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A la découverte de Fabrice Colin

J’ai pas mal entendu parler de Fabrice Colin, comme auteur de fantasy, de romans pour ados ou de polars. Mais je ne l’avais jamais lu. J’ai fait un essai avec Winterheim, l’intégrale qui regroupe ses trois romans se déroulant dans ce monde.

ColinIl y a très longtemps, les Faeders (les Dieux pour simplifier), et les dragons se sont livrés une guerre sanglante, menaçant de détruire Midgard, le monde des mortels. Ils ont alors décidé de se retirer chacun de son côté, et de ne plus intervenir dans le monde des hommes. Seule la Dame des songes, et ses trois demi-sœurs devaient garder un œil sur les hommes. Mais Hemd’l, le grand loup blanc a rompu les trêve.

Quelques années plus tard, un jeune fils de paysans Janes Oelsen, décide de partir vers le château maudit de Nartchreck, tenter sa chance. Pourquoi ? Il y a là un trésor bien évidemment. On se doute bien qu’il n’est pas celui qu’il croit être, qu’il va vivre d’innombrables aventures, qu’il tombera amoureux et qu’il défiera les Dieux …

Dans ce cadre très classique, Fabrice Colin, sur la base des mythes nordiques, fait preuve d’une belle puissance d’évocation en créant un monde, des personnages et des décors extraordinaires. On a beau savoir depuis le début comment l’histoire va se terminer (plus ou moins), les péripéties n’en sont pas moins prenantes, les combats acharnés et certains personnages haut en couleur resteront dans ma mémoire.

Ce qui m’a empêché d’être totalement conquis, c’est l’impression qu’il n’a pas voulu choisir entre raconter son histoire au niveau des hommes, au ras des sentiments, des joies, des peines, des rires et des souffrances, ou à celui des Dieux. Qu’il n’a pas choisi entre saga et roman initiatique, entre Le seigneur des anneaux et Le Silmarillion.

Et c’est là qu’il m’a perdu par moment, dans ces ruptures de rythme et de style. Autant j’ai apprécié de suivre les aventures de Janes, autant les histoires entre Dieux, beaucoup plus désincarnées, m’ont moins passionné. Il faut dire aussi qu’en tant que lecteur de polars, je préfère et de loin la fantasy noire style La compagnie noire ou Le trône de fer, ou pour me vider la tête basique mais bien racontée à la David Gemmel aux histoires de fées et de Dieux … Et au moment où j’étais le plus accroché, embarqué avec Janes et ses compagnons, un détour chez les Dieux me décrochait de l’hameçon.

Donc bien, mais avec des réserves, très subjectives. Du coup, si vous connaissez cet auteur, et qu’au vu de mes commentaires vous avez des titres à me conseiller, je suis preneur.

Fabrice Colin / Winterheim, l’intégrale (Le fils des ténèbres, La saison des conquêtes, La fonte des rêves) J’ai Lu (2012).

Encore la fête à Lovecraft

J’avais adoré Un pont sur la brume. Alors quand j’ai vu que l’incontournable Kti Martin recommandait La quête onirique de Vellitt Boe de Kij Jonhson, je n’ai pas hésité une seconde.

JohnsonBranle-bas de combat dans le collège de femmes d’Ulthat : Claire Jurat, élève brillante de mathématiques a disparu dans la nuit. Elle aurait suivi un homme du monde de l’Eveil. Une catastrophe pour le collège car le père de la jeune femme en est un des administrateurs et pourrait le fermer en représailles.

C’est pourquoi, Vellitt Boe, ancienne grande voyageuse qui avait fini par poser son sac à Ulthat, décide de repartir sur la route, à la recherche de son élève. Une route qui va l’amener à croiser de nouveau des souvenirs de son passé de marcheuse infatigable, et qui va lui révéler que l’enjeu de sa quête est bien plus vaste que la survie du collège.

Décidément, c’est la fête à Lovecraft ! Après La ballade de Black Tom, voici un nouveau texte qui rend hommage au maître tout en le prenant à contrepied, ici en faisant d’une femme le personnage principal du roman. Cette fois je n’ai pas trop vu les références, étant donné que je n’ai jamais lu La quête onirique de Kadath l’inconnue. Ceci dit, même sans cette référence, on perçoit l’ironie de l’hommage qui met en avant des femmes fortes, réfléchies et critiques envers des hommes « héroïques » qui se révèlent un petit peu imbus de leurs personnes. Car chez l’ancien, les femmes étaient au choix, victimes piaillantes ou abominables sorcières.

Une ironie qui vient légèrement assaisonner un texte qui de toute façon se suffit parfaitement à lui-même. Fin, intelligent, subtil dans son féminisme assumé, ce sont deux femmes fortes et sachant parfaitement ce qu’elles veulent qui sont au centre de ce joli voyage qui nous amène d’un lieu soumis aux dictats de Dieux infantiles, arrogants et mortels, où les femmes doivent encore se battre pour avoir le droit d’apprendre, à une de nos contrées où, si les choses ne sont pas parfaites, elles sont quand même un peu plus agréables.

Le voyage est beau, fait de rencontres et d’affrontements, de joies et de dangers, sur un ton qui est celui du conte. Et comme pour nos contes d’enfants, le livre est un très bel objet, à la magnifique couverture, agrémenté d’illustrations qui viennent ajouter du plaisir.

Une vraie gourmandise.

Kij Jonhson / La quête onirique de Vellitt Boe (The dream quest of Vellitt Boe, 2016), Le Belial (2018), traduit de l’anglais (USA) par Florence Dolisi.

Le Disque-Monde n°3

Je continue la série avec La huitième fille de Terry Pratchett.

TP3On le sait déjà depuis les deux premiers volumes, les mages ne sont pas très fiables. C’est ainsi que Tambour Billette, sentant la Mort venir, va léguer son bourdon (gros bâton plein de magie) au huitième fils d’un huitième fils très loin de l’Université de l’Invisible, dans les montagnes du Bélier.

Sauf que le huitième fils s’avère être une huitième fille. Et qu’on n’a jamais vu de fille mage. Devant la catastrophe annoncée, les parents commencent par demander à la sorcière locale, Mémé Ciredutemps, d’élever leur fille. Mais …

Pour présenter de quoi parle l’histoire, quoi de mieux que de citer le prologue ? « Peut-être permettra-t-elle, cependant, d’expliquer pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié et pourquoi Merlin était un homme. Parce que la présente histoire parle aussi de sexe, mais probablement pas dans le sens athlétique, acrobatique, comptez-les-jambes-et-divisez-par-deux du terme, à moins que les personnages n’échappent totalement au contrôle de l’auteur. »

Quoi de neuf dans ce troisième volume ? Je dirais que la série se met véritablement en place, un nouveau personnage essentiel entre en scène : Mémé Ciredutemps, sorcière vedette de la série. Mémé est toujours habillée en noir, elle pratique très très peu la magie, mais est très observatrice, et sait parfaitement que ce qui fait la sorcière, c’est son chapeau. A condition qu’il soit posé sur une tête solide.

Dès ce troisième volume, Terry Pratchett s’attaque à une thématique de notre monde : la place des femmes dans la société. Il s’y attaque déjà avec toutes les qualités que l’on verra par la suite : humour, fantaisie, intelligence et complexité. Car on verra ici que ce ne sont pas seulement les hommes qui n’envisagent pas qu’une femme occupe un de leur poste, même la pourtant très intelligente Mémé n’y est guère favorable, pensant que chacun doit rester à sa place. La différence étant que notre sorcière préférée est capable de changer d’avis, chose beaucoup plus difficile pour les mandarins de l’Université de l’Invisible, qui ressemble de plus en plus à une Université bien de chez nous !

Et puis on trouve déjà le génie de l’auteur pour décrire d’une façon aussi précise que drôle des sentiments que l’on a tous les jours, sans savoir mettre les mots sur nos ressentis.

On dirait par exemple qu’il connait ma fille : « l’ennui avec sa fille, plutôt que de la désobéissance ordinaire, c’était cette façon exaspérante qu’elle avait de continuer à discuter longtemps après qu’elle aurait dû se taire. »

Et voilà comment il décrit un idiot : « Le tenancier du Violon Dingue se prenait pour un homme qui avait beaucoup vécu, ce qui était vrai ; trop bête pour être vraiment cruel et trop paresseux pour être vraiment méchant, il vivait peut-être dans un corps qui avait pas mal bourlingué, mais son esprit n’avait en revanche jamais franchi les limites de son crâne. »

Déjà un très bon volume.

Terry Pratchett / La huitième fille (Equal rites, 1987), L’Atalante/La dentelle du cygne (1994), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Les Annales du Disque-Monde 1 et 2

Chose promise, chose due. Les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde se suivent (c’est les seuls dans toutes la série). Voici donc La huitième couleur et Le huitième sortilège de Terry Pratchett.

TP-01Où nous allons faire connaissance du Disque-Monde, ce monde qui vogue dans l’espace, soutenu par quatre éléphants posés sur le dos de la grande tortue A’Tuin.

Dans ce monde Ankh-Morpok, La Ville, celle qui abrite l’Université de l’invisible, l’école des mages, mais aussi une multitude de guildes que nous apprendrons à connaître au fil des volumes. Une ville qui brûle au moment où on la découvre. Deux voleurs/barbares la regardent, et voient apparaître trois silhouettes : Rincevent, le sorcier le plus nul qui ne soit jamais passé par l’Université, Deux-Fleurs qu’il accompagne, un personnage inhabituel, le premier touriste du Disque-Monde, et Le bagage, une malle un peu spéciale, taillée dans du bois très magique, qui accompagne Deux-Fleurs partout où il va.

TP-02Pourquoi la ville brûle-t-elle ? Comment Rincevent, son protégé (protégé ?) et leur bagage, vont-ils croiser la route de dragons, mages, démons, sorciers ? Comment vont-ils éviter d’être noyés, envoyés par-dessus bord, sacrifiés à divers Dieux, lynchés par des foules ne colère ? Comment vont-ils rencontrer des personnages aussi mythiques que Cohen le Barbare (légende vivante, bien qu’âgé de 87 ans) et la Mort ? Et comment vont-ils sauver le monde ?

C’est tout cela, et bien d’autres choses que vous découvrirez dans ces deux premiers volumes.

Dans un des articles du recueil précédemment chroniqué, l’auteur le dit lui-même, les nouveaux lecteurs commencent généralement par ces deux romans, et ce ne sont pas les meilleurs de la série, loin s’en faut. Et c’est vrai. Le premier en particulier, s’il fait preuve déjà d’une belle imagination et d’un sens du loufoque avancé est loin d’avoir la densité et la finesse de ce qu’on pourra lire par la suite.

Foutraque, il ressemble un peu à un fourre-tout ce tous les poncifs de la fantazy, assaisonnés quand même à ce qui va devenir, au fil des romans, la fameuse « sauce Disque-Monde ». A savoir prendre systématiquement le contre-pied de ce à quoi on s’attend, sauf quand on s’attend au contre-pied parce que sinon ce n’est plus un contre-pied. Vous suivez ?

Et puis, on fait quand même connaissance de quelques personnages emblématiques de la suite : Rincevent, l’anti-héros parfait, le Bagage, seule malle qui vous regarde sans yeux, vous juge sans morale, et vous poursuit … avec plein de jambes, Cohen le Barbare, que l’on retrouvera, et surtout, surtout La Mort, un des meilleurs personnages de l’auteur.

Certaines de ses cibles à venir sont déjà identifiées : Dès le prologue du premier roman La huitième couleur TP donne une petite idée de sa grande révérence et du respect dans lequel il tient les religions.  Où va donc A’tuin dans son voyage dans l’espace ?

« Une théorie voulait qu’A’Tuini vienne de nulle part et poursuive sa route à une allure uniforme, ou à un train constant, vers nulle part, pour l’éternité. Cette théorie était populaire auprès des universitaires.

Une autre théorie, qui avait la faveur des plus religieux, affirmait qu’A’Tuin se traînait de l’origine vers l’Heure du Frai, comme toutes les étoiles du ciel, supportées elles aussi, bien évidemment, par des tortues géantes. Arrivées au but, elles s’accoupleraient une seule et unique fois, de façon brève mais passionnée, et de cette union torride naîtraient de nouvelles tortues, porteuses d’un nouvel arrangement de mondes. L’hypothèse avait reçu des plus respectueux le nom de Théorie de l’Attraction Universelle. Des autres, celui de la Grande Partouze. »

Pour ce qui est de l’admiration de TP pour les riches :

« Toute la ville basse de Morpork était désormais la proie des flammes, et les citoyens plus riches et méritants d’Ankh, sur la rive opposée, affrontaient la situation avec courage en coupant frénétiquement les ponts. »

On fait connaissance avec l’Université des mages, qui sera par la suite une inépuisable source de joie, et fait penser très fort à pas mal d’assemblées professionnelles de mâles pas toujours très compétents :

« les huit sorciers les plus puissants du Disque-Monde se plaçaient aux angles d’un octogramme de cérémonie. Ils n’étaient probablement pas les plus puissants, à vrai dire, mais disposaient certainement de grands pouvoirs de survie, ce qui, dans un monde de magie livré à une compétition acharnée, revenait presque au même. »

Cohen

Et voilà un bon exemple de l’humour de l’auteur, qui moi me fait beaucoup rire : La Mort – qui est de sexe masculin comme tout lecteur du DM le sait – a été invoqué alors qu’il était en soirée, et les mages, polis et prudents, s’en séparent avec politesse :

« J’espère que c’est une bonne soirée

– POUR LE MOMENT OUI, dit la Mort d’un ton égal. A MON AVIS L’AMBIANCE VA VITE RETOMBER À MINUIT.

– Pourquoi ?

– PARCE QU’ILS S’IMAGINENT QU’À CETTE HEURE-LÀ JE VAIS RETIRER MON MASQUE. »

Et cet exemple de dialogue :

« Oui, mais enfin, c’est chez moi, vous comprenez ?

– Non, fit le boutiquier, pas vraiment. Moi, je dis toujours que chez soi, c’est là où on accroche son chapeau.

– Euh … non, intervint DeuxFleurs, toujours désireux d’éclairer ses semblables. Là où on accroche son chapeau, c’est un porte-chapeaux. Chez soi c’est … »

Ajoutez une description hilarante et très juste du premier touriste, d’un commerçant qui préfigure … vous verrez quoi, celle glaçante d’un mouvement de fanatiques qui fait froid dans le dos, et vous avez deux bouquins qui annoncent le génie à venir.

Terry Pratchett / La huitième couleur (The color of magic, 1983), L’atalante/La dentelle du cygne (1993), / Le huitième sortilège (The light fantastic, 1986), L’atalante/La dentelle du cygne (1993) traduits de l’anglais par Patrick Couton.

Rien que pour le plaisir

C’est vraiment les vacances, et je me suis accordé ce qui est pour moi une véritable friandise, un roman de Pierre Pevel : Haut-Royaume 2 – L’héritier.

PevelSi vous avez lu le premier roman de la série (Le chevalier), vous savez que le Haut-Royaume est dans une mauvaise posture. Le roi se meurt, la reine complote, le Chevalier Lorn a été sorti de l’enfer pour recréer la Garde d’Onyx et … Mais je ne vous dirai pas comment se termine le premier volume, si vous ne l’avez pas lu, ce serait cruel.

C’est donc dans un Haut-Royaume au bord de l’implosion que la Reine va faire déclencher une guerre avec la ville la plus riche et la plus indépendante, juste pour servir ses intérêts. Le Prince Alan, ami d’enfance de Lorn a pris la tête de la garde d’Onyx, et rien ne semble pouvoir empêcher les choses d’aller de mal en pis. Mais les plans du Dragon du Destin ne sont pas toujours faciles à suivre pour les hommes.

Comme le premier volume, ce second est totalement addictif. Dès que vous avez lu la première page, vous êtes pris dans un tourbillon de complots, de coups de théâtre, de batailles, de duels à l’épée, de magie … Et chaque fin de chapitre appelle, irrésistiblement la suite.

Pierre Pevel est un conteur magistral, tous ses lecteurs le savent, ils vous attrape et ne vous lâche plus. Ce qui est cruel, c’est qu’il va falloir maintenant attendre e troisième volume. En attendant, si vous voulez du suspense, du panache, de l’action, de la magie, de la baston et de l’émotion, lisez Pierre Pevel.

Pierre Pevel Haut-Royaume 2 – L’héritier , Bragelonne/Milady (2016).

Neil Gaiman et les dieux vikings

C’est déjà un peu les vacances pour les lectures, plus rien de nouveau en attendant la rentrée de janvier, je me suis donc octroyé quelques récréations. En commençant par La mythologie viking du grand Neil Gaiman.

GaimanComment a commencé le monde et comment finira-t-il ? Comment Thor a-t-il eu son fameux marteau ? Quelle sont les relations entre Loki et le reste des Dieux nordiques ? Et beaucoup d’autres questions que vous vous posez … Ou pas. Une quinzaine de nouvelles réécrites par l’auteur anglais Neil Gaiman répondront en reprenant le folklore du nord de l’Europe.

Tout amateur de Neil Gaiman (et j’espère qu’il y en a beaucoup ici), sait forcément combien il est passé maître dans l’art de reprendre à son compte les récits mythologiques. American gods bien entendu, mais également Anansi Boys, ou les apparitions de différents dieux, dont Odin dans la série Sandman, entre autres.

On n’est donc pas étonné de le voir ici rendre un bel hommage à ceux qui l’ont sans doute le plus inspiré. Comme il l’explique lui-même, sa passion remonte à son enfance et aux Comics mettant en scène Thor. Un peu bourrin, certes, mais heureusement il y a Loki, sans doute son préféré, car comme il le dit « Loki rend le monde plus intéressant, mais moins sûr. »

Il le fait d’une façon peut-être un peu inattendue, en s’effaçant derrière les légendes d’origine, sans « faire du Neil Gaiman ». On peut le regretter ou l’apprécier. Pour ma part, j’ai bien aimé cette plongée en enfance, quand je lisais les « contes et légendes de … ». Ces récits éclairent d’un jour nouveau certains épisodes de ses romans ou du génial Sandman et à ce titre ravissent le fan inconditionnel que je suis.

Et ça m’a permis de patienter, en attendant un prochain grand roman.

Neil Gaiman / La mythologie viking (North mythology, 2017), Au Diable Vauvert (2017), traduit de l’anglais par Patrick Marcel.

Un pont magnifique

Une petite pause SF entre deux polars. Elle m’a été conseillée, bien entendu, par l’incontournable Cathie de Bédéciné, et j’avais déjà été attiré par les superbes couvertures de cette collection : Un pont sur la brume de Kij Johnson.

JohnsonL’empire coupé en deux. Entre l’est et l’ouest, le fleuve de brume : une étendue cotonneuse et acide qui coule au-dessus de l’eau. Une étendue mouvante peuplée de créatures effrayantes, que l’on ne peut traverser qu’en bac, quand les conditions sont favorables.

Kit Meinem d’Aytar est le meilleur constructeur de l’Empire, et il est envoyé à Procheville, au bord du fleuve, pour construire un pont de 400 mètres qui permettra de traverser la brume. Un pont qui changera à jamais la vie des habitants de la ville, et de Loinville, sa jumelle, de l’autre côté. S’il réussit.

Est-il possible de passionner les lecteurs en racontant, « seulement », la construction d’un pont au-dessus d’un étrange fleuve, sans avoir recours à des complots, des trahisons, des batailles, des descriptions horribles des monstres qui peuplent la brume … Juste en racontant une aventure humaine ?

Oui, cent fois oui !

Un pont sur la brume est sensible, poétique, intelligent, humain, dépaysant et passionnant. Les quelques 120 pages de cette novella se dévorent d’une traite tant on est pris par cette aventure immobile.

On reste, comme Kit, scotchés au bord de cet étrange fleuve si changeant, on souffre avec Kit quand quelqu’un meurt, on se réjouit avec lui de l’avancée des travaux, on tremble en traversant la brume et en entrevoyant les sinistres reflets de ce qui se cache dessous. Et on est à la fois fier et mélancolique avec lui quand les premiers utilisateurs du pont peuvent enfin traverser le fleuve sans risquer leur vie.

L’auteur arrive, en peu de pages, à recréer un monde, avec ses habitants et leurs coutumes, à nous les faire aimer, à nous faire réfléchir aux bouleversements que va apporter le changement. Une réflexion qui, bien entendu, continue longtemps après la fin de la lecture, tant notre propre monde voit, tous les jours, se construire d’autres ponts (ou d’autres murs) qui tous le changent de façon irrémédiable.

Court, poétique, intelligent, touchant et puissant.

Kij Johnson / Un pont sur la brume (The man who bridged the mist, 2011), Bélial/Une heure lumière (2016), traduit de l’anglais (USA) par Sylvie Denis.