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La valse des tulipes

Un nouveau venu avec un polar qui se déroule en Pays Basque, du côté de Gernika, ça se tente. Mais La valse des tulipes d’Ibon Martín est décevant.

Natalia Etxano, proche de la soixantaine, est assassinée de façon spectaculaire, attachée sur les voies du train que conduit son mari du côté de Gernika. Son meurtre a été transmis en direct sur Facebook. Elle a une tulipe rouge collée dans la main. La police basque, qui n’a pas l’habitude telles mises en scène constitue une équipe mixte avec des flics de la province de Saint-Sébastien, et d’autres de Bilbao.

C’est Ane qui sera à sa tête, avec son collègue Aitor, elle sera rejointe par Julia et Txema. Rapidement la pression monte avec le meurtre d’une autre femme du même âge, ou presque, trouvée elle aussi avec une tulipe rouge.

Là encore il y a du bon. Essentiellement la description du pays, avec ses rias, l’influence de l’océan, la pluie et le vent, les vallées vertes …

Après c’est beaucoup trop sage et scolaire. L’auteur explique bien tout ce que pensent les personnages et pourquoi ils font ceci ou cela, il détaille tout. Les scènes censées être violentes sont beaucoup trop gentilles, on ne tremble jamais quand l’une des héroïnes est en danger tant il est évident que tout va bien se terminer. Du coup ça traine.

La thématique est intéressante à défaut d’être originale, et attention petite révélation, les sœurs du couvent sont de véritables salopes, sans doute d’ailleurs les personnages les plus réussis à mon goût. Le reste est assez plat et manque d’émotion. Et ce n’est pas la faute du traducteur, il nous arrache les larmes quand il traduit Victor del Arbol.

Alors oui c’est plein de bons sentiments, de bonnes intentions, cela condamne ces saloperies de sœurs, les violences faites aux femmes, le machisme, les inégalités, la corruption, on y croise une flic qui fait du surf (jolies pages d’ailleurs sur le rapport à l’océan), une autre tatouée qui joue de la batterie avec des copines dans un groupe féministe et basquisant et dont on sent bien que l’auteur aurait voulu faire une hard-boiled borderline …

Mais non, ça manque de souffle, de folie, de rage. Et les bons sentiments ne font pas forcément les bons romans. Dommage.

Un détail pour la quatrième qui nous parle des « ténèbres franquistes ». Les faits les plus anciens relatés par le roman se déroulent en 79. Franco était déjà mort depuis 4 ans. L’opus Dei et la saloperie bien réelle d’une partie archi réac de l’église espagnole ne doivent rien à Franco. Ils l’ont accompagné bien volontiers, l’ont inspiré, mais existaient avant lui et ont continué à exister après. Donc non, il n’y a pas de ténèbres franquistes dans le roman, mais de vraies saloperies catholiques.

Ibon Martín / La valse des tulipes, (La danza de los tulipanes, 2019), Actes Sud / Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Cinéma : Josep

Si vous avez le temps d’aller au cinéma, et s’ils ne sont pas fermés pour cause d’amusements interdits en ces temps de peste et de choléra ; si la croyance : les dessins animés c’est pour les enfants vous parait aussi absurde qu’à moi ; si vous voulez découvrir une animation originale ; si vous aimez les films qui prennent leur temps et ne courent en permanence d’une péripétie à l’autre, alors allez voir Josep, dessin animé de Aurel.

Dessin animé réalisé par un dessinateur, sur un autre dessinateur (dont j’ignorai tout), Josep Bartoli, républicains espagnol, réfugié en France au moment de la retirada, interné dans le camp de concentration de Rivesaltes, qui réussira à s’enfuir pendant l’occupation et vivra ensuite au Mexique puis à New York.

Un épisode pas franchement glorieux de l’histoire de notre grand pays des droits de l’homme, une histoire racontée de façon pudique sans en gommer la dureté, la saloperie, mais aussi la grandeur, avec une animation parfois minimale, qui tourne autour des œuvres de Josep qui n’arrêta jamais de dessiner même aux pires moments de sa vie.

C’est beau, émouvant, rageant, il y a de vrais moments de chaleur et de lumière au milieux de la noirceur d’une époque, on y rencontre de vrais salauds mais aussi des femmes et des hommes courageux et généreux, on y croise des affreux bien contents de pouvoir maltraiter leurs semblables en s’appuyant sur les ordres du pouvoir, mais aussi des courageux qui ont placé leurs valeurs et leur humanité au-dessus de tout. On sourit et on a la gorge serrée.

A voir, vraiment.

La dernière affaire de Jonnhy Bourbon

Le nouveau Carlos Salem est là, juste à temps pour Toulouse Polars du Sud. Il reprend son personnage le plus célèbre, à savoir Johnny Bourbon pour La dernière affaire de Johnny Bourbon.

Vous vous souvenez d’Arregui, le privé de Madrid, basque d’origine, l’un des rares personnages récurrents de Carlos Salem ? Il a le blues. La cinquantaine approche, il ne s’est jamais remis de la mort de Claudia, mais il gère son agence de main de maître, entre autres parce que les puissants savent qu’il a ses entrées au palais royal.

Mais c’est pour sa tête dure et son honnêteté que son ancien supérieur, du temps où il était flic, vient le chercher. L’un des hommes les plus haïs d’Espagne, magouilleur fini, qui doit avoir un dossier sur quasiment tous les politiques du pays, vient de se suicider en attendant sa mise en examen. Un suicide vraiment ? C’est pour mettre ses gros pieds dans les plats qu’Arregui est contacté.

Dans le même temps, son instinct lui dit d’éviter soigneusement cette fille aux cheveux verts qui veut absolument le voir. Pour combien de temps ? Il va bien avoir besoin dans cette affaire de ses deux associés, et de l’aide ponctuelle de son adjoint le moins discret, Johnny Bourbon qui s’ennuie depuis qu’il n’est plus roi.

Je ne suis pas très objectif avec les romans de Carlos (je ne suis jamais objectif en fait, mais encore moins ici), je suis un fan convaincu de la première heure. Mais là, croyez-moi, même si vous n’êtes pas comme moi, faites-moi confiance allez-y, c’est peut-être un de ses meilleurs romans.

C’est drôle, tendre, mélancolique, j’ai souri souvent, rit plusieurs fois, été au bord des larmes parfois. Du grand Salem qui maîtrise totalement son sujet sans rien perdre de sa folie et de son humour absurde. La façon qu’il a de mettre en scène le roi d’Espagne, à la fois touchant, ridicule, pathétique, courageux, le « sidekick » le plus improbable et pourtant un des plus réussis de la planète polar qui en compte un certain nombre.

Ajoutez une très belle description de son quartier à Madrid, une relation entre Arregui et son père magnifique, l’éloge de l’amitié et de l’amour, une empathie toujours là pour les perdants, les paumés, ceux qui sont différents, ceux qui ont dû se battre bec et ongles pour survivre, de très beaux portraits de femmes de tous âges, et un hommage pastiche aux grands anciens du polar.

Un grand Carlos Salem.

Carlos Salem / La dernière affaire de Johnny Bourbon, (Sigo siendo el rey (emérito) de España, El último caso de Johnny Bourbon, 2018), Actes Sud/Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Rendez-vous à Gibraltar

Parmi les manque de ma culture polar, il y a la trilogie écossaise de Peter May. Je la lirai un jour, promis. En attendant, j’ai lu son dernier, Rendez-vous à Gibraltar.

MayCristina, flic à Marviña, du côté de Malaga, est appelée une nuit pour une intrusion dans la villa habitée par un britannique. Elle ne sait pas alors que l’intervention va entrainer la mort d’une personne, et le danger pour toute sa famille.

Elle ne sait pas non plus qu’elle va rencontrer John Mackenzie, flic écossais que ses chefs détestent venu chez elle prendre en charge un truand recherché au Royaume Unis.

Je ne me suis pas ennuyé, mais il n’y a pas non plus de quoi crier au génie.

Pour commencer le titre français est trompeur, et mis à part la toute fin, rien ne se déroule à Gibraltar, donc vous n’apprendrez rien sur cet étrange bout de caillou anglais en pleine péninsule ibérique.

L’intrigue est plutôt bien menée, le sud de l’Andalousie joliment décrit, avec ses beautés, sa chaleur écrasante et ses carcasses d’immeubles jamais terminés suite à la crise qui a frappé l’Espagne. L’inspecteur écossais avec sa mauvaise humeur et son franc parler amène de l’humour dans le roman. Mais l’ensemble est très sage, avec quelques longueurs parfois larmoyantes, dont une histoire d’amour un poil mièvre.

Gentil sans plus donc.

Peter May / Rendez-vous à Gibraltar, (A silent death, 2020), Rouergue/Noir (2020) traduit de l’anglais (Ecosse) par Ariane Bataille.

La mauvaise herbe

On a découvert Agustín Martínez avec Montepertido, il revient avec La mauvaise herbe. Et il n’aime toujours pas la campagne.

MartinezDepuis que Jacobo a perdu son boulot, sa vie et celle de sa famille, son épouse Irene et sa fille Miriam de 13 ans dégringole. Il leur semble qu’ils ont touché le fond quand ils sont obligés d’aller s’installer dans la maison de la mère d’Irene, à Portocarrero, un village perdu en plein désert à quelques kilomètres d’Almería.

Quelques mois plus tard, alors que Miriam passe la nuit chez une amie du village, des inconnus entrent dans la maison, tirent sur Irene et Jacobo. Elle est tuée sur le coup. Quand il reprend conscience à l’hôpital il apprend que c’est leur fille qui a commandité leur meurtre. Là oui, dans ce village perdu où les haines rancissent sous le voile de la convivialité et des apéros partagés, là oui Jacobo et Miriam touchent le fond.

Ne parlez pas à Agustín Martínez de la beauté du désert et des grands espaces. Il les hait, ils lui font peur. C’est ce qu’il avait expliqué lors d’une table ronde passionnante avec Andrée Michaud lors d’une édition de Toulouse Polars du Sud. Il le confirme ici, avec ce cauchemar en plein désert andalou.

Parce qu’ici tout est moche, chaud, poussiéreux. Les rancœurs, l’ennui, la jalousie mijotent dans la sueur poisseuse. On y étouffe, mais on se sourit quand l’occasion de boire un coup gratuit se présente, et on remercie celui qui invite, même si on a envie de le rouer de coups de pieds. On y est lâche, écrasé de misère et de chaleur, on y bouffe du sable, et on essaie de le noyer sous la bière glacée et le gin tonic.

Et c’est dans cette cocotte minute qu’Agustín Martínez plonge une famille proche de l’explosion, avec deux adultes qui ne se supportent plus, un mari frustré près à passer sa rage sur ses deux femmes, une épouse qui n’en peut plus, et une ado qui n’a plus qu’une envie, que ses parents crèvent pour qu’elle puisse se casser de cet enfer.

C’est poisseux, violent, parfaitement construit. Bienvenue à Portocarrero.

Agustín Martínez / La mauvaise herbe, (La mala hierba, 2017), Actes Sud/Actes Noirs (2020) traduit de l’espagnol par Amandine Py.

Le poids des morts

Le nouveau Victor del Arbol n’est pas vraiment nouveau, c’est en fait son premier roman, publié en 2006. Le poids des morts.

DelArbolAutomne 1975, l’agonie de Franco n’en finit plus. Suite à un coup de téléphone, Lucía et son mari Andres quittent Vienne pour revenir dans la ville de Barcelone qu’ils avaient quitté il y a bien longtemps. L’occasion pour Lucía de régler ses comptes avec son passé, avec la mort de son père en 1945, avec l’enfer qu’elle a vécu adolescente à Barcelone.

Les fils d’une histoire vieille de plus de trente ans vont se renouer, pour le malheur de tous dans une ambiance de fin de règne sanglante.

Fallait-il traduire ce premier roman de Victor del Arbol ? J’avoue que je ne sais pas. Parce que si l’on y trouve déjà tout ce qui va faire son univers, on mesure aussi, quand on connaît les romans suivants, le chemin parcouru.

On trouve donc déjà sa façon de raconter l’Histoire en racontant des histoires individuelles, son souci de se pencher sur ceux qui ne sont que des silhouettes dans les livres. On retrouve les guerres, les moments de tension, Barcelone. Tout ce qui va caractériser les romans à venir.

Mais il lui manque, dans ce premier roman, un souffle, une puissance dans l’émotion, une façon de prendre le lecteur aux tripes pour ne plus le lâcher. Les outils sont là, la façon de construire le mystère, les intentions, mais sans que je puisse dire pourquoi, c’est moins puissant, moins prenant, moins émouvant.

A lire pour ceux qui veulent tout savoir de son œuvre, mais je ne conseillerais pas de commencer par là pour la découvrir.

Victor del Arbol / Le poids des morts, (El peso de los muertos, 2006), Actes Sud/Actes noirs (2020) traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Un peu de cinéma

Fin d’année faste pour moi pour le cinéma, j’ai pu y aller deux fois en moins d’une semaine, et pour voir deux excellents films, récents, les deux primés à Cannes.

Almodovar-01Tout d’abord Douleur et gloire, de l’incontournable Pedro Almodovar, avec un Antonio Banderas absolument génial.

Banderas joue un réalisateur, complètement déprimé, assailli de douleurs dont on ne sait si elles sont réelles ou imaginaires (sans doute les deux). Comme il le dit au début du film, quand il souffre en plusieurs endroits, il prie Dieu, quand il n’a mal qu’à un seul, il redevient athée. Une rétrospective d’un vieux film va l’obliger à sortir de sa retraite, et à revenir sur les souvenirs de toute une vie, de l’enfance pauvre, à ses débuts pendant la Movida madrilène, jusqu’à la mort de sa mère, quelques années auparavant.

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Moins déjanté que certains autres films, certainement très personnel, magnifiquement filmé, avec quelques trouvailles assez géniales, extrêmement émouvant, Penelope Cruz dans le rôle qu’on lui connaît chez Almodovar, toujours aussi belle, et surtout un Antonio Banderas époustouflant de fragilité et d’émotion. Seul le maître espagnol peut vous embarquer dans un tel mélo, vous faire sourire, vous prendre aux tripes, sans que jamais vous n’ayez l’impression de bouffer de la guimauve au kilomètre.

Et une mise en scène et un scénario qui révèlent quand même une petite surprise. La phrase suivante semblera mystérieuse à ceux qui n’ont pas vu le film, et fera peut-être sourire les autres. Mais non, Pedro Almodovar ne fait pas d’erreur dans son film. On le découvre à la toute fin. Comprenne qui pourra … Je n’en dirai pas plus pour ne rien spoiler.

Autre grand plaisir de cinéma, Parasite de Bong Joon-Ho.

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Nous suivons deux familles. L’une riche, vit dans une maison impressionnante, œuvre d’un architecte connu. Le père rentre tard, la mère est débordée sans avoir rien à faire, une fille prépare l’entrée à l’université et le petit dernier, insupportable, est considéré comme un génie méconnu par sa mère. C’est en réalité la gouvernante qui fait tourner la maison, qu’elle connaît pour avoir travaillé pour son précédent propriétaire, l’architecte en personne.

L’autre famille survit dans un appartement en sous-sol, avec vue imprenable sur la chaussée et l’ivrogne qui vient régulièrement pisser sur leurs fenêtres au ras du bitume. Le père a toujours des plans foireux, la mère ancienne lanceuse de marteau est la plus courageuse de la famille, le fils aimerait entrer à l’université, et la fille a tous les culots et un vrai talent de faussaire et de comédienne. Au début du film ils survivent en pliant des cartons de pizza.

Jusqu’à ce qu’un copain du fils qui part en formation à l’étranger le recommande pour aller donner des cours d’anglais à la jeune fille riche, moyennant un faux diplôme concocté par la sœur. C’est le cheval de Troie qui va faire entrer une famille dans la maison de l’autre, jusqu’à ce que …

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Comment montrer la lutte des classes, les inégalités, l’injustice, sans jamais être démonstratif, avec un humour noir décapant, une maîtrise impressionnante de la montée de la tension, une superbe inventivité dans l’arnaque, et une explosion finale qui ne manque de surprendre, même si on se doutait bien que les choses ne pouvaient pas bien finir.

Les acteurs sont absolument parfaits, plus vrais que nature, dans les deux familles, les images superbes, avec une mention spéciale à une séquence dantesque pendant que des trombes d’eau s’abattent sur la ville, et la chute parfaite. Un polar à ne rater sous aucun prétexte, bien noir, grinçant, drôle et réjouissant.

Un roman très sombre de Raúl Argemí

Cela faisait un moment qu’on n’avait pas de nouveau roman de Raúl Argemí. Il revient chez nous avec un polar très sombre : A tombeau ouvert.

Argemi2012, Carles Ripoll est un publicitaire sur le déclin, à Barcelone quand il contacté sur facebook par un correspondant qui signe Thedead. Un correspondant qui en fait ne s’adresse pas au personnage inventé de Carles Ripoll, mais à Juan Hiram Gutierrez, argentin, membre d’un groupe de lutte armée d’extrême gauche dans les années 70, qui réussit à fuir les massacres de la junte de Videla.

Qui de ses anciens camarades, qu’il croit tous mort, ou d’anciens tortionnaires peut vouloir son retour à Buenos Aires ? Et pourquoi ? Cela aurait-il un lien avec un magot planqué dans une banque suisse avant le démantèlement du groupe ? Parce qu’il n’en peut plus de fuir et de vivre avec ses fantômes, Carles, ou Juan Hiram, décide de retourner en Argentine livrer une dernière bataille.

Attention, c’est très sombre, et ça secoue. Gutierrez est tout sauf un personnage aimable, la rage, la honte et l’amertume l’habitent, et sa violence ne demande qu’une étincelle pour exploser. Il se hait et se méprise pour avoir fui, même si la seule autre alternative était la torture et la mort et ne supporte pas celui qu’il est devenu en Espagne. Il vomit les tièdes, les lâches, ceux qui font de grandes phrases sans savoir, les socio-démocrates, ceux qui se croient révoltés alors qu’ils ne font que se mettre minables à force d’alcool et de drogue, les traitres, les amnésiques … Bref un personnage difficile à approcher et aimer, sans concession, ni pour les autres, ni pour lui-même.

Alors tout le monde en prend pour son grade, et le roman se dirige tout droit vers un final que l’on devine très moche. A la fin du roman Raúl Argemí remercie ceux, morts ou vivants, auxquels il a emprunté tel ou tel trait, telle ou telle anecdote. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a aussi un peu, ou beaucoup de lui dans ce personnage, avec qui il partage un passé de lutte armée. Cela rend le roman encore plus poignant.

Alors même si ce n’est pas un roman qui vous remontera le moral, et qu’à un moment ou un autre vous grincerez des dents, n’hésitez pas, foncez à tombeau ouvert vers l’abime.

A noter que Rivages a l’excellente idée de rééditer un précédent roman de l’auteur Patagonia tchou-Tchou, génial roman d’aventure en compagnie d’une magnifique bande de cinglés, dans les paysages merveilleux de Patagonie, sur les traces de Butch Cassidy et du Kid. A lire ou relire absolument.

Raúl Argemí / A tombeau ouvert (A tumba abierta, 2015), Rivages / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco.

La fiancée de la gitane : assez mauvais

Le premier polar d’une auteur espagnole, ça s’essaye. Mais on ne peut pas réussir à tous les coups. Echec avec La fiancée gitane de Carmen Mola.

MolaLe corps de Susana Macaya est retrouvé dans un parc du quartier de Carabanchel, à Madrid. Elle est morte de façon atroce. C’est l’équipe d’élite d’Elena Blanco qui hérite de l’enquête. Parce qu’il y a eu un antécédent, le meurtre de Lara, la grande sœur de Susana, sept ans auparavant, dans les mêmes circonstances. Lara elle aussi tuée à la veille de ses noces avec un gadjo, les sœurs sont gitanes.

Et pourtant l’assassin de Lara avait été arrêté, et il est en prison. Une horreur de plus dans la vie d’Elena qui, depuis des années, dans son temps libre recherche désespérément un être cher disparu, enlevé.

Raté, complètement raté pour moi.

Premier défaut, je trouve le roman assez mal écrit, très scolaire, toutes les actions, tous les sentiments des personnages nous sont expliqués, comme si l’auteur ne faisait pas confiance au lecteur pour comprendre leurs motivations. Donc c’est scolaire et lourdingue.

Ensuite on a droit à la surenchère dans l’horreur, comme si l’auteur s’était demandée : « voyons, qu’est-ce qu’on n’a pas encore inventé comme torture particulièrement barbare dans les polars ? ». Je trouve ça malsain, et surtout vain. En fait c’est superficiel, et putassier.

La seule question que me fait me poser un el roman est celle de la cohérence du catalogue d’actes noirs. Comment peut-on publier côte à côte Carlos Salem, Victor del Arbol, dernièrement le très bon polar argentin Le gardien de la Joconde, et ça, qui est vraiment du tout-venant horrifico-commercial ? Un mystère.

Carmen Mola / La fiancée gitane (La novia gitana, 2018), Actes sud / actes noirs (2019), traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Proenza.

A voir absolument

Même si je n’en cause pas systématiquement, essentiellement parce que je ne me sens pas légitime pour juger un film, ayant moins que pour les livres les outils, ou la patience d’analyser pourquoi tel ou tel film me parait digne d’intérêt (en gros je sais dire j’aime ou j’aime pas, mais pas vraiment pourquoi), je recommence à aller au cinéma, et j’aime ça.

SilenceAutresLà je voulais juste attirer l’attention de tous ceux qui aiment les polars espagnols, et plus particulièrement les romans de Victor del Arbol qui traitent tous, absolument tous, de la mémoire, sur un documentaire qui passe actuellement en France après avoir accumulé les prix (dont le Goya du meilleur documentaire, et le prix du public à Berlin), Le silence des autres, de Almudena Carracedo et Robert Bahar.

1977, la gauche demande l’amnistie de ceux qui sont encore prisonniers politiques, alors que Franco est mort depuis 2 ans. La droite qui est toujours là, accepte mais étend la loi d’amnistie à tous les faits s’étant déroulés durant la période franquiste. En bref, on oublie tout, on ne parle plus de rien, tout, absolument tout est, non pas pardonné, mais effacé.

Sauf que ceux qui ont été torturés, non pas pendant la guerre, mais ensuite, dans les années 50, 60 et même 70, ceux dont les parents sont enterrés dans une fosse commune, fusillés après la guerre, celles dont on a volé les bébés, leur affirmant qu’ils étaient mort-nés, et ce jusqu’en … 1981, ceux-là n’oublient pas, et n’acceptent pas qu’on leur impose le pardon sans rien leur demander.

Et quand le juge Garzon, depuis l’Espagne, arrive à faire arrêter Pinochet en Angleterre, ils se prennent à espérer ; même si Garzon qui veut enquêter sur les crimes du franquisme est démis de ses fonctions. Alors ils vont aller chercher en Argentine une juge qui ouvre des procès pour crime contre l’humanité.

Ce sont ces témoins, leurs luttes, leurs souffrances et leurs espoirs que les auteurs du documentaire filment pendant plus de 5 ans.

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Voilà un film qui éclaire de façon brutale les discussions que l’on a pu avoir à Toulouse avec Victor del Arbol sur la nécessité de faire ressurgir la mémoire, nécessité d’autant plus forte que beaucoup veulent oublier, et que resurgissent, la nostalgie de Franco et le vote d’extrême droite. L’Allemagne, l’Argentine, le Chili, l’Uruguay, l’Afrique du Sud … Tous ces pays ont, imparfaitement certes, mais ont jugé leur passé récent violent. L’Espagne a décidé de l’oublier, par loi.

La chape de silence, la négation que cela implique, avec, encore aujourd’hui, des places du Caudillo, des rues au nom des pires bouchers du franquisme, des ministres de Franco aux affaires, tout cela est une souffrance et une insulte quotidienne pour les victimes et enfants de victimes.

On a oublié tout cela, chez nous aussi, nous qui pensions que les films d’Almodovar (producteur du film), ou les romans noirs des Montalban, Ledesma, ou Del Arbol étaient représentatifs de l’évolution de toute la société espagnole. Voir ce documentaire n’en est que plus indispensable.

On ne s’ennuie pas une seconde, le film alterne interviews sobres, images d’archive, plans sur un superbe monument aux victimes du franquisme, images des ouvertures des premières fosses communes, et suit le suspense de la procédure entamée en Argentine, et des réticences (c’est peu de la dire) en Espagne.

Il est digne, il tord les tripes, fait surgir une rage noire, un dégoût terrible, et rappelle, quand on voit les remontées nauséabondes partout en Europe, Espagne , Italie, France, Hongrie etc … que contrairement à ce qu’on pouvait espérer, « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »

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