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Marc Villard et le jazz, évidemment.

Marc Villard et le jazz. Une évidence. Une fois de plus dans Si tu vois ma mère.

VillardDe New-York à Rome, en passant par Los Angeles, Chicago ou Tijuana. Miles Davis, Chet Baker, Art Pepper … Ou des anonymes, des gamins, des truands, des dealers, des putes, des apprenties chanteuses, des apprentis trompettistes … des révoltés, des camés, des rêveurs, des salauds …

Mais tous jouent, voudraient jouer ou écoutent du jazz.

Tous naissent ou renaissent de la plume de Marc Villard, vivent ou revivent le temps de quelques lignes, de quelques pages. Un fragment de vie, parfois le dernier, pas toujours. Mais un fragment musical, témoin d’une forme d’art, d’un morceau de vie et d’une époque.

Je ne sais pas comment on peut apprécier ce recueil quand on n’aime pas le jazz. Ce que je peux dire c’est que pour les amateurs c’est un vrai régal. Chaque nouvelle (il y en a seize), donne envie d’aller vers sa discothèque, retrouver le disque qu’on n’a pas écouté depuis longtemps, ou qu’on connaît par cœur. Ou d’aller chercher sur internet la version, le morceau dont il parle si bien. Et de retrouver, par la musique, l’émotion ressentie à la lecture.

Marc Villard et le jazz, une évidence, et un succès. Une fois de plus.

Marc Villard / Si tu vois ma mère, Cohen&Cohen (2017).

Des nouvelles de Bacigalupi

C’est un copain avec qui nous échangeons, de loin en loin, des conseils de lectures qui m’a prêté ce recueil de nouvelles SF : La fille-flûte et autres fragments de futurs brisés de Paolo Bacigalupi.

BacigalupiDes gamines au corps modifié pour servir d’esclave spécialisé à une classe dominante ; l’ouest américain totalement changé par une pénurie d’eau permanente ; des société agro-alimentaires qui ont complètement mis la main sur le vivant et breveté toute nourriture ; une guilde d’érudits qui, peu à peu, tente de remettre sur les rails un monde décimé par la guerre et les catastrophes ; des mondes où l’écarts entre les plus riches et les plus pauvres est devenu abyssal (comme aujourd’hui en fait …) ; des hommes qui se sont adaptés à la pollution totale, et ont oublié à quoi ressemble un simple chien ; un futur qui tombe en ruine, où le savoir c’est peu à peu perdu survivant difficilement sur ce qu’ont construit les anciens, mais sans avoir même l’idée qu’il faut le maintenir …

Autant de fragments de futurs brisés, effrayants, angoissants, d’autant plus effrayants et angoissants que certains semblent proches et plausibles, beaucoup trop proches et plausibles.

De longues nouvelles qui permettent à l’auteur de planter un décor, décrire un monde et y faire évoluer quelques personnages auxquels on s’attache très vite. Et également l’amorce ou la continuité de certains de ses romans (pour ceux que j’ai lu) : Une des nouvelles se déroule dans le monde de La fille automate, l’autre dans celui de Waterknife.

C’est bouleversant, souvent très noir et pessimiste. Etonnamment, c’est Le Pasho qui se déroule dans un monde violent, post apocalypse, un monde d’affrontement guerrier entre les cultures qui peut donner le plus d’espoir, et c’est La pompe six, la dernière nouvelle, où l’auteur ne décrit aucune violence, aucun affrontement, qui est le plus effrayant, avec son narrateur, ultime étincelle de conscience et d’intelligence dans un monde en pleine dégénérescence.

Des nouvelles magnifiques à lire, pour réfléchir à ce qui pourrait bien nous arriver. A ce qui est en train de nous arriver.

Paolo Bacigalupi / La fille-flûte et autres fragments de futurs brisés (Pump six and other stories, 2008), J’ai Lu/Science-fiction (2015), traduit de l’anglais (USA) par Sara Doke, Julien Bétan, Sébastien Bonnet, Laurent Queyssi et Claire Kreutzberger.

Toutes les nouvelles d’Ayerdhal

En toute fin d’année dernière à propos de la lecture du dernier recueil de nouvelles de Jean-Claude Dunaych, je vous disais que j’étais en train de lire, petit à petit, Scintillements, l’intégrale de celles d’Ayerdhal. Ca y est, j’ai fini.

ayerdhalL’éditeur a donc rassemblé toutes les nouvelles, et il a ajouté quelques interviews et une préface de Pierre Bordage.

Même si la nouvelle n’était pas la distance littéraire de prédilection d’Ayerdhal qui aimait avoir l’espace d’un gros roman pour déployer son imagination, ses univers et ses trames politiques, ce recueil montre qu’il a quand même écrit quelques textes courts inoubliables. Bien sûr, le niveau est inégal, mais ne serait que pour quelques pépites, il vaut le détour, ravivera la nostalgie des fans et pourra convaincre de nouveaux lecteurs de découvrir toute son œuvre.

Je ne les citerai pas toutes (il y en a quarante), mais

  • J’ai aimé la cruauté sensuelle de Vieillir d’amour, une variation originale sur le thème de la télépathie.
  • J’ai adoré la superbe histoire d’amour fou de L’adieu à la nymphe, et sa chute digne des plus grands spécialistes de la nouvelle.
  • La troisième lame et Pollinisation sont un peu à part, longues nouvelles, partie prenante de l’univers romanesque de l’auteur, elles lui permettent de développer ses personnages et ses idées politiques. Tout en réservant au lecteur quelques belles surprises. J’adore.
  • Scintillements qui donne son titre au recueil est bouleversante, magnifiquement construite et superbe réflexion sur la guerre, la paix, le sacrifice.
  • Notre terre est une réflexion amère et noire sur notre capacité à détruire ce qui nous entoure, même avec la meilleure volonté du monde, mais non sans une bonne dose d’égoïsme. Avec là, en l’occurrence, un environnement qui n’est pas dépourvu de moyens de défense assez expéditifs.
  • Pour les plus tout jeunes (comme moi !), Les seigneurs de la firme, hommage à l’albinos maudit le plus célèbre de la fantasy des années 70, est une variation très intelligente, où la fameuse épée qui a fait fantasmer plus d’un joueur de jeux de rôle se retrouve sous une forme pour le moins surprenante.

Sinon, on croise, au détour d’une nouvelle, Mozart, un chasseur devenu chassé, une version de Jésus pas très catholique, un président mort mais pas tout à fait, Tem alias Temple Sacré de l’Aube Radieuse, aimablement prêté par son ami Roland Wagner et une multitude d’autres personnages …

A noter à la fin de l’ouvrage une très longue et très passionnante interview par Richard Comballot qui revient sur toute sa carrière jusqu’à ses deux premiers thrillers (Transparence et Résurgence), ainsi que sur ses engagements, ses idées, ses amitiés et ses colères.

Un livre indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à Ayerdhal, à la SF française, et à la SF en général.

Ayerdhal / Scintillements Au Diable vauvert (2016).

Dunyach et Ayerdhal

Quelques nouvelles de SF pour finir l’année. Des nouvelles écrites par l’un des plus grands spécialistes français, dont je n’ai, étonnamment, pas encore eu l’occasion de causer ici : Jean-Claude Dunyach. Le dernier recueil s’appelle Le clin d’œil du héron.

  • Est-il illusionniste ? Magicien ? Elles ne le sauront pas. Mais il leur aura fait découvrir un peu de la magie d’Amsterdam, avant de laisser traverser un héron et de repartir, vers d’autres rencontres.
  • La perfection et l’acte d’amour peuvent-ils devenir des formes d’art ?
  • L’astrophysique et l’informatique permettent-elles de mesurer Dieu ? Et de sentir quand il nous quitte ?
  • Qui peut franchir les portes entre les mondes ?
  • Comment rencontrer vraiment les stars immortelles, celles dont l’image nous a fait rêver et fantasmer ?
  • Comment vivent les anges dans notre monde matérialiste, et à quoi doivent-ils renoncer ?
  • De quoi sera fait le luxe dans un futur proche ?

dunyachAutant de questions posées, ce qui ne veut pas dire autant de réponses données. Cela faisait longtemps que j’attendais ce huitième recueil des nouvelles de Jean-Claude Dunyach. Un recueil magique et scientifique, toujours humain, terriblement humain. Un recueil tout en saudade, cette mélancolie souriante qui caractérise si bien son écriture. Un recueil qui donne à penser, à réfléchir, qui ouvre des portes sur d’autres mondes tout en nous faisant nous interroger sur le nôtre.

Un recueil où il manque le petit mot de l’ami Ayerdhal. Mais Jean-Claude Dunyach a quand même su lui donner la parole, en citant en quatrième un extrait d’un de ses romans les plus bouleversants, Parleur ou les chroniques d’un rêve enclavé.

ayerdhalJ’en profite pour signaler, au Diable Vauvert, la parution cette année d’une intégrale des nouvelles d’Ayerdhal : Scintillements. La nouvelle n’était pas sa distance préférée, il aimait les longs romans qui lui permettaient de développer ses idées, ses rages, et ses trames. Mais c’était un exercice qu’il était loin de dédaigner, comme le prouve cette intégrale que je découvre, petit à petit. On y retrouve ses indignations, son humour iconoclaste et ses personnages hors norme.

Dunyach et Ayerdhal, deux auteurs qui seront toujours associés dans mon imaginaire de lecteur, par la grâce de ce roman magistral qu’est Etoiles mourantes. Deux auteurs que je suis très heureux d’associer de nouveau en cette fin d’année en lisant, tour à tour, les nouvelles de l’un et de l’autre.

Il faut lire ou relire Ayerdhal, et il faut lire tous les recueils de nouvelles de Jean-Claude Dunyach.

Jean-Claude Dunyach / Le clin d’œil du héron, L’Atalante / La dentelle du cygne (2016).

Ayerdhal / Scintillements, Au Diable Vauvert (2016).

Le Far west de Marcus Malte

Tiens, je continue avec les Marcus. Après Marcus Sakey, deux nouvelles noires, de Marcus Malte, publiées chez In8 : Far West.

MalteLes Cowboys, c’est le bureau du shérif d’un bled du Mississippi. Un bureau alerté par un coup de fils : un gus se balade avec un énorme lézard en laisse. A priori pas un délit quand même. Et le bureau du shérif en reçoit d’autres des coups de fils saugrenus. Il parait même que certains ont des relations avec des lamas ! Mais attention que derrière la farce ne se cache pas quelque chose de plus sinistre.

Les indiens, ce sont ceux d’Amazonie. La disparition de leur forêt met Lila très en colère. Lila, Jo et Damien. Jo et Damien se sont connus en prison. Damien pour des broutilles, Jo l’ancien des forces spéciales pour avoir tué deux hommes. Et Lila venait les visiter. Quand ils sont sortis tous les deux, Lila les attendait et ils ont fait un bout de chemin ensemble. Jusqu’au drame.

En deux nouvelles, joliment rassemblées en forme de clin d’œil avec ses cowboys et ses indiens, tout le talent de Marcus Malte.

Un humour absurde dans la première, un absurde qui peut faire sourire (comme le début de l’histoire du lézard, ou celle du lama), ou un absurde qui fait froid dans la dos avec cette mère qui apprend à tirer au fusil à sa fille … aveugle. Et un absurde qui grince quand même vite, au détour d’une remarque bien bas de front. Et finalement, on finit dans le sinistre, avec un final que l’on sent arriver, bien glauque, dans les dernières pages. Et toujours une superbe histoire d’amour, racontée magnifiquement en quelques lettres, et qui finit mal, on s’en doutait. On sourit et on a le cœur serré.

Et une sorte d’errance plus classique dans la seconde, avec encore des histoires d’amour, d’amitié, de rages, de douleurs et de violence. Trois magnifiques personnages, dans la lignée de tous ceux de Marcus Malte qui n’a pas son pareil pour camper des paumés inoubliables, des êtres évoluant à la marge, Zodiak, Romain, Sonia, Mister, Tamara … et aujourd’hui Jo, Damien et Lila. On les aime instantanément (même quand ils font peur), ils ont une humanité, une profondeur, des failles qui les rendent bouleversants. C’est une fois de plus le cas.

Marcus Malte / Far West, In8/Polaroid (2016).

Des nouvelles de Ron Rash

Une dernière lecture en retard et après, promis, j’attaque la rentrée. Je ne pouvais pas mieux finir l’été qu’avec Incandescences, le recueil de nouvelles de l’américain Ron Rash.

RashDe la guerre de sécession à nos jours, en passant par la crise de 29 et le retour de la seconde guerre mondiale, douze nouvelles, essentiellement rurales, qui frappent directement au cœur.

Des êtres qui dérapent comme cette femme, frappée par le deuil, qui fait une fixation sur les jaguars, ou cet homme, universitaire, qui ne peut, malgré sa vie de citadin, se débarrasser de ses peurs et de ses croyances de fils et petit-fils de paysan. Des êtres rendus durs par la pauvreté, la misère ou la guerre.

Les temps difficiles qui se déroule au moment de la grande crise dans un vallon semblable à celui de Une terre d’ombre est bouleversante. Portrait poignant d’une femme rendue si dure par la bataille quotidienne contre la faim, et portrait qui prend aux tripes d’un homme qui tente, quand même, de vivre avec elle sans perdre quelques éclats de générosité.

C’est encore une femme forte qui clôt le recueil avec Lincolnites, dure et forte non par choix, mais par nécessité vitale.

Entre les deux, magnifiques pages sur le retour au pays d’un soldat, sur le désarroi d’un vieil homme dépouillé du peu qu’il a, terrible portrait d’un coin perdu où le fils vole et terrifie ses parents, sur un homme qui ne peut rien faire pour ne pas perdre sa femme, et d’une femme prête à tout pour ne pas perdre son mari …

Il y a des histoires de folie, de douleur, d’amour et de dignité. C’est dépouillé, limpide, tranchant et émouvant. Un concentré de la beauté et de l’humanité de l’écriture de Ron Rash. Magnifique.

Ron Rash / Incandescences (Burning bright, 2010), Seuil (2015), traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Reinharez.

Des nouvelles de Jérôme Leroy

J’aime bien avoir toujours sous la main un recueil de nouvelles. Que je lis peu à peu, dans les interstices laissés par les gros romans. Le dernier est signé Jérôme Leroy : Les jours d’après, contes noirs.

Leroy-contesDeux anciens barbouzes règlent leurs comptes à Lille, sur fond de souvenirs d’amours de jeunesse.

Un hommage aux victimes de Guernica couleur sépia.

Quelques futurs possibles, tous plus déprimants les uns que les autres, quoi que … Le dernier braquage du monde n’est pas dépourvu d’une lueur d’espoir, et l’histoire de zombies est assez méchante pour être drôle …

Un éloge de la paresse.

Un hommage pastiche aux grands du roman d’espionnage réussi ; un autre à K. Dick.

Une histoire de fantôme romantique, un chant d’amour au PC, et une vengeance réjouissante qui envoie un sinistre con en enfer fiscal.

Un match de foot (et oui, Jérôme aime le foot) spécialement dédié à David Peace et un cauchemar d’écrivain.

La plupart de ces nouvelles ne sont pas inédites, j’en avais d’ailleurs déjà lu trois, que j’ai eu grand plaisir à relire.

Des hommages réussis à certains de ces auteurs fétiches (et quelqu’un qui aime, entre autres, David Peace, John Le Carré ou Philip K. Dick ne peut pas être totalement mauvais). Les thématiques chères à Jérôme Leroy : le charme des jeunes filles blondes, les vieilles rues de Lisbonne, les luttes syndicales et politiques, la littérature, la nécessité de prendre le temps, de préférence avec un livre et un verre à la main … Elles sont toutes là, traitées avec humour et légèreté, avec élégance aussi et une certaine distance souriante que permet bien le format court.

Un format court qui autorise aussi des idées assez délirantes qui ne tiendraient pas la longueur, et un humour très référencé qui fait mouche en quelques pages mais agacerait sans doute dans un roman.

Bref, le court va bien à Jérôme Leroy, il lui permet d’être tour à tour méchant, respectueux, romantique, drôle, vindicatif ou songeur. Voire déprimé.

A déguster. En paressant un verre à la main cela va sans dire.

Jérôme Leroy / Les jours d’après, contes noirs, La petite vermilllon (2015).