une ombre, un croquemitaine, menace pesant sur la suite …

Et puis en toile de fond Belfast, ville encore meurtrie, ville qui, pour les étrangers qui y vivent depuis peu suinte encore la haine, ville où, comme le dit Jack, il n’y avait pas jusque là de tueurs en série tant il était facile de tuer de façon « légitime ».

Bref, si vous ne craignez pas trop les polars qui secouent, ne ratez surtout pas celui-ci.

Stuart Neville / Ames volées (Stolen souls, 2011), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Une nouvelle série d’Adrian McKinty

Je craignais qu’on n’entende plus parler de lui. Depuis que la série noire avait renoncé à traduire ses romans, plus aucune nouvelle de l’irlandais Adrian McKinty. Et pourtant j’avais beaucoup aimé sa série consacrée à Michael Forsythe. Et voilà que grâce à l’ami Unwalker j’apprends qu’il revient chez Stock. Avec le début d’une nouvelle série : Une terre si froide.

McKinty1981. Bobby Sand vient de mourir, Belfast s’embrase. Sean Duffy n’a pas la vie facile : catholique d’origine, il est flic dans la police criminelle à Carrickfergus, dans la banlieue de Belfast. Pour une fois, il est appelé sur une affaire qui semble détachée du contexte politique : Un homme a été trouvé assassiné, la main droite coupée. La victime était un homosexuel connu. Quand un deuxième homosexuel est tué de la même façon Sean commence à penser qu’on a là le premier serial killer de l’histoire de l’Irlande du Nord. Un tueur en Ulster qui n’ait pas trouvé sa place chez les psychopathes d’un côté ou de l’autre ?

Il y a vraiment une école irlandaise du noir. Une façon à eux de nous infliger les pires horreurs, de faire ressentir la trouille, la connerie, la lâcheté, l’obscurantisme, la terrible certitude de ceux qui, parce qu’ils croient en un Dieu, savent avec certitude qu’ils ont raison et que les autres ont tord … Tout en arrivant à nous faire rire ou sourire au détour d’une phrase, en gardant le plaisir de boire une Guiness ou de regarder le sourire d’une femme. Cette vitalité, ce plaisir de vivre au milieu des pires drames, on les retrouve ici.

Adrian McKinty, qui pourtant ne nous épargne rien en situant son roman en 1981 à Belfast, réussit une fois de plus cet exploit : C’est dur, c’est sombre, l’absurdité et l’horreur des attentats, la connerie de la répression anglaise meurtrière sont insupportables, on ressent la peur, la rage et en même temps on sourit et on s’attache à Sean Duffy. Comme en plus Adrian McKinty n’a rien perdu de son talent de conteur on se régale, malgré la noirceur d’un contexte qui vient en écho de l’autobiographie de Sam Millar lue il y a peu.

Longue vie à Sean Duffy, en espérant qu’il trouvera son public et que le nouvel éditeur de McKinty pourra continuer à nous proposer ses aventures.

Adrian McKinty / Une terre si froide (The cold cold ground, 2012), Stock/La Cosmopolite (2013), traduit de l’irlandais par Florence Vuarnesson.

Sam Millar, On the brinks

En deux romans, Poussière tu seras, et Redemption factory Sam Millar, l’Irlandais du nord s’est déjà fait une réputation parmi les amateurs de noir très noir. En deux romans il a marqué par son univers sans pitié et la qualité de son écriture. Avec On the brinks il aborde un autre genre, l’autobiographie.

MillarAvant d’être écrivain Sam Millar fut catholique irlandais à Belfast, prisonnier politique dans l’enfer des prisons de la mère Thatcher, croupier à New York, avant de braquer un entrepôt de la Brinks, l’un des plus gros casse de l’histoire américaine. Prisonnier malgré le manque de preuves pendant des années, il finira par rejoindre l’Irlande du Nord où il commencera à écrire … Mais ceci est une autre histoire.

Un parcours atypique et romanesque qui explique la noirceur de romans du bonhomme (pour ce qui est de sa qualité d’écriture, il ne la doit, je suppose qu’à son talent et à son travail).

Un parcours raconté avec un parti pris original, celui de l’ellipse. Sam Millar choisit de passer sous silence des pans entiers de sa vie, pour braquer son projecteur sur certains épisodes. C’est ainsi qu’on ne saura rien de ses activités politiques avant la prison, ni même des circonstances de son arrestation. Rien non plus de son départ d’Irlande, de son installation à New York ou de sa vie de famille. Plus étonnant, la préparation du casse, et même sa réalisation sont évoqués très rapidement, alors qu’on pourrait penser qu’ils seraient le point d’orgue du récit.

L’essentiel du récit est en fait centré sur son rapport à la justice (si on peut appeler ça une justice) et au monde carcéral.

La première partie, récit effarant sur les conditions de détention dans les prisons anglaise, au temps de la mort de Bobby Sand vous marquera à jamais. Sans effets, d’une écriture rageuse et froide à la fois, Sam Millar arrive à raconter l’irracontable. Si le ton et l’écriture n’étaient pas aussi tristement convaincants, on devrait penser qu’il exagère. Comment croire qu’une démocratie, un pays considéré comme civilisé a pu se comporter comme la pire des dictatures ? Car ce n’est pas un cas isolé de tortures dues à un pervers localisé que nous raconte l’auteur, c’est la torture instituée en système par tout un appareil judiciaire, par toute une société qui est ici décrite. On devrait douter, et pourtant le récit dégage une telle sincérité, une telle rage, une telle douleur, qu’on sait que c’est bien la vérité que nous raconte l’auteur.

Changement de ton avec la deuxième partie qui culmine non pas avec le casse, mais avec le procès qui suit. En quoi Sam Millar se révèle digne des plus grands spécialistes du thriller judiciaire américain, la scène de procès étant un modèle de suspense. Et là, bienvenue en Amérique, où ce qui compte, c’est le fric :

« Tuez quelqu’un dans ce foutu pays, et ce sera oublié en quelques semaines, si ce n’est quelques jours. Mais volez l’argent du gouvernement et ils vous traqueront jusqu’à ce qu’il ne reste plus dans votre corps la moindre goutte de sang et de sueur. »

L’ensemble est passionnant, étonnant, et donne immédiatement une envie : que l’auteur écrive une seconde partie pour éclairer toutes les zones d’ombre qu’il a laissées. Mais sans doute n’est-ce pas son intention. Quoi qu’il en soit, j’attends sa prochaine œuvre avec impatience.

Sam Millar / On the Brinks (On the Brinks, 2009), Seuil (2013), traduit de l’irlandais par Patrick Raynal.