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Pop. 1280 enfin en version intégrale

1275 âmes, roman mythique de Jim Thompson et de la série noire. On savait, entre autres grâce à Jean-Bernard Pouy, qu’il y avait en fait 1280 habitants, et qu’il manquait des passages entiers à la traduction française. Voilà enfin la version intégrale et retraduite : Pottsville, 1280 habitants.

ThompsonNick Corey, shérif du village de Pottsville, 1280 habitants n’est pas le plus vaillant, ni le plus futé des hommes. Ses problèmes s’accumulent au point de troubler son sommeil et son appétit. Sa réélection s’annonce difficile, les maquereaux du bordel local se foutent de lui, le shérif de la ville voisine le prend pour un imbécile, sa femme est une harpie, sa maîtresse se fait battre par son ivrogne de mari … Et ce n’est là qu’une partie de ses ennuis. Alors :

« Alors j’ai réfléchi, et réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu. Et j’ai fini par arriver à une décision.

Ce que je devais faire, j’ai décidé que je n’en savais foutrement rien. »

Mais tous ceux qui cherchent des crosses à Nick Corey devraient peut-être se méfier, car il est peut-être plus malin, et moins gentil qu’il n’en a l’air …

Chef d’œuvre absolu, dont Bertrand Tavernier a tiré le génial Coup de torchon en le transposant dans l’Afrique coloniale avec un Philippe Noiret époustouflant. Toute la force grinçante, l’ironie noire, la violence de la critique sociale, l’absurde plouc poussés à l’extrême.

Violent, noir, sans pitié, désespéré, sans aucune illusion sur la nature humaine, la quintessence de Jim Thompson enfin disponible en version intégrale. Une progression narrative impeccable, aucune concession à la morale, des personnages atroces et un héros inoubliable.

Nick joue admirablement au con, et quand son interlocuteur s’aperçoit que c’est lui le dindon de la farce, il est trop tard, les mâchoires du piège se sont déjà refermées sur son cou. Absolument génial et indispensable. Nick Corey voit toute la saloperie du monde, sait que ce sont toujours les mêmes qui paient pour ceux qui sont inaccessibles. Mais il ne tente pas d’y remédier, n’en conçoit même aucune amertume, il s’en sert comme excuse pour ses propres saloperies, et tape sur les faibles, parce que ce sont ceux qui sont à sa portée. Redoutable Nick !

Ce qui ne veut pas dire qu’il faille le prendre pour un abruti facile à berner. Voilà comment, sous ses allures d’idiot, il se fout de la gueule d’un agent d’un agence privée dont le nom vous rappellera quelque chose :

« C’est bien vous qui avez mis fin à la grande grève des cheminots ? (…)

Ah, sur ce coup là, il vous en a fallu du cran ! Quand je pense à ces cheminots qui vous bombardaient de morceaux de charbon, et qui vous arrosaient à plein seaux d’eau, alors que vous, les Talkington, vous n’aviez rien d’autre pour vous défendre que des fusils de chasse et des Winchester semi-automatiques ! Oui, vraiment, je vous tire mon chapeau ! »

Jim Thompson / Pottsville, 1280 habitants (Pop. 1280, 1964), Rivages/Noir (2016), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

Trois jeunes sur un radeau

Si vous circulez sur les blogs polars (que ce soit unwalker ou encore du noir), vous savez déjà que Les enfants de l’eau noire de Joe R. Lansdale est un des romans à ne pas rater en cette rentrée. Je confirme.

LansdaleNous sommes dans l’East Texas cher à Lansdale, au début des années 30. May Linn, très jolie jeune fille rêve d’aller Hollywood et d’échapper à sa vie misérable. Elle n’ira jamais. Elle est retrouvée, assassinée dans la Sabine, la rivière locale. Ses trois amis, Sue Ellen et Terry, blancs et mal dans leurs familles, et Jinx, noire et mal dans l’East Texas raciste décident alors de la déterrer, de brûler son corps et d’aller répandre ses cendres en Californie.

Ils s’enfuient à bord d’un radeau, après avoir raflé un magot caché par le frère de May Linn. Mais sur la Sabine, les flots parfois agités et les serpents ne sont pas les seuls dangers qu’ils vont affronter : Le beau-père de Sue, un flic violent et pourri jusqu’à la moelle, et peut-être Skunk, psychopathe légendaire (mais certains y croient) qui vivrait dans les bois sont à leurs trousses.

Du très grand Lansdale, dans la lignée de son chef d’œuvre Les marécages (que vous allez bien entendu lire sur le champ si ce n’est déjà fait). Un peu comme une suite (même si cela n’en n’est pas une), avec des héros un peu plus âgés que ceux des marécages, plus âgés et donc plus enclins à la révolte, à l’indignation, et aux questionnements sur les rôles de leurs parents, sur leur liberté, et bien entendu, sur leur sexualité. A une époque et dans un lieu où elle se résume, comme le reste des rapports humains, à un rapport de force : les hommes blancs prennent ce qu’ils veulent, quand ils veulent, par la violence si nécessaire.

Mais ce n’est pas tout. Avec le talent de conteur qu’on lui connait, Lansdale mêle les contes populaires, l’Odyssée (c’est pas moi qui le dit, c’est lui) avec une pincée de Tom Sawyer. Et beaucoup de Joe R. Lansdale. Ses personnages hauts en couleur au verbe flamboyant (Jinx est assez enthousiasmante !), ses atmosphères oniriques, sa façon de décrire un clair de lune sur la rivière, son humour …

Et comme dans Les marécages, Joe Lansdale aime nous faire frémir, et nous adorons frémir grâce à la silhouette longtemps à peine entraperçue du monstre, Skunk …

On sourit, on s’indigne, on s’émeut, on se régale, et on lit le bouquin d’une traite, incapable de la lâcher une fois qu’on l’a ouvert.

Du très grand Joe R. Lansdale.

Joe R. Lansdale / Les enfants de l’eau noire (Edge of dark water, 2012), Denoël/Sueurs froides (2015), traduit de l’anglais (USA) par Bernard Blanc.

James Lee Burke au Texas

Quand tout va mal, quand on n’a plus envie de lire, quand on enchaîne les déconvenues, il faut faire comme au Rrrruby : Revenir aux fondamentaux. Ca tombe bien, voilà Dieux de la pluie, le dernier James Lee Burke. Attention, ce n’est pas un Dave Robicheaux. Mais c’est très bien quand même !

dieux de la pluie.inddDans un bled du Texas, un shérif, Hackberry Holland et son adjointe Pam Tibbs. Le vieux est un dur à cuire, veuf, ancien alcolo, hanté par ce qu’il a vu et subit pendant la guerre de Corée. Il enquête sur le massacre de neuf femmes ayant passé la frontière de façon clandestine le ventre chargé d’héroïne. Il a trouvé les cadavres enterrés derrière une église désaffectée.

Pas loin, un jeune homme revenu bien amoché d’Irak ne sait pas comment se sortir du bourbier où il s’est fourré en conduisant ces femmes à leur arrivée au Texas. Témoin du massacre, il est recherché par Le Prêcheur, tueur à gage mystique et dérangé qui semble avoir complètement échappé au contrôle de ses employeurs. Qui ne sont pas eux non plus des enfants de cœur.

Tous les ingrédients sont rassemblés, le carnage peut commencer.

On n’est ni en Louisiane, ni dans le Montana, mais c’est du grand James Lee Burke. Avec un affreux absolument extraordinaire, totalement ravagé et capable de vous surprendre même dans les dernières pages. Avec des femmes qui sont tout sauf des victimes expiatoires et en font voir de toutes les couleurs à des hommes souvent dépassés. Avec le grand thème de la Rédemption. Avec des paysages magnifiquement décrit. Avec un histoire bien tordu, mais qui se termine dans une simplicité digne des westerns les plus classiques. Avec de sacrés durs à cuire. Avec des hommes hantés par leurs démons, avec des scènes de bravoure parfaitement maîtrisées.

Même si on ne sent pas ici l’amour du grand homme pour sa terre de Lousiane ou pour le Montana on gagne en rudesse et en âpreté ce qu’on perd en lyrisme. Bref, que ce soit au Texas ou en Louisiane, avec Dave ou Hackberry, James Lee Burke est grand.

James Lee Burke / Dieux de la pluie (Rain gods, 2009), Rivages/Thriller (2014), traduit de l’anglais par Christophe Mercier.

Le premier Hap et Leonard

C’est décidément la période des retours en arrière. Après le presque premier polar d’Elmore Leonard heureusement exhumé par Rivages et le court roman de De Cataldo, voici t’y pas que Denoël a l’excellente idée de traduire et publier, sous le doux titre de Les mécanos de Vénus, la première aventure de Hap et Leonard, les héros complètement givrés de Joe R. Lansdale.

LansdaleHap, blanc, plutôt démocrate et très hétéro et son meilleur (et seul ?) ami, Leonard, noir, républicain et très homo survivent en faisant des petits boulot dans l’est du Texas. Quand débarque Trudy, flamboyante, retour de flamme du passé hippie de Hap. Hap toujours un peu amoureux malgré les maintes fois où elle l’a laissé choir. Mais là elle vient pour affaire. Trudy n’a rien perdu de ses convictions des années 60 et, avec une bande de bras cassés, elle compte récupérer un magot mal acquis pour recommencer la lutte. Mais pour ça elle a besoin de Hap. Les deux compères acceptent et, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu.

Intéressant de voir ce premier roman de la série. Venant, en France, après un Vanilla Ride ou un Diable Rouge, il montre comment Lansdale a évolué dans l’écriture de sa série.

Si l’humour et la castagne sont déjà présents dans ce premier volume, ils ne sont qu’un des éléments, alors qu’ils deviennent quasiment l’essentiel dans les derniers épisodes. Dans ses débuts l’auteur se montre un peu plus sage, et développe davantage les passés des personnages, revenant entre autres sur ces fameuses années soixante dont on peut deviner qu’elles l’ont marqué comme elles ont marqué Hap.

Attention, quand je dis « un peu plus sage », c’est par rapport à la suite, c’est déjà assez déjanté, et s’ils n’atteignent pas les sommets de grossièreté jouissives des volumes à venir, les dialogues entre les deux compères restent quand même assez éloignés du politiquement correct et de la discussion autour d’une tasse de thé …

A posteriori, et après avoir lu tous les épisodes traduits, je crois que le tournant a été pris avec Le mambo des deux ours, très violent, très sombre et en même temps d’une énergie et d’un humour fracassants.

A lire pour tous les amateurs d’une des séries les plus allumées et drôles du polar qui pourtant en compte quelques unes.

Joe R. Lansdale / Les mécanos de Vénus (Savage season, 1990), Denoël/Sueurs froides (2014), traduit de l’américain par Bernard Blanc.

Texas Forever

Rivages a eu l’excellente idée de traduire Texas Forever, roman historique de James Lee Burke, très différent de la série Dave Robicheaux. Une lecture pleine de fureur, de tripes, de crasse et de sang.

texas forever.inddDébut du XIX siècle, Son Holland est envoyé dans un camp de prisonniers en Louisiane. A la première occasion, il s’évade en compagnie d’un vieux de la vieille, High Allison après avoir tué un gardien. Poursuivi par le frère qui était directeur de la prison, ils fuient vers le Texas, où ils se retrouvent pris dans la guerre qui oppose les armées texianes et les mexicains du général Santa Ana, à la veille de la fameuse bataille de Fort Alamo.

Si j’avais lu ce roman en aveugle, j’aurais été prêt à parier que c’était du James Carlos Blake. Un peu plus de 200 pages de souffrance, de sang et de sueur, de crasse et de cris, de lâchetés et d’héroïsme … Un peu plus de 200 pages de l’histoire d’un pays qui, peut-être plus encore que d’autres, c’est construit sur la violence, sur la loi des armes.

On reconnaît l’intérêt pour l’histoire de James Lee Burke, mais pas sa façon d’approcher ses personnages. Autant il nous installe dans la tête de Robicheaux, autant on fait corps avec lui, autant ici il reste à distance de Son Holland et High Allison, sans jamais nous dire ce qu’ils pensent et ressentent. Mais peut-être dans ce tourbillon de violence et de mort qu’est leur vie n’ont-ils guère le temps de penser …

Cela n’empêche pas le roman d’être passionnant, à la manière disais-je d’un James Carlos Blake, ou de la démystification de l’ouest de Pete Dexter dans Deadwood. A lire, non pas pour retrouver le James Lee Burke qu’on connait, mais pour découvrir une autre facette de son talent et découvrir (ou redécouvrir) un pan de l’histoire américaine.

James Lee Burke / Texas forever (Two for Texas, 1989), Rivages (2013), traduit de l’américain par Olivier Deparis.

Joe. R. Lansdale, Leonard et Hap sont de retour.

Il est un peu difficile de suivre les aventures éditoriales de Leonard Pine et Hap Collins, les deux glandus les plus drôles du polar mondial créés par l’américain Joe R. Lansdale. Heureusement, grâce aux blogs, j’avais eu vent de la sortie de Diable rouge, qui suit Vanilla Ride.

LansdalePour ceux qui ne connaissent pas les deux zozos, vous pouvez aller voir l’article cité en introduction.

Leonard et Hap se tiennent plutôt tranquilles, juste un petit tabassage de méchants pour le compte de Marvin, un ex flic devenu privé qui les fait bosser de temps à autre. Jusqu’à ce qu’ils soient contactés par une cliente dont le fils a été assassiné avec une amie alors qu’il faisait son footing. Les flics ont conclu qu’il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Mais la mère n’est pas convaincue. Et elle a peut-être raison. Car les jeunes gens fréquentaient une bande de cinglés se prenant pour des vampires. Et sur place on a trouvé une étrange signature, une tête de diable peinte en rouge …

Avant d’aller plus loin. Si vous ne supportez pas de lire les mots « bite » ou « burnes », si l’humour scato et sexuel vous fait tordre le nez, laissez tomber ce papier, et surtout n’ouvrez pas le bouquin. Ceux qui connaissent savent de quoi je parle. Leonard et Hap sont très grossiers, ne reculent devant rien, absolument rien … et moi ça me fait beaucoup rire.

Un bon cru, avec un Hap Collins qui vit mal son vieillissement, qui doute de plus en plus de ce qu’il fait, se pose beaucoup de questions et déprime même sacrément … Un sacré portrait de l’East Texas, et, mine de rien, sous le nez rouge, de très belles pages sur l’amitié et la fidélité.

Mais on rigole quand même n’ayez pas peur, et Lansdale ne se prend jamais au sérieux, pas plus que ses personnages. Les fans de Sherlock Holmes y trouveront un hommage à leur héros, un hommage un peu décalé, ça reste du Lansdale, et je ne résiste pas à vous donner une idée du style, pour ceux qui ne connaissent pas (et je fais attention, je reste dans le très très correct) :

L’automne vue par un poète romantique :

« Les sanglots longs / Des violons / De l’automne / Blessent mon cœur / D’une langueur / Monotone. »

La même saison vue par Lansdale :

« Tandis qu’on humait l’odeur d’urine dans la fraicheur automnale, des fleurs fanées virevoltaient dans l’air et tombaient sur le sol avec un craquement sec – comme quand on marche sur des sacs en papier ou qu’on fracasse le genou d’un gros con avec une batte de base-ball ».

En fait, j’aime les deux.

Joe R. Lansdale / Diable rouge (Devil red, 2011), Denoël/Sueurs froides (2013), traduit de l’américain par Bernard Blanc.

Jim Thompson, les rééditions continuent.

Suite donc des rééditions des romans de Jim Thompson, avec L’assassin qui est en moi, que j’avais lu il y a fort longtemps, et que j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver.

thompson_assassinLou Ford est un gars simple de Central City, petite ville texane. Tout le monde l’aime bien en ville, ce qui facilite son boulot d’adjoint du shérif. S’ils savaient, les habitants de Central City. S’ils savaient ce que Lou cache en lui, ils l’aimeraient sans doute moins. Car sous le vernis de brave gars qui n’a pas inventé l’eau tiède se cache un tueur qui tente désespérément d’échapper à sa vraie nature. Et qui y arrive, jusqu’à l’arrivée en ville d’une nouvelle prostituée qui va jouer le rôle de détonateur, et les cadavres vont s’accumuler.

Celui-là je l’avais donc lu, mais il y a très très longtemps, à l’époque où je découvrais le polar en écumant les bibliothèques. N’empêche quel saut d’eau froide. Un polar glaçant qui nous colle dans la tête de Lou. Glaçant et parfaitement construit, les révélations et images du passé venant toujours à point nommé.

Glaçant aussi car, si le narrateur est un fou pas furieux du tout (il exerce même la plupart du temps une parfaite maîtrise sur lui-même), la petite ville autour de lui n’est pas mal non plus. Hypocrisie, non dits, poids du qu’en dira t’on, meurtres connus de tous mais niés car ils remettraient en cause les équilibres de la ville … Un vrai panier de crabes dans lequel Lou, personnage finalement plutôt intelligent et cultivé est contraint de passer pour un plouc inculte pour éviter d’attirer l’attention.

Intéressant aussi de voir comment avec un personnage central assez proche de celui de 1275 âmes Jim Thompson écrit un roman complètement différent.

Bref, encore un grand roman, mené par un maître de l’ellipse, et l’occasion pour tous de découvrir ou redécouvrir un des précurseurs du genre.

Jim Thompson / L’assassin qui est en moi (The killer inside me, 1952), Rivages/noir (2012), traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.