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Chambre 413

J’ai découvert Joseph Knox lors du dernier Toulouse polars du Sud. Et comme la lecture de son premier roman, Sirènes, m’avait convaincu, j’ai réédité avec le suivant, Chambre 413.

KnoxAidan Waits est donc flic à Manchester. Un flic qui n’a pas vraiment la côte auprès de sa hiérarchie. Pris la main dans le sac de came, il est obligé d’obéir aveuglément à son supérieur. Après avoir été détaché pour une mission d’infiltration dans Sirènes, il revient aux patrouilles de nuit avec l’abominable Sutcliffe, qui hait le monde entier, et plus particulièrement ceux qu’il a sous la main, à savoir Aidan.

Alors qu’une chaleur étouffante écrase la ville, les deux flics découvrent un cadavre dans une chambre d’un grand hôtel désaffecté en attente de vente. Rien ne permet de savoir qui est cet homme qui a rendu ses dents et empreintes digitales non identifiables, et coupés toutes les étiquettes de ses vêtements. Le début d’une enquête qui va tenir Aidan sur le pont jour et nuit, alors que son passé vient le rattraper.

Chambre 413 confirme tout le bien que j’avais pensé de Sirènes. On verra ce que va donner la suite, mais avec ce deuxième roman, je suis impressionné par la capacité de ce jeune auteur à garder une continuité tout en évitant les redites.

Continuité grâce au personnage d’Aidan Waits, toujours fragile et têtu. Un personnage dont il révèle avec un vrai sens du suspense des pans importants de ses traumatismes (le mot est faible) d’enfance. Continuité parce que nous sommes toujours à Manchester, et continuité dans son empathie pour les victimes, pour les plus faibles.

Mais Joseph Knox dans le même temps n’écrit pas le même roman. Il quitte le monde des truands et des trafics de drogue, remplace les errances de nuit par la chaleur étouffante de l’été, nous décrit un Aidan qui, peu à peu, se détache de la drogue (finis les gros trous noirs, les pertes de mémoire et les lendemains atroces) et donne une importance grandissante à l’abominable Sutcliffe qui était à peine présent dans le premier roman.

Du changement dans la continuité, toujours du très beau travail, une intrigue assez étonnante, et l’émotion de ces personnages désespérés. Joseph Knox semble parti pour s’installer dans la continuité des illustres anciens, de Ted Lewis à Robin Cook, et c’est tant mieux.

Joseph Knox / Chambre 413 (The smiling man, 2018), Le masque (2019), traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand.

Les roses de la nuit

Les roses de la nuit n’est pas un nouveau roman d’Arnaldur Indridason, ni un retour du la jeunesse de son héros emblématique Erlendur, c’est la traduction du roman qu’il a écrit avant La cité des jarres, premier roman traduit en français.

IndridasonLe cadavre d’une jeune femme, nue, est déposé une nuit d’été sur la tombe de Jin Sigurdsson, héros de l’indépendance nationale. C’est Erlendur le solitaire et son partenaire Sigurdur Oli, jeune policier formé aux US qui vont mener l’enquête. Une investigation qui va très rapidement les porter vers le trafic de drogue et la prostitution, mais qui étrangement semble aussi toucher les milieux d’affaires et des personnages très haut placés. Des junkies, aux villages désertés de la côte ouest et aux grandes manœuvres immobilières rien ne va faciliter le travail d’Erlendur et de ses collègues.

Je n’avais pas été convaincu par Les fils de la poussière qui, si j’en crois Wikipedia, est le premier roman de la série. Celui-ci est donc le second, juste avant La cité des jarres qui nous fit découvrir Erlendur. Et ce n’est sans doute pas un hasard ; les éditeurs français, et en l’occurrence ici Métailié, connaissent leur boulot, et avaient commencé par le premier roman totalement abouti.

Ceci dit, autant j’étais resté très sceptique à la lecture du précédent, autant ici Arnaldur Indridason fait le boulot. L’intrigue tient la route, Erlendur et Oli commencent à prendre de l’épaisseur, comme si après un premier roman flou, l’auteur s’était décidé à en faire ses personnages principaux. On commence à s’intéresser vraiment aux relations d’Erlendur avec ses enfants, et quelques allusions viennent sur les disparitions en Islande.

Les thématiques abordées par le biais de l’intrigue sont intéressantes, et cette fois pas de coupable caricatural, chaque personnage est forgé par son environnement et l’auteur évite les facilités. Bref on est vraiment dans la mise en place de la saga exceptionnelle en devenir, il ne manque plus que la qualité d’écriture et l’émotion qui en seront, dès le roman suivant, la marque de fabrique.

Si Les fils de la poussière est à mon avis très évitable, Les roses de la nuit est une bonne porte d’entrée pour la série, et un roman intéressant pour les fans de la première heure.

Arnaldur Indridason / Les roses de la nuit (Dauđarósir, 1998), Métailié (2019), traduit de l’islandais par Eric Boury.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling

Si je n’ai pas été emballé par Le jardin, il en va tout autrement d’un autre polar se déroulant très à l’est de la vieille Europe, L’attaque du Calcutta-Darjeeling du très britannique Abir Mukherjee.

A Mathematician (?)1919. Plus rien ne retient à Londres le capitaine Wyndham de Scotland Yard. Sa participation à la guerre lui a enlevé toute croyance en quoi que ce soit, et la mort de sa jeune épouse durant l’épidémie de grippe espagnole, alors qu’il se remettait de ses blessures a eu raison de son envie de rester où il est. C’est pourquoi il accepte la proposition d’un de ses anciens chefs de venir le seconder à Calcutta.

Il arrive tout frais, découvrant la chaleur éprouvante, le bruit, les odeurs, l’attitude colonialiste de ses compatriotes et le peuple bengali qui commence à penser à se débarrasser de la domination anglaise, quand il est appelé dans un des quartiers mal famés de la ville. On y a trouvé le cadavre d’un blanc, et pas n’importe lequel, un des hommes de confiance du vice-gouverneur. Egorgé, on lui a enfoncé un message révolutionnaire dans la bouche. Une enquête suivie de près par toute la colonie britannique.

Quand quelques jours plus tard le train Calcutta-Darjeeling est attaqué par des bandits très organisés, et que rien n’y est dérobé, les ennuis du capitaine, et de son aide local, le sergent Banerjee Sat sont décuplés.

Du très classique, très bien fait, le parfait démarrage d’une série que l’on suivra avec plaisir (il y a déjà quatre volumes en anglais). Comme son nom l’indique, l’auteur est d’origine indienne, mais il est né et a vécu en Ecosse. Et il choisit de situer son intrigue à un moment clé : la fin de la première guerre, quelques jours avant que l’armée britannique ne tire sur une foule manifestant pacifiquement dans le nord de l’inde, faisant des centaines de morts et de blessés.

Très classique avec son duo d’enquêteurs, le premier qui porte un regard neuf sur la société, le second qui connait l’autre côté du miroir, et avoue s’être engagé dans la police parce qu’il est certain qu’un jour les anglais partiront, et qu’il faudra alors au pays des policiers formés et expérimentés. Classique dans la forme de l’enquête. Classique avec Wyndham qui tente d’anesthésier sa douleur et ses cauchemars dans l’opium ou le whisky …

Mais classique ne veut dire ni ennuyeux. Et ce premier roman est véritablement passionnant. Parce qu’il crée de véritables personnages que l’on apprend à connaitre petit à petit. Parce qu’il décrit très bien un lieu, une géographie, une société et un moment historique que l’on connait assez mal chez nous. Parce qu’il le fait sans simplifications outrancières. Parce que l’auteur manie très bien un mélange d’ironie légère et de véritable empathie. Et parce que l’intrigue est parfaitement menée.

Un vrai plaisir, un polar comme on les aime, et un auteur dont j’attends déjà avec impatience le nouveau roman.

Si j’avais un seul petit, tout petit bémol, c’est que le personnage de Wyndham me semble avoir parfois des opinions bien modernes pour un anglais arrivant dans une colonie en 1919. Mais je peux me tromper, et ça le rend bien sympathique.

Abir Mukherjee / L’attaque du Calcutta-Darjeeling (A rising man, 2016), Liana Levi (2019), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle.

Sirènes

Autre auteur découvert pendant TPS, l’anglais Joseph Knox, et j’ai commencé par le commencement avec Sirènes, son premier roman.

KnoxManchester. Aidan Waits est un jeune policier en pleine chute libre. Relégué au service de nuit, il s’est fait prendre alors qu’il prélevait un sachet de cocaïne saisi pour sa consommation propre. Son supérieur lui met alors un marché en main. C’est soit le renvoi et la prison, soit il infiltre le réseaude trafic de drogue d’un des caïds de la ville, Zain Carver. Un réseau qui s’appuie entre autres sur un groupe de jeunes femmes qui servent de relais avec les gros points de vente.

En parallèle David Rossiter, député, lui demande de l’aider à faire revenir sa fille de 17 ans qui a fugué et qui aurait été vue dans l’entourage de Carver. Une double mission qui risque de précipiter la descente en enfer de Waits.

Un flic en pleine plongée en enfer, des histoires de trafic de drogue, une ville la nuit, la corruption et le monde politique … On est dans du grand classique, mais ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir.

Car si on est dans le classique, c’est le bon, voire le très bon. Joseph Knox, qui au travers de son personnage s’attache particulièrement aux victimes les plus fragiles et fait preuve d’une véritable empathie se situe dans la lignée des romans de Robin Cook ce qui, avouez-le, est une très belle référence. Certes, je ne dis pas que Joseph Knox est le nouveau Robin Cook, il n’y a pas de nouveau Robin Cook. Mais pour moi la filiation est là.

Un personnage principal très fragile, et en même temps capable d’encaisser le pire et de se relever, un décor nouveau (je n’avais pas encore lu de polar se déroulant à Manchester), une véritable puissance d’évocation dans certaines scènes se déroulant dans les bas-fonds de la ville, et la peinture sans concession de la corruption policière et politique, tout pour plaire chez cet héritier de Robin Cook ou Ted Lewis pour situer les influences que j’ai cru déceler chez cet auteur.

Comme l’intrigue, malgré parfois quelques complications peut-être inutiles, est dans l’ensemble bien menée, avec deux ou trois coups de théâtre que je n’avais pas du tout vu venir, et qu’on s’attache énormément à Aidan Waits, je ne peux que conseiller ce premier roman, et je vais de ce pas me procurer le second déjà paru d’une série très prometteuse.

Joseph Knox / Sirènes (Sirens, 2017), Livre de poche/policier (2019), traduit du l’anglais par Jean Esch.

Le quaker

Glasgow inspire décidément les auteurs de polars. Avec Le quaker, c’est Liam McIlvanney, fils de l’immense William du même nom, et excellent auteur lui-même qui nous replonge à la toute fin des années 60.

McIlvanney1969. Cela fait des mois que la police de Glasgow recherche celui que la presse a surnommé le quaker. Il a tué trois jeunes femmes, à la sortie d’un dancing, et les a laissées dans la rue, étranglées avec leurs bas. L’inspecteur Duncan McCormack est envoyé faire un audit sur l’équipe qui mène ses enquêtes en vain depuis la première victime. Autant dire qu’il ne va pas être très bien accueilli.

Alex Paton, originaire de la ville, vient de Londres pour un gros coup. Ce cambrioleur qui échappe à la police depuis longtemps ne sait pas que sa route va croiser celle du quaker. Dans des rues de Glasgow en chantier, alors que le maire démolit les maisons insalubres et reloge les habitants les plus pauvres à l’extérieur, la police, le tueur, les truands, et les victimes vont mener une danse macabre et plus complexe qu’il n’y parait.

Du beau boulot, comme on l’aime. Avec au premier plan le portrait d’une ville en pleine mutation, avec des rues qui semblent être celles d’une ville en guerre, bordée d’immeubles en pleine démolition, et une population que l’on déplace vers l’extérieur. Comme d’autres auteurs de polar avant lui, Liam McIlvanney, le temps d’un livre, met un scène un monde qui disparait.

Un monde et ses habitants, avec des pauvres, et ici en particulier des femmes qui élèvent seules leurs gamins victimes de pourritures qui ont un peu de pouvoir, et vont leur ôter leur dignité quand ce n’est pas leur vie. Un monde pas si lointain et où pourtant les mœurs sont encore bien archaïques (mais je vous laisse découvrir pourquoi). Un monde de brutalité policière, de corruption et de noirceur. Mais un monde également avec de brefs éclats de lumière, le temps d’une bière au pub, ou d’une danse dans la lumière d’un club.

Une belle histoire, au suspense maîtrisé, avec quelques personnages attachants, et ce qu’il faut de coups de théâtre. Tout ce qu’on aime dans un polar.

Liam McIlvanney / Le quaker (The quaker, 2018), Métailié/Noir (2019), traduit du l’anglais (Ecosse) par David Fauquemberg.

Il était une fois dans l’Est

Une fois de plus j’arrive avec un certain retard, beaucoup de confrères ayant déjà dit, à juste titre, le plus grand bien de Il était une fois dans l’est du slovaque Arpád Soltész. Allons-y quand même.

SolteszVeronika, 17 ans, belle, est laissée en plan devant un centre commercial proche de la frontière slovaque avec l’Ukraine par un imbécile bas de front. Elle est alors enlevée par deux malfrats qui pensent la vendre à un bordel de l’autre côté. Quand ils s’aperçoivent qu’elle est mineure, ils décident de la solder à un gang albanais, non sans l’avoir copieusement violée durant 4 jours.

Mais Veronika arrive à s’échapper et va voir deux policiers, les deux seuls, ou presque, pas totalement corrompus de la région. Ils s’aperçoivent vite que malgré l’aide d’un journaliste miraculeusement honnête, ils ne peuvent rien contre une pourriture qui a des soutiens dans la pègre et les services secrets. Mais quand la loi ne peut rien, on peut passer par d’autres chemins pour se faire justice. Et ça va commencer à saigner, mettant en lumière différents trafics, contrebande, corruption, détournements de fonds européens, traite des blanches, de travailleurs clandestins … et j’en passe.

Plus que Il était une fois dans l’est, c’est Affreux, sales et méchants la référence. Quelle galerie de pourris, dégueulasses, lâches, corrompus, violents, moches … affreux, sales et méchants. Au point qu’à part notre pauvre journaliste, ce sont essentiellement des tueurs avec un minimum de sens de l’honneur et une once d’empathie pour certaines victimes qui font figure de personnages positifs.

Alors ce pourrait être misérabiliste, sinistre et déprimant. Pas du tout. Il y a une énergie du désespoir communicative et un humour à froid rageur soutenu par une écriture capable de décrire les pires atrocités sans le moindre accent larmoyant. Ça vous décape, c’est comme la brûlure d’une gnôle artisanale, ça secoue et pourtant on en redemande.

Une succession de chapitres courts, passant d’un protagoniste à l’autre rythme cette histoire qui dresse le tableau atroce d’un pays passé directement du communisme au capitalisme le plus ravageur et ravagé, où la guerre pour prendre possession de ce qui appartenait à l’état a été féroce, et où seuls les plus violents, les mieux introduits, les plus cyniques ont tiré leur épingle du jeu. Où tout s’achète, où la loi est aux mains de ceux-là même qui la violent allègrement. Et malheur aux pauvres et aux faibles.

Certainement déconseillé aux estomacs sensibles et délicats, chaudement recommandé à ceux qui ne craignent pas une belle claque jubilatoire et désespérée.

Arpád Soltész / Il était une fois dans l’est (Mäso – Vtedyna východe, 2017), Agullo (2019), traduit du slovaque par Barbora Faure.

La colombienne

C’est avec un peu de retard que je poursuis les aventures du Kub, flic polonais de Wojciech Chmielarz dans La colombienne.

ChmielarzMortka, dit le kub, est revenu à Varsovie après son incursion dans la campagne de La ferme aux poupées. C’est avec une nouvelle partenaire qu’il va devoir s’occuper d’un cadavre spectaculaire. Eventré, puis pendu sous un pont de la ville. Comme si cela ne suffisait pas, il a des doutes sur l’enquête menée par son ancien coéquipier à propos du suicide d’une femme. Et il se débat toujours avec son divorce. Dure période pour le Kub, qui risque de mettre sa patience, très relative, à rude épreuve.

J’avais raté le premier volume de la série, celui-ci, comme le second, est un bon exemple de procédural qui fonctionne et qui plait au lecteur de polar que je suis. Rien de révolutionnaire, mais, malgré ici quelques faiblesses dans l’intrigue (de mon point de vue très subjectif), tout ce que l’on recherche dans ce type de roman.

A savoir des personnages auxquels on s’attache, que l’on suit aussi bien dans leurs enquêtes que dans leur vie privée. Des histoires prenantes. Et un cadre de vie, un lieu, une époque, une ville, un pays que l’on peut découvrir. C’est bien le cas ici avec le kub et sa relation avec son ex-femme, les personnages secondaires dont on espère qu’on les reverra tant ils sont intéressants, la description d’une police qui semble en pleine évolution, où le fait de ne pas distribuer des baffes pendant un interrogatoire est une nouveauté parfois pénible, et un éclairage particulier sur l’arrivée du trafic de drogue en Pologne, mais aussi, comme dans le précédent, sur les violences faites aux femmes.

Plaisant et addictif, le Kub vient, en quelque sorte, prendre la place libre de Teodore Szacki sacrifié par son auteur Zygmunt Miloszewski.

Wojciech Chmielarz / La colombienne (Przejęcie, 2015), Agullo (2019), traduit du polonais par Erik Veaux.