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Le retour du hiérophante

Vous vous souvenez peut-être de mon enthousiasme à la lecture du roman de Robert Jackson Bennett Les maîtres enlumineurs. Je faisais part de mon impatience à lire la suite. La voici, la voilà : Le retour du hiérophante.

Attention, si vous avez encore l’intention de lire le premier, arrêtez-vous là, il y a des révélations sur le 1 dans le résumé du 2 ci-dessous …

Si vous n’avez plus en mémoire le précédent roman, souvenez-vous que Sancia, la petite voleuse, ex esclave a fait tomber une des grandes maisons de la très riche Tevanne. En trois ans, elle et ses amis ont commencé à démocratiser la création, la production et l’utilisation de cette magie particulière, l’enluminure. Les choses devraient donc aller en s’améliorant.

Mais une nouvelle menace plane sur la ville. La maison détruite, ou du moins ce qu’il en reste, serait en train de faire revenir à la vie l’être le plus puissant du monde connu, un hiérophante, un des êtres mythiques à l’origine de toute la magie. Ce n’est plus seulement pour leur vie que Sancia et ses amis vont devoir lutter, mais pour la survie de l’humanité.

Comme j’ai une petite restriction par rapport au premier volume, je vais m’en débarrasser tout de suite. Dans le premier, les luttes se déroulaient au ras du sol, dans les rues, dans la boue, entre humains plus ou moins riches, plus ou moins puissants. Là on fait intervenir ce qu’on peut considérer comme des Dieux. Faillibles, pas totalement invulnérables, mais quand même sacrément balaises. Du coup part parfois un poil loin et c’est parfois un peu trop grand spectacle. Mais c’est une toute petite restriction.

Parce que les problématiques soulevées par ces êtres abominables sont très humaines et très actuelles. Elles tournent autour du pouvoir, de l’asservissement, et de l’envie de tous ces grands hommes auto-proclamés de faire le bonheur de l’humanité, envers et contre tout, y compris contre les hommes eux-mêmes.

Et puis ce bon Robert n’a rien perdu de son talent de conteur. Les péripéties s’enchainent, les personnages de Sancia et de ses potes sont extrêmement attachants, et si ouvrez le bouquin, prévoyez quelques jours où on vous laisse en paix pour avaler les 600 pages.

Et puis, comme pour le premier volume, l’auteur continue avec une vraie intelligence à faire le parallèle entre magie et informatique. Cette fois vous aurez droit à des virus, des chevaux de Troie, au réseau et à une apologie du logiciel libre.

Vivement le troisième.

Robert Jackson Bennett / Le retour du hiérophante, (Shorefall, 2020), Albin Michel / Imaginaire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Le sang de la cité

Encore de la fantazy qui, si j’en crois ce que j’ai lu à droite et à gauche, m’embarque dans un long voyage : Le sang de la cité, capitale du sud-1 de Guillaume Chamanadjian.

La cité du sud, riche et hédoniste, où les riches sont de grands connaisseurs de vin et des gastronomes avertis. Nox y est commis pour l’épicerie la plus reconnue de la ville. Alors que les différents clans se mènent une guerre larvée, lui qui appartient à la maison de la Caouane, la Tortue de Mer, a accès partout avec ses livraisons et connait la moindre ruelle, le moindre toit comme sa poche.

Un jour, grâce à un mystérieux livre de poésie, il prend conscience du chant de sa ville, de son rythme, et cela lui donne accès à une autre cité, dangereuse. Pourtant, pris dans les conflits politiques, les dangers ne manquent pas en surface pour Nox.

Un excellent début de série. Qui donne envie de suivre les aventures de Nox et de découvrir la capitale du nord qui est ici à peine évoquée.

La ville avec ses conflits, ses intérêts politiques et économiques, sa sociologie, son histoire, est une belle création. L’originalité de l’importance, dans un roman de fantazy, de tout ce qui touche à la gastronomie est très bienvenue. Et le personnage de Nox, figure connue de la littérature classique, du gamin des rues débrouillard est attachant. De ce point de vue, on a un roman d’apprentissage très réussi.

Le roman prend le temps d’installer le contexte, les personnages, et le recours à la poésie et à la rythmique des mots est là aussi original et très bien exploité.

Un vrai plaisir, qui va juste engendrer un grosse frustration en attendant la suite !

Guillaume Chamanadjian / Le sang de la cité, capitale du sud-1, Aux forges de Vulcain (2021).

Deux novellas de Ken Liu

Je complète mes lectures dans la collection une heure lumière avec deux novellas de Ken Liu.

La première, Toutes les saveurs, se déroule à Idaho City, au moment de la découverte de filons d’or dans la région, après la guerre de sécession. Un groupe de travailleurs chinois, venus originellement pour construire les chemins de fer s’installe dans la ville pour prospecter. Lilly Seaver, fille de Jack qui leur loue des baraquements est fascinée par les odeurs qui sortent de leurs cuisines en plein air. Elle le devient encore davantage quand elle fait la connaissance de Lao Guan, un géant barbu qui lui raconte les histoires de Guan Yu, le Dieu de la guerre, de Lièvre roux son cheval de bataille et de son épée Lune de Dragon.

La seconde, parue précédemment mais que j’avais ratée est de la pure SF : Le regard. Ruth Law était flic. Suite à un problème lors d’une intervention, elle a été virée et est maintenant privée. Elle vit avec une douleur et des remords qu’elle ne peut supporter qu’avec l’aide du Régulateur. Ce dispositif filtre ses émotions, gère son stress, et lui envoie l’adrénaline nécessaire si besoin. Le risque étant, quand on le laisse en marche trop longtemps, de se déshumaniser peu à peu. Quand une mère vient la chercher pour enquêter sur le meurtre de sa fille, elle sent peu à peu le passé la rattraper et l’emprise sur elle-même lui échapper.

Deux novellas très différentes l’un de l’autre. La première est un mélange de chronique de la découverte d’étrangers et de conte, un cocktail à base de whisky et d’alcool de riz comme le dit l’un des personnages. Un conte qui met en avant les différences, parfois inconciliables, mais qui accentue surtout ce qui unit tous les personnages. Un joli conte, qui met l’eau à la bouche, très légèrement épicé de ce qui est (ou pas) un élément fantastique.

La deuxième, purement SF est beaucoup plus sombre, bel exercice de style autour de la figure archi classique du privé hardboiled qui soit vivre avec ses traumatismes et ses fantômes. Les deux originalités ici sont, d’une part quelques éléments futuristes (que je vous laisse découvrir), et d’autre part d’avoir pour personnage une femme métisse.  C’est bien mené, bien glauque, un vrai petit polar à Chinatown.

Deux bonnes novellas, à mon humble avis pas au niveau du premier texte de Ken Liu publié dans la collection, mais il faut reconnaître qu’avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Une heure lumière avait mis la barre très très haut. Mais deux excellentes novellas qui méritent leur place dans une collection assez remarquable.

Ken Liu / Toutes les saveurs, (All the flavors, 2012), Le bélial / Une heure lumière (2021) – Le regard (The regular, 2014), Le bélial / Une heure lumière (2019) traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti.

Le fleuve céleste

Après Les chevaux célestes de Guy Gavriel Kay j’ai donc enchaîné sans reprendre mon souffle avec Le fleuve céleste. Un vrai bonheur bis.

Nous sommes 300 ans après le précédent roman. L’empire Kitai s’est rétréci et paie un tribut aux peuples de cavaliers des steppes qu’il considère pourtant comme des barbares. Alors que l’empereur s’intéresse plus à la peinture qu’à l’administration de royaume, les clans de cavaliers vont bientôt être unis, par la force, et déferler sur l’empire.

Un homme, Ren Daiyan, fils d’un petit fonctionnaire, est persuadé qu’il peut, qu’il doit, rendre sa gloire à son peuple. Plus près de la cour, Lin Shan, une femme se rebelle contre son statut qui lui interdit à peu près tout. Contre toutes les règles, elle lit, écrit des poèmes et finira par influencer l’empereur.

Dans le tourbillon de la guerre et des intrigues de cour, des destins qui sont appelés à se croiser.

Plus besoins de présenter l’œuvre de Guy Gavriel Kay, voir article ci-dessous.

Dans Le fleuve céleste on retrouve toutes les qualités du roman précédent. Richesse et véracité des personnages, complexité et finesse des intrigues politiques. Là où Les chevaux célestes décrivait un empire tout puissant, on est ici au contraire dans un royaume qui se replie sur lui-même, se méfie de son armée, ne nomme que des incapables à la tête des troupes. Et l’accent est mis sur l’art, poésie, calligraphie et peinture, ainsi que sur l’impossible émancipation des femmes. Sans oublier un soupçon de magie et quelques belles batailles.

Un roman qui allie la finesse dans la description à l’ambition et au souffle du propos. Plus de 700 pages de bonheur de lecture.

Guy Gavriel Kay / Le fleuve céleste, (River of stars, 2013), L’atalante / La dentelle du cygne (2014) traduit de l’anglais (Canada) par Mikael Cabon.

Les chevaux célestes

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu de roman de Guy Gavriel Kay, depuis Les lions d’Al-Rassan. J’ai donc attaqué les pavés de l’été avec Les chevaux célestes. Un vrai bonheur.

Shan Tai est le fils cadet d’un général de l’empire Kitai. A la mort de son père, qui a toujours regretté les milliers de morts laissés sans sépulture dans les montagnes autour du lac de Kukuar Nor il est parti passer les deux ans de deuil seul, dans une cabane à enterrer aussi bien les soldats Kitai que les soldats Tagur, ces cavaliers contre qui ils se sont battus. Toutes les nuits il a entendu les hurlements des défunts.

En signe de reconnaissance, l’impératrice consort du Tagur lui offre 250 chevaux célestes, ces purs sangs venus de l’ouest, chevaux célestes qui n’ont pas leur pareil. Or comme il le sait très bien : « On donne à un homme un coursier de Sardie pour le récompenser immensément. On lui en donne quatre ou cinq pour l’élever au-dessus de ses pairs, lui faire tutoyer l’élite – et lui valoir la jalousie, parfois mortelle, de ceux qui montent les chevaux des steppes. » Alors 250 …

Après deux ans de solitude et de méditation, Shan Tai va devoir retourner à la cour, où son frère ainé est très bien placé, où l’empereur vit sous le charme de la Précieuse Concubine. Un environnement bien plus dangereux que celui des fantômes.

Pour ceux qui ne connaitraient pas cet auteur, il est ici dans sa grande spécialité : choisir un lieu et une époque historiques et rebâtir à partir de ce matériau une historie parallèle, avec juste un soupçon de fantazy, inspirée des contes et croyances du lieu et de l’époque en question. Il parait qu’on est là au milieu du VII° siècle des Tangs. C’est sans doute vrai, mon ignorance totale de l’histoire chinoise avant le XX° siècle ne me permet pas de le mettre en doute.

Première constatation, on peut tout ignorer du contexte historique et prendre un immense plaisir à la lecture. Ouf. Deuxième constatation, ce roman n’est pas fait pour les lecteurs de fantazy qui veulent des combats de mages, des hordes de créatures, le Bien contre le Mal.

Par contre, même si vous êtes réfractaire à tout ce qui touche au fantastique, fantazy ou SF, vous pouvez vous précipiter parce qu’il y a tout ce qu’on peut adorer dans un grand et gros roman.

Des personnages fantastiques, complexes, attachants, un contexte magnifiquement décrit dans toutes ses composantes : la politique, les lieux, les populations. Le contraste entre les montagnes perdues où commence le roman, et les fastes incroyables de la cour est frappant. La richesse insolente, l’absurdité de la toute-puissance d’un monarque qui règne par la terreur aussi bien physique que mystique, la complexité des intrigues de cour … Et quels personnages féminins ! des courtisanes beaucoup plus complexes qu’il peut sembler au début, une combattante intraitable, une jeune femme exilée loin de chez elle.

Toutes, tous sont incroyables et embarquent le lecteur dans un périple plein d’émotion et de souffle sur plus de 600 pages d’aventure et de bonheur.

Guy Gavriel Kay / Les chevaux célestes, (Under Heaven, 2010), L’atalante / La dentelle du cygne (2014) traduit de l’anglais (Canada) par Mikael Cabon.

Les maîtres enlumineurs

Les blogs référencés sur Bibliosurf sont dithyrambiques sur Les maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett. Comme j’avais sérieusement besoin d’une évasion intelligente, je les ai écoutés. Ils ont tous raison d’être enthousiastes.

La riche Tevanne est tenue par quatre maisons marchandes, qui ont chacune son campo, ses habitants, ses lois. Ceux qui n’en font pas partie sont relégués dans les Communs. C’est une forme de magie très particulière qui fait la fortune des maisons : l’enluminure. Les maîtres enlumineurs, grâce à leur art et à des codes complexes, arrivent à modifier la nature des objets, persuadant par exemple une roue que la gravité l’entraîne vers l’avant, ouvrant la porte à des calèches automobiles …

Dans les campos, tout n’est que luxe. Dans les communs, eau croupie, saleté, misère, la loi de la jungle. Sancia est une très jeune voleuse. Elle a été contactée pour dérober, sur les docks fort bien gardés, une petite boite. Sancia pourra compter sur un talent particulier et sur un certain nombre d’objets enluminés qu’elle achète à des enlumineurs clandestins des Communs.

On se doute que le vol, pourtant mouvementé, ne sera que le début d’une série de catastrophes et que tout ira de mal en pis.

Quel roman mes aïeux ! Ça c’est du souffle, de l’aventure, de l’intelligence, de l’originalité, du déconfinement ! Si vous n’êtes pas totalement réfractaire à tout ce qui n’est pas réaliste, allez-y en toute confiance.

En premier lieu, c’est un véritable pied de lecture pour toute personne qui aime qu’on lui raconte des histoires. Et qui aime que l’on joue avec les clichés et les archétypes. Parce que oui, il n’y a pas plus classique dans la littérature de fantazy que de commencer avec le vol d’un objet magique. A partir de là, l’auteur peut juste se planter, remâcher un machin mille fois mastiqué, ou jouer avec votre jubilation et vous embarquer dans un véritable tourbillon.

Vous vous doutez bien qu’on est ici dans le second cas. Pendant plus de 600 pages l’auteur suit la trame classique (vous mettez le personnage dans la merde, puis chaque fois qu’il croit s’en sortir, vous l’enfoncez un peu plus, jusqu’au final) avec un talent de conteur époustouflant, un décor génial, des personnages complexes, riches, changeants et déstabilisants. Donc un vrai grand plaisir de lecture au premier degré.

Ensuite, si vous avez lu le génial Vigilance, vous savez que Robert Jackson Bennet n’est pas « juste » un raconteur d’histoires. Il a une conscience politique, et il sait la mettre en scène dans ses écrits. C’est encore le cas ici, avec une réflexion décalée dans un monde qui n’est pas le nôtre, sur les différences sociales, l’exploitation des plus faibles et la déshumanisation de ceux que l’on exploite. Je n’en dis pas plus pour ne pas révéler des éléments d’intrigue, mais c’est très habilement et intelligemment fait.

Cerise sur le gâteau, et là les blogs spécialisés qui ont toutes les références SF et fantazy en parlent beaucoup mieux que moi, il a réussi d’une façon absolument magistrale à inclure des éléments de SF dans un roman purement fantazy en créant un parallèle entre la magie à l’œuvre dans le monde qu’il a créé et les langages informatiques. C’est extrêmement jouissif de voir une telle intelligence en action.

Pour finir, quand on lit un roman de plus de 600 pages, même si on aime, on a souvent quelques petites restrictions : Là ça ralentit un peu, là il étire, tel personnage ou telle situation sont caricaturaux, tel retournement de situation un peu capilotracté. Ici rien, tout est parfait de la première à la dernière ligne. Donc allez-y, sans faute, lisez aussi Vigilance si ce n’est pas déjà fait, et vivement la suite.

Robert Jackson Bennet/ Les maîtres enlumineurs, (Foundryside, 2018), Albin Michel/Imaginaire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Danse avec les lutins

Comme Catherine Dufour était là à TPS, et que j’ai adoré Le bal des absents (je crois que je l’ai déjà dit non ?), je suis allé la voir pour me faire conseiller un autre de ses romans. Et voilà Danse avec les lutins.

Lutins, fées, dryades, sirènes, ondines … A part les elfes qui sont inqualifiables, tout ce monde vit, plus ou moins, en bonne intelligence. Jusqu’à ce qu’arrive un croisement entre des ogres et des nains, les ograins.

Quelques siècles plus tard, les ograins règnent sur le monde, et Havecoque VI, banquier, comme ses prédécesseurs règnent, en douce, sur les ograins. Quand les ventes d’armes baissent et que les bénéfices plongent, il décide qu’il est temps de créer un ennemi intérieur contre qui il faudra … s’armer. Et quoi de mieux que tous ces jeunes fééries qui sont en colère, parce que relégués aux travaux les plus durs ?

« Espèce invasive. Prédation inconsidérée. Peur du manque. Aime le bois. Hygiène discutable …

La différence que je vois entre les ograins et les autres fééries (…) Les ograins pensent que la nature leur appartient, tandis que tout le monde sait que c’st nous qui appartenons à la nature. »

Je ne dirais pas que Catherine Dufour a beaucoup masqué de qui et de quoi elle parle dans ce roman de fantasy … On peut le voir comme un conte politique, et il est parfois bon d’enfoncer certains clous.

Le passage par ce conte, son humour grinçant, ses jeux de mots et jeux sur la langue, et le petit pas de côté qu’il offre rend la description et le démontage de certains mécanismes pervers encore plus efficace. Le ridicule, l’injustice, la connerie suicidaire deviennent d’une évidence aveuglante.

Ce qui ne peut pas faire de mal. Surtout en ce moment. Donc lisez Catherine Dufour, ça vaut amplement tous les éditoriaux et analyses du moment. Et en plus c’est aussi drôle que rageant.

Catherine Dufour / Danse avec les lutins, l’Atalante/La dentelle du cygne (2019).

Des horizons rouge sang

J’avais besoin d’un peu d’aventure, de souffle de fantaisie. Et en passant dans les rayons de ma librairie habituelle, j’ai vu Des horizons rouge sang, le second volume de la saga des Salauds Gentilshommes de Scott Lynch et, me souvenant que j’avais aimé le premier, j’ai plongé dans le pavé. Avec beaucoup de plaisir.

LynchA la fin du premier volume, Locke et Jean quittaient définitivement la ville de Camorr. On les retrouve ici, deux ans plus tard, dans une bien vilaine situation. Deux ans qu’ils ont mis à profit pour monter une nouvelle arnaque : dépouiller le Requin, le patron de la plus prestigieuse maison de jeux de la ville de Tal Verrar. Le problème c’est que tous ceux qui s’attaquent à ce personnage puissant finissent en général très, très mal. S’ajoute à cela que les Mages Esclaves ont toujours une dent contre les deux voleurs, et que d’autres personnages très puissants de Tal Verrar s’intéressent à eux.

Bref, alors que Locke et Jean préparent leur casse, tout va aller de mal en pis.

Plus de 600 pages d’arnaques, d’actions, de villes étonnantes, de bestiaire fantastique, de tempêtes, de coups de théâtres, d’abordages, de pirates, de gens d’honneur, de traitres … Plus de 600 pages avec tout ce qu’on aime si on aime les livres d’aventure, d’arnaque, avec un monde foisonnant et cohérent.

Décidément, de temps en temps, un bon roman de fantazy qui ne prend pas son lecteur pour un idiot, et qui sort des sentiers battus des combats manichéens entre bons et méchants, ça fait un bien fou. C’est de cela que j’avais besoin, j’ai été pleinement satisfait. Je lirai sans nul doute le troisième volume, d’autant plus que ce salaud d’auteur conclue son pavé sur une magnifique un cliffhanger.

Scott Lynch / Des horizons rouge sang, (Red seas under red skies, 2007), Bragelonne (2008) traduit de l’anglais (USA) par Olivier Debernard.

Disque monde n°8

Un polar français neurasthénique, hop, un Terry Pratchett, En plus là, coup de bol c’est Au Guet ! soit le début de la saga du 87° District d’Ankh-Morpok. Peut-on faire mieux ? Non.

TP8Le guet municipal de nuit d’Ankh-Morpok n’est pas exactement un corps de police d’élite. Il se compose en tout et pour tout du Capitaine Vimaire, qui boit pour oublier tous les soirs, de Chicard, dont personne n’est absolument certain qu’il soit vraiment humain, et du Sergent Côlon qui est arrivé au faite de sa carrière. Le guet est juste sur le point d’accueillir son premier volontaire, un certain Carotte, aussi naïf et ingénu que bien intentionné et … baraqué. Et puis il a ce truc, incompréhensible, quand il vous demande de le suivre pour faire appliquer la loi, vous pourriez le suivre jusqu’au bout du monde. Et pourtant, Chicard a essayé de lui apprendre quelques trucs :

« Tout ce que tu as à faire, c’est te balader la nuit dans les rues et crier « Il est minuit, tout va bien – Et si tout ne va pas bien ? » je lui ai demandé. Alors il a dit « Tu te démerdes pour trouver une autre rue vite fait » »

Alors quand une sorte de société secrète arrive, par le plus grand des hasards à invoquer un dragon, si le Guet est l’ultime rempart, Ankh-Morpok et ses habitants sont mal partis. Quoi que …

Tout le génie de Terry Pratchett, dans la construction, dans son humour, dans ses descriptions qui font immédiatement naitre des images :

« D’épaisses volutes de fumée restaient suspendues en l’air, peut-être pour éviter de toucher les murs. »

Qui sait si bien saisir la nature humaine en quelques mots :

« Qu’on lui laisse les aigris dont les torrents de venin et de rancœur n’étaient retenus que par de fragiles barrages de nullité et de paranoïa miteuse. »

Ou quand, au détour d’une phrase, vous reconnaissez immédiatement quelqu’un que vous avez croisé, et que vous vous dites que c’est ça le talent :

«  Quand elle parlait, chaque mot faisait l’effet d’une bonne claque dans le dos et vibrait de cette assurance aristocratique que confère la bonne éducation. La seule sonorité des voyelles aurait découpé du teck. »

Tout est génial, j’ai éclaté de rire un nombre incalculable de fois, c’est à la fois sans concession sur notre veulerie, nos lâchetés, et plein de compréhension pour la pauvre nature humaine. Et on voit pour la première fois nos héros à venir, Vimaire, Carotte, Chicard, Côlon, Dame Ramkin, Vétérini … un des meilleurs dans une série exceptionnelle.

Terry Pratchett / Au Guet ! (Guards !Guards !, 1989), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Jardins de poussière

Après La ménagerie de papier j’ai eu envie de continuer d’explorer le talent de Ken Liu. Avec le recueil de nouvelles suivant : Jardins de poussière. 25 nouvelles qui explorent des futurs, des présents parallèles, le passé, les relations familiales, les chocs de cultures. 25 nouvelles émouvantes, brillantes, étonnantes. Le reflet du talent de leur auteur.

LiuLe jardin de poussière, où comment l’art peut sauver une mission spatiale.

La fille cachée et Bonne chasse, deux nouvelles qui font hommage à l’imaginaire chinois, avec ses combattants virevoltants, ses démons et fantômes, mais qui savent aussi nous surprendre, aller au delà des combats, pour nous émouvoir, où révéler une autre magie dans un univers qui vire au steampunk sans perdre sa fantaisie et sa poésie. Le tout sans oublier des contextes historiques qui voient, là-bas comme ici, les plus faibles souffrir. Magistrales.

Rester, et Ailleurs, très loin de là, de vastes troupeaux de rennes se déroulent dans un futur post-apocalyptique particulier. Il y eu la Singularité, et le premier homme qui s’uploada. Ce fut l’an zéro. Au début limité aux plus riches, qui seuls pouvaient se payer cette forme d’immortalité, la pratique c’est répandue. Maintenant ils ne sont plus qu’une poignée à survivre dans des villages, avec du matériel obsolète, alors qu’à l’extérieur les animaux sauvages et les vandales ont pris possession de la Terre. Le narrateur et son épouse Carol font partie de ceux là. Et ils s’inquiètent pour leur fille Lucy qui grandit et pourrait être tentée par la numérisation. Bien des années plus tard Sarah grandit dans un espace quadridimensionnel, avant de passer à plus. Elle reçoit la visite d’une de ses mères, qui vient lui annoncer que dans 45 ans, une broutille, elle va partir définitivement, pour transporter sa conscience sur une planète lointaine. 45 ans, juste de temps de voir la Terre, en vrai, et de se dire au-revoir. Deux nouvelles très belles, sur les relations parents/enfants, sur la liberté de chaque génération, et les incompréhensions qui en découlent.

Souvenirs de ma mère conclue ce trio, de belle manière, encore une relation mère/fille, étrange, décrite en quatre pages très émouvantes.

Le fardeau est une variation brillante, originale et non dépourvue d’humour sur la façon dont on peut tenter de comprendre une espèce extraterrestre disparue depuis longtemps. Ainsi qu’une réflexion sur l’orgueil de certains universitaires …

Avec Nul ne possède les cieux, Ken Liu explore le monde de sa saga qui commence avec La grâce des rois. Dans ce monde de fantazy d’inspiration chinoise où, parallèlement au steampunk d’inspiration victorienne, c’est la maîtrise des airs via cerfs-volants et dirigeables qui change le monde, il décrit là le tournant, quand un jeune ingénieur de Xana va donner à son roi le moyen d’être le maître des Cieux grâce à ses dirigeables militaires. Une belle histoire, une réflexion sur la science, l’envie de connaître, et comment les résultats sont dévoyés par le pouvoir.

Les nouvelles suivantes explorent, entre autres, les relations et différences entre les deux cultures de l’auteur.

Long-courrier est une uchronie. Dans les années 60, le transport par dirigeables est devenu à la mode, une façon pour la Chine de contourner les taxes imposées à ses produits par les USA en les masquant sous une taxe carbone. On y vit un voyage auprès d’un couple de pilotes, lui américain, elle chinoise, raconté par un journaliste.

Nœuds en quelques pages, et avec de très belles descriptions d’une culture ancestrale de l’Himalaya illustre de façon implacable le pillage du Sud par le Nord, le cynisme sous couvert d’étude d’une autre culture, et la saloperie des Monsanto et autres spécialistes du brevet sur le vivant.

Sauver la face, tout en mettant en lumière les incompréhensions et les préjugés entre américains et chinois, remet également l’humain au centre des discussions, face à ceux qui prétendent que l’Intelligence Artificielle est beaucoup plus efficace.

Une brève histoire du tunnel transpacifique est une superbe nouvelle, une uchronie dans laquelle la crise de 29 trouve une solution dans la construction d’un pharaonique tunnel entre Chine, Japon et USA. Dans ce monde, le Japon est dès 1930 une grande puissance, la crise est jugulée, la guerre de 14-18 est la dernière guerre mondiale … Mais le Japon continue longtemps son expansion et ses atrocités en Asie, et au moment où les mouvements noirs demandent l’égalité aux US (nous sommes dans les années 60), le couvercle est complètement étanche côté asiatique. Jusqu’à la rencontre d’une américaine et d’un ancien ouvrier tunnelier … Très belle nouvelle, toute en finesse, en empathie, à la fois très dure et très humaine. On reconnaît bien là la patte de l’auteur de L’homme qui mit fin à l’histoire.

Jours fantômes conclue ces histoires de différences de cultures et d’héritage en prenant du recul. Trois périodes sont évoquées : Hong Kong sous domination britannique en 1905, un immigré originaire de Hong Kong dans une université américaine en 1989, et très loin dans le temps et l’espace, sur une exoplanète dont les premiers habitants sont morts depuis longtemps, en 2313. Brillante variation, sur le poids du passé, l’importance de l’héritage et les différences culturelles. Toujours avec beaucoup d’empathie.

Ce qu’on attend d’un organisateur de mariage est un petit texte humoristique qui voit des gens devenir le lieu de mariage d’entités qui leur apporteront certains bénéfices.

Quarante huit heures dans la mer du Massachussetts est une projection, sur une Terre en grande partie inondée qui éclaire, à sa façon, sur la difficulté qu’il y a à décider pour d’autres, et sur la responsabilité de chaque décision importante. Le tout en plongeant pour visiter les coraux qui se sont développés autour d’Harvard …

Empathie byzantine nous place dans un futur très proche où une activiste tente de créer un moyen de contourner la place des ONG qui choisissent leurs combats en fonction des intérêts des pays qui les abritent. Où pour être plus clair arriver à aider des populations que les politiques des grands empires (américains et chinois) n’ont aucun intérêts à aider, quelles que soient les souffrances subies. Nouvelle dure, sans illusion et sans concession.

Animaux exotiques explore une possibilité qu’aurait un futur proche d’exploiter les plus faibles, quitte à en créer si on n’en pas assez sous la main. Avec ses chimères, hommes-animaux réduits à l’esclavage. Une nouvelle bien pessimiste …

Les deux nouvelles suivantes nous montrent comment il n’est pas si simple de régler les problèmes humains au moyen de la technologie. Vrais visages tente de contourner le biais de jugement dans la carrière professionnelle selon l’appartenance ethnique et sociale en imaginant des masques qui empêchent toute identification. Moments privilégiés nous met dans la peau d’un créateur en robotique qui pense, au moins en début de carrière, que l’on peut tout régler avec des robots, tout nettoyer avec de faux rats, remplacer les moments difficiles de la maternité et de la paternité avec un robot … Mais, car il y a un mais …

Imagier de cognition comparative pour lecteur avancé et La dernière semence imaginent le voyage spatial comme ultime espoir d’une humanité en bien mauvais état.

Sept anniversaires explore le long, très long terme de l’avenir de l’humanité, dans une hypothèse liée aux nouvelles sur la Singularité, et en prenant en compte des préoccupations très différentes. La nouvelle a déjà été publiée dans un hors série. Intéressant mais moins émouvant que d’autres nouvelles.

Printemps cosmique nous amène encore plus loin, plus loin que tout, à la fin de l’hiver de l’univers, avec la petite leur d’espoir d’une nouvelle naissance.

Ken Liu / Jardins de poussière, Le Bélial (2019) traduit de l’anglais par Pierre-Paul Duranstanti.