Archives pour la catégorie Polars italiens

Noli me tangere

Un roman d’Andrea Camilleri, que ce soit un Montalbano ou non, ça ne se rate pas. Voici donc Noli me tangere Ne me touche pas.

CamilleriMais qui est donc Laura, belle et brillante épouse d’un écrivain romain de renom ? Et où a-t-elle bien pu disparaître ? Son époux, dévasté, fait appel au commissaire Maurizi, tout en lui demandant la plus grande discrétion. Après tout Laura est une personne adulte qui a tout à fait le droit de disparaître. Messages, conversations, témoignages contradictoires des uns et des autres, petit à petit, il va voir apparaître le portrait d’une femme bien plus complexe et profonde que l’image qu’en ont tous ceux qui l’ont approchée. Et à défaut de la retrouver, peut-être réussira-t-il à la comprendre un peu.

Le Maître prouve ici qu’il n’est pas besoin de pondre un pavé de plus de cinq cent pages pour écrire un roman subtil, intelligent, émouvant et profondément humain.

En moins de 150 pages, par petites touches impressionnistes, lettres, dialogues, coups de téléphones, le portrait sensible, parfois drôle, complexe et toujours touchant d’une femme fascinante se dessine, et avec lui, celui de notre monde, ou du moins d’une partie de notre monde.

A noter que si l’on est loin de la Sicile et de l’exubérance de notre ami Montalbano, Andrea Camilleri montre ce qu’il pense de l’autorité avec un personnage de questeur qui ressemble comme un frère à celui qui pourrit la vie de son commissaire préféré. Même bêtise, même soumission veule à l’autorité.

C’est la pincée d’humour qui vient agrémenter ce très joli roman. Encore un grand plaisir de lecture qui nous vient d’Italie.

Andrea Camilleri / Noli me tangere Ne me touche pas (Noli me tangere, 2016), Métailié (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Roméo et Juliette version calabraise

Pour son troisième roman traduit en France, Gioacchino Criaco change de point de vue, mais pas de territoire. Avec La soie et le fusil, nous sommes toujours en Calabre.

criacoDans cette vallée calabraise, depuis la nuit des temps, deux familles s’affrontent, de part et d’autre du fleuve. Jusqu’à que l’eau emporte tout lors d’une inondation meurtrière. Suivant les flots ils se retrouvent tous à l’embouchure, travailleurs d’une plaine fertile mais qui appartient à un autre. La paix semble venue. Une paix dont profitent Julien et Agnese, jeunes gens fous amoureux.

Mais les rivalités renaissent vite, le père de Julien est tué par quelqu’un de la famille d’Agnese et le jeune homme, incarnation des récits sanglants de son grand-père, va prendre les armes et devenir un tueur sans pitié. Jusqu’à la prison, mais sans jamais perdre l’amour d’Agnese. A sa sortie, vingt ans plus tard, une vie paisible est-elle vraiment possible ?

Roméo et Juliette, c’est vieux comme le monde. Ça a été écrit, filmé, conté, joué des milliers de fois. Gioacchino Criaco nous prouve qu’on peut le faire une fois de plus. Si on sait y mettre sa patte.

Ici une terre qu’il aime de toute évidence, même s’il déplore la façon dont certains la traitent. Car même si une partie du roman se déroule à Milan, c’est bien cette vallée calabraise qui est au centre du roman. Une vallée magnifiquement décrite et symbolisée par les deux personnages principaux.

L’autre originalité du roman est de montrer comment on peut être aussi local, enraciné dans sa vallée, et en même temps universel. Car cette histoire de terre dure mais belle, de patrons qui tentent de mettre la main sur elle et sur les hommes qui l’habitent, cette histoire de groupes mafieux qui, sous couvert de protéger un peuple, ne font qu’aider ceux qui l’asservissent, Julien et Agnese la partagent avec un autre personnage rencontré, venu du sud de la Chine.

Cela pourrait être artificiel, mais l’auteur mêle naturellement les deux histoires, nous raconte les légendes des deux contrées, mêle passé mythique et présent en une trame qui emporte le lecteur. On lit à la fois un récit légendaire, et une histoire d’aujourd’hui, et on tremble, une fois de plus, pour ces Roméo et Juliette calabrais.

Ajoutons que Gioacchino Criaco nous offre un très bel hommage aux femmes de cette région qui, avec une patience, une résistance, un amour et une intelligence remarquables tissent leur toile année après année, siècle après siècle pour contrer la violence des hommes et arriver à installer paix et prospérité.

Gioacchino Criaco / La soie et le fusil (Il saltozoppo, 2015), Métailié (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Pas de cèpes pour Soneri

Au risque de me répéter, en ce moment, j’adore les polars italiens. En trois romans Valerio Varesi est devenu un habitué, un auteur dont on attend avec impatience chaque nouvelle traduction consacrée à son commissaire Soneri. Le dernier chez nous ? Les ombres de Montelupo.

VaresiCela devait être des vacances. Le commissaire Soneri a pris quelques jours, en novembre, pour retourner dans son village natal, arpenter les bois du Montelupo pour chercher des champignons, comme il le faisait avec son père. Mais dès son arrivée, au bar ou à l’auberge, à demi-mots, on lui fait comprendre que quelque chose ne va pas dans la famille Rodolfi.

Le père avait fait fortune après la guerre, dans la charcuterie. Il est d’ici, il parle le dialecte et marche dans les bois. Son entreprise fait plus ou moins vivre tout le village. Mais le fils … Le fils parle anglais, ne vient jamais, joue en bourse … Et surtout cela fait un moment qu’on ne le voit plus.

Jusqu’à ce qu’on découvre son cadavre, et que le père se suicide. La quiétude de Soneri, et la cueillette des champignons sont bien compromises et le tableau idyllique de son enfance va être mis à mal.

Dans un paysage imposant, étincelant dans la lumière froide de l’automne, ou caché par le brouillard, la cupidité, le mensonge, le secret et les rancœurs vont définitivement gâcher les vacances du commissaire, mais également le souvenir de son enfance, et le faire douter sur l’image qu’il gardait de son père.

Dans le village, l’arrivée massive de l’argent a fait voler en éclat une solidarité de façade, déjà bien mise à mal par les années de guerre, qui ont vu certains résister, et d’autres profiter. Voire faire les deux, histoire d’assurer ses arrières quoi qu’il arrive.

Paysage magnifiquement décrit, on se croit en balade avec Soneri dans ces bois, on débouche avec lui en plein ciel, on sent la neige qui arrive. Des personnages hors du commun, comme le père Rodolfi et son ennemi intime Le Maquisard, seul point fixe avec la montagne dans une société qui perd ses repères. Une intrigue savamment menée, qui nous perd dans les doutes et le brouillard avant que la lumière ne soit faite. Et une désolante mais ô combien réaliste peinture des dégâts causés par l’arrivée trop rapide d’une importante masse d’argent dans une communauté anciennement condamnée à la frugalité.

Et puis comme dit un personnage avec lequel je ne peux qu’être d’accord : « L’argent rend beau même ce qui est moche, bougonna l’aubergiste. Ça a toujours été de voyous, lança-t-il ensuite, plein de colère, sa voix brisée qui semblait masquer une plainte. Il faut bien l’être pour amasser autant d’argent, non ? »

Encore une très belle réussite de Valerio Varesi, pleine de nostalgie, de sensibilité et d’intelligence.

Valerio Varesi / Les ombres de Montelupo (Li ombre de Montelupo, 2005), Agullo (2018), traduit de l’italien par Sarah Amrani.

Ricciardi, encore et toujours

Les fans (dont je suis) l’attendent tous les ans avec impatience. Le commissaire Ricciardi de Maurizio de Giovanni est de retour dans Les Pâques du commissaire Ricciardi.

GiovanniNous sommes dans la semaine de Pâques, à Naples, en 1932. Tout le monde se prépare à rompre enfin le carême, chaque cuisinière pense à sa « pastiera », ce gâteau traditionnel napolitain qui se mange le dimanche de Pâques. Mais tout le monde n’est pas concerné par l’effervescence des préparatifs et la douceur du printemps qui arrive.

Vipera, la plus belle fille du bordel le Paradiso est retrouvée étouffée dans sa chambre. Le dernier client qui l’a quittée jure qu’elle était vivante à son départ, le suivant l’a trouvée morte. Pour les autorités fascistes de la ville, la mort d’une pute est beaucoup moins importante que la réouverture, discrète, d’un bordel où ils ont leurs habitudes. Mais vous connaissez le commissaire Ricciardi et son inséparable adjoint le brigadier Maione, tant que l’affaire ne sera pas résolue, ils ne lâcheront pas le morceau.

Passer de Dominique Manotti à Maurizio de Giovanni, je ne pouvais pas faire de plus grand écart stylistique. De l’écriture sèche, au bistouri de la grande dame qui met à jour les rouages qui font tourner le monde des affaires au lyrisme plein d’empathie du grand monsieur qui met à nue l’âme tourmentée de Ricciardi et de tout un peuple. De la rage froide et impuissante à la saudade, aux pleurs et aux larmes. Que le polar est divers, que le polar est bon !

De roman en roman on découvre les traditions populaires, sociales et culinaires de Naples avec un plaisir sans cesse renouvelé. De roman en roman, on suit la gorge serrée les vies du tourmenté Ricciardi, du généreux Maione et de sa famille si pleine de vie, de Rosa qui veille sur son protégé, de Livia et Enrica, si différentes, mais amoureuses du même homme, du docteur Bruno Modo, bienfaiteur des quartiers populaires, qui se met en danger car il ne sait pas taire ce qu’il pense du pouvoir fasciste …

Une des grandes forces des romans de la série est de décrire le fascisme sans discours, sans dramatisation, vu par des personnages qui se désintéressent (presque) totalement de la politique, mais qui, peu à peu, vont être confrontés sans le chercher à sa brutalité, sa violence arbitraire, sa bêtise crasse. C’est particulièrement fort dans ce nouveau roman. Sans dénonciation, sans plaidoyer, la charge n’en est que plus efficace et plus terrible. Maurizio De Giovanni frappe au cœur autant qu’à la tête, sans jamais faire dans le larmoyant, sans effets putassiers, en s’adressant à l’humanité du lecteur.

Du grand art.

Maurizio de Giovanni / Les Pâques du commissaire Ricciardi (Vipera, 2012), Rivages (2018), traduit de l’italien par Odile Rousseau.

Rocco Schiavone en pleine déprime

Vous avez sans doute remarqué que j’aime les personnages récurrents, et que j’ai un faible particulier pour les italiens. Dont l’acide Rocco Schiavone d’Antonio Manzini qui revient dans Un homme seul.

ManziniNous sommes juste à la suite de Maudit printemps. Donc ceux qui pensent le lire bientôt, arrêtez là la lecture de cette chronique, et surtout ne lisez pas, par hasard, le résumé en quatrième de couverture.

C’est bon ? Il ne reste plus que ceux qui ont lu les trois premiers romans ?

 

 

Bien. Rocco est en pleine déprime dans ces montagnes du Val d’Aoste qu’il déteste. Le printemps qui arrive ne peut le sortir de l’horreur. Adele, la fiancée de Seba, un de ses meilleurs amis a été tuée, à sa place, dans son appartement où elle était venue pleurer la relation difficile avec Seba. Et même s’il a fait la lumière sur une sombre affaire de corruption dans laquelle trempait la ‘ndrangheta, il reste des zones d’ombre.

Alors Rocco se terre dans une pension sordide et ne met plus les pieds au bureau. Jusqu’à ce qu’un des malfrats qu’il a contribué à faire arrêter soit tué en prison. Et qu’il décide qu’Adele doit être vengée. Alors il va se remettre au boulot, pour finir le travail, et pour retrouver qui pouvait lui en vouloir au point de venir le tuer.

Donc je confirme, impossible de lire Un homme seul si on n’a pas lu Maudit printemps, car ce nouveau roman en est la suite directe.

Ceci dit, on retrouve tout ce qu’on aime dans cette série romano-alpine. Romaine car Rocco est, et reste, totalement romain, malgré ses quelques mois en Val d’Aoste, et malgré les plaisirs qu’il commence, à son corps défendant, à éprouver à se trouver au cœur d’une nature qui revit avec le printemps. Et alpine, ben parce qu’il est dans les Alpes.

Rocco tel qu’en lui-même, mauvais comme une teigne quand on l’embête, fidèle en amitié, la langue acérée, et parfois, quand on s’y attend le moins, le cœur sur la main. Il est méchant, attentif, drôle, humain, sans pitié … Excessif en tout, dans ses qualités comme dans ses défauts.

Les personnages secondaires prennent de l’importance, avec en particulier un duo d’imbéciles qui offrent un pendant nordique très convainquant à l’incontournable Catarella sicilien du Maître.

Rocco et Antonio Manzini continuent à combattre les imbéciles, ceux qui croient que leur argent les met à l’abris de la loi, les pourris et ceux qui aiment faire souffrir leurs semblables, surtout quand le semblable est plus faible. Et s’il faut pour cela faire quelques entorses à la loi, qu’à cela ne tienne.

Bref, j’adore Rocco Schiavone et sa bande, et il me tarde déjà de les retrouver.

Antonio Manzini / Un homme seul (Era di maggio, 2015), Denoël/Sueurs froides (2018), traduit de l’italien par Samuel Sfez.

Une réédition de Massimo Carlotto

Je savais bien que je n’avais pas lu tous les Massimo Carlotto traduits, la réédition de La vérité de l’alligator me permet de combler un oubli.

CarlottoMarco Buratti, dit l’Alligator, ex prisonnier, ex chanteur de blues, est devenu privé, de façon totalement non officielle. Personne ne sait où il habite, mais tous ceux qui comptent savent dans quels bars de Padoue le trouver.

C’est au début d’un concert de blues qu’une avocate vient le voir. Son client, Alberto Magagnin, en conditionnelle, n’est pas rentré en prison à la fin de la journée. Elle voudrait que Marco le trouve avant la police pour lui éviter de prolonger son séjour en taule.

Ancien junkie, toujours sur le point de plonger, il avait été condamné pour meurtre. Lui a toujours clamé son innocence. Les premières recherches de Marco le font buter sur un cadavre : une femme avec qui Alberto semblait avoir une liaison. Un meurtre qui ressemble beaucoup à celui pour lequel il avait été condamné. Voilà qui n’arrange pas ses affaires. D’autant que l’enquête de l’alligator va aller fouiller du côté d’une caste intouchable dans la ville.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le meilleur Carlotto. D’ailleurs pour moi le meilleur Carlotto, c’est un petit texte qui vous laisse sur le cul : Rien, plus rien au monde.

Ceci dit, c’est bien troussé, l’enquête tient la route, l’alligator est un personnage de héros hard boiled bien à la limite comme on les aime d’autant plus crédible que Massimo Carlotto a fait de la prison et sait de quoi il cause. Donc on ne s’ennuie pas.

La peinture du milieu de la petite délinquance est humaine sans préjugés, sans prêche et sans illusion, et celle de la haute société de ce nord de l’Italie sans pitié. A découvrir donc.

Massimo Carlotto / La vérité de l’alligator (La verità dell’ alligatore, 1995), Folio/Policier (2017), traduit de l’italien par Arlette Lauterbach.

Carlo Lucarelli de retour en Erythrée

Je ne sais pas s’il avait prévu ça en écrivant La huitième vibration, mais c’est déjà le troisième volume que Carlo Lucarelli situe dans la colonie italienne d’Erythrée : Le temps des hyènes.

LucarelliNous retrouvons donc avec grand plaisir le capitaine Colaprico, et son assistant, le Sherlock Holmes abyssin, Ogbà déjà protagonistes principaux de Albergo Italia. Cette fois, c’est une épidémie de suicides qui les alerte : tout d’abord trois noirs sont retrouvés pendus à un sycomore. Voilà qui ne risque guère de déclencher la venue d’un capitaine des carabiniers. Mais quand c’est au tour du Marquis Sperandio de se balancer aux mêmes branches, tout le monde s’agite.

La perspicacité de nos deux enquêteurs va être mise à rude épreuve, dans une affaire où un chien étrange, des hyènes, une sorcière, un chef de village, une marquise et quelques autres vont être impliqués. D’autant plus mise à l’épreuve que, comme le dit Ogbà en tigrigna : « Kem fulut neghèr zeybahriawì yelèn » ou comme le dit Sherlock Holmes : « There is nothing so unnatural as the commonplace ». Ou en gaulois (traduit de l’italien) : « il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence ».

Dépaysement, humour, légèreté, hommage à Conan Doyle et magnifique reconstitution historique. Tous les ingrédients des précédents volumes sont bien présents ici. L’écriture de Carlo Lucarelli est toujours aussi jouissive dans sa façon de passer d’un italien à l’autre, en passant par les langues locales. Et ce sans jamais perdre le lecteur, grâce aussi, rendons à César, à son traducteur préféré et habituel.

Cerise sur le gâteau, cette dernière enquête a d’étranges résonnances avec nos tristes temps présents, et les hyènes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Mais je ne peux en dire plus sans déflorer la surprenante chute du roman.

Carlo Lucarelli / Le temps des hyènes (il tempo delle iene, 2015), Métailié (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.