Archives pour la catégorie Polars italiens

Fragile est la nuit

Un nouvel auteur napolitain, chouette. Il faut quand même avouer que Fragile est la nuit de Angelo Petrella n’est pas près de supplanter l’immense Maurizio de Giovanni.

PetrellaDenis Carbone est un bon flic. Mais ça ne lui sert plus à grand-chose. Un peu ripoux il a été attrapé la main dans le sac et muté dans le quartier chic de Naples, où rien ne se passe. Jusqu’à ce qu’une femme d’une quarantaine d’année soit retrouvée morte au pied de la tour de sa magnifique villa. La possibilité pour Carbone de faire, enfin, un vrai boulot de flic.

Mais outre qu’on l’oblige à collaborer avec celui qui l’a fait tomber, il semble que son enquête dérange des gens qui ne plaisantent pas, et sont prêts à tout pour la faire capoter. Ils ne savent pas que Carbone est têtu, et surtout qu’il n’a rien à perdre.

Comme je disais donc, Fragile est la nuit souffre de la comparaison avec les deux séries de Maurizio de Giovanni. C’est peut-être injuste de comparer, mais comme les deux auteurs situent leurs histoires à Naples, difficile de ne pas le faire.

De ce court roman on peut dire qu’il est rythmé, que le ton est vif et ne manque pas d’humour et que l’auteur y reprend avec adresse le cliché du flic très limite, tout le temps entre gueule de bois et cuite, en conflit ouvert avec sa hiérarchie. Donc on ne s’ennuie pas.

Mais ça manque de profondeur, dans la description des personnages, et surtout dans celle de la ville. Si les quartiers sont bien dépeints, ce qui manque beaucoup au fan de Ricciardi ou de son collègue contemporain Lojacono c’est le peuple de ces quartiers. Car c’est bien ce qui fait la force des romans de cet autre auteur de Naples, l’empathie et l’humanité avec laquelle il décrit les napolitains. Ici, mis à part les flics, ils sont bien absents du roman qui se concentre uniquement sur son intrigue.

Il reste une bonne série B, menée à un bon rythme. Ni plus ni moins.

Angelo Petrella / Fragile est la nuit, (Fragile è la notte, 2018), Philippe Rey/Noir (2020) traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

La course des rats

Denoël a traduit le premier roman publié par Antonio Manzini : La course des rats.

ManziniRené, Linceul, Franco et le Chinois sont sur un braquage, qui tourne mal. René réussit à s’enfuir mais est vite rattrapé par les flics. Mais c’est certain, même si c’est une récidive, il ne dira rien. Rapidement, il a des doutes, ces flics sont étranges et s’il y avait eu une trahison ?

Pas si loin, Diego végète dans son boulot, pour une caisse d’assurance. A quarante ans ses perspectives sont minces, pour ne pas dire inexistantes. Sauf s’il avait une étrange promotion …

Diego et René sont frères, mais ne se voient que très rarement, et pourtant, dans les jours à venir, ils se croiseront de nouveau dans les rues de Rome, pour le meilleur ou pour le pire ?

On apprend dans la préface, que c’est le premier roman de l’auteur, republié alors qu’il connait un immense succès en Italie avec son excellente série consacrée à Rocco Schiavone. Je ne sais pas si cette réédition, et sa traduction en français étaient vraiment indispensables.

Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé, le style est alerte, on perçoit par moment l’humour vache qui va être l’une des marques de fabrique de la série, et une des raisons de son succès. Les chapitres courts s’enchaînent bien, les personnages sont hauts en couleur, et les hommes de pouvoir, qu’il soit petit ou grand (le pouvoir), sont caricaturés de façon incisive. Pour finir le jeu de casse pipe final est rondement mené sans concession. Donc le roman est plaisant.

Mais l’ensemble est quand même bien moins abouti que ce qui suivra, hésite entre deux tons, le réalisme style affreux sale et méchants et la fable sociale irréaliste, et du coup on a du mal à vraiment s’attacher aux personnages et à vraiment accrocher à l’histoire. Pour résumer, j’ai lu avec un certain plaisir, mais tout en restant extérieur et peu touché par l’ensemble.

C’est déjà pas mal, mais loin du niveau de la série Rocco Schiavone qui arrive en même temps à me faire rire et presque pleurer. Un coup d’essai et pas encore un coup de maître pour l’auteur qu’il vaut mieux découvrir au travers de ses romans suivants.

Antonio Manzini / La course des rats (La giostra dei criceti, 2017), Denoël (2019), traduit du l’italien par Samuel Sfez.

Merci pour tout Maître

C’est une copine qui m’a appris la très mauvaise nouvelle, Salvo et Catarella sont orphelins, le maître est mort.

Bien entendu, à 93 ans, Andrea Camilleri a eu une belle vie et on ne peut pas dire que ce soit une grande surprise. Mais très égoïstement, je pense à moi. Jusque là je pouvais croire Salvo éternel, croire que tous les ans, jusqu’à la fin des temps, ou du moins du mien, je pourrais retrouver la bande de Vigata.

Et bien non. Il en reste forcément quelques uns non traduits, mais c’est un nombre limité, fini, comme nos vies, et viendra une année où le dernier sera traduit. Sale temps.

En attendant cette année funeste, d’ors et déjà, mille fois merci pour tout Maître.

La théologie du sanglier

En plus de lire des poches, je profite de l’été pour rattraper quelques livres passés à la trappe durant l’année. Dont La théologie du sanglier de Gesuino Némus.

NemusJuillet 1969, quelque part là haut un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. A Telévras, petit village de Sardaigne aussi on se passionne. Matteo, jeune génie de 12 ans, son ami Gesuino qui ne parle pas, que tout le monde prend pour un fou mais qui connait parfaitement tous les sentiers, les plantes et les animaux de la montagne et les chemins vers les criques secrètes, Piras le carabinier sarde qui n’arrête jamais personne, don Cossu, curé, jésuite, qui par la confession sait tout sur tous mais ne dira rien et prend les deux gamins en amitié, Carlo, un journaliste venu faire un compte rendu de voyage qui va tomber amoureux du village et de ses habitants …

Et puis le père de Matteo est trouvé mort, sa mère se pend et Matteo disparait …

C’est un peu facile, mais je ne vois pas comment qualifier ce machin autrement que d’Objet Littéraire Non Identifié. Ca part dans tous les sens. Fragments de chansons, récit du journaliste, improvisation, avec ou sans ponctuation de Gesuino, tirade du curé, fragments en sarde non traduits …

Y a t’il une intrigue policière ? Pas vraiment, même s’il y a des morts un disparu, et qu’on ne connait le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin. Est-ce que je recommande ce roman ? Je ne sais pas.

Tout ce que je peux dire c’est que je me suis régalé, que je me suis laissé prendre dans le tourbillon, que j’ai apprécié chaque page, chacune dans son style, que j’ai aimé ce que l’auteur écrit sur les habitants, leur pain, leur vin, sur les paysages, j’ai aimé ce curé si atypique (menacé régulièrement d’excommunication), j’ai aimé voir le pays depuis les yeux d’un gypaète ou d’un petit sanglier … Bref, j’ai été emporté par le flot. Mais je ne saurais dire s’il vous plaira. Sachez qu’il est à nul autre pareil.

Gesuino Némus / La théologie du sanglier (La teologia del cinghiale, 2015), Actes Sur/Actes noirs (2019), traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

L’enfer du commissaire Ricciardi

Depuis son apparition dans L’hiver du commissaire Ricciardi, j’attends avec impatience les réapparitions du personnage créé par le napolitain Maurizio de Giovanni. Et ô joie, il revient avec L’enfer du commissaire Ricciardi.

De GiovanniLa canicule estivale est là, telle une chape de plomb sur la ville de Naples qui prépare les fêtes de la Madonna del Carmine. Sur le coup de minuit, le professeur Iovine, sommité nationale, titulaire de la chaire de gynécologie est défenestré de son bureau, au dernier étage de l’hôpital. Ricciardi et Maione se retrouvent en charge de l’affaire, alors que la chaleur écrase tout.

Rancœurs, jalousies, amours déçues, chagrins inconsolables … malheureusement le quotidien des deux policiers qui vont mettre en lumière une carrière qui n’est pas aussi lisse et parfaite qu’il semblerait. Et qui, chacun de son côté, vont devoir affronter les difficultés de la vie familiale pour Maione et le poids de la solitude pour Ricciardi.

Encore un excellent Ricciardi, mais y en a t’il des mauvais ? J’y ai retrouvé tout ce que j’adore dans cette série. Des personnages terriblement attachants, la ville de Naples dans tous ses états. L’humanité de l’auteur et la justesse et la tendresse avec laquelle il décrit les plus démunis, les odeurs et les saveurs de chaque saison, la sensation que l’on a de connaître ces personnages et ces rues depuis toujours. Et le contexte historique de ces années 30 avec poids du fascisme, la misère qui pousse une partie de la population à l’exil.

Ne serait-ce que pour cela, chaque volume de la série est indispensable.

Cette fois, en prime l’écriture de l’auteur fait merveille pour décrire la canicule, comment elle abat et anesthésie tout, comment elle est différente d’une simple journée chaude et comment elle affecte la ville, ses habitants, son animation. Et que dire du chapitre médian, qui par petites touches décrit les différents protagonistes, écrasés de chaleur qui tournent et retournent dans la nuit, ressassant leurs remords, leurs soucis et leurs peurs ? Un vrai bijou au centre même du récit.

Pour finir, Maurizio de Giovanni, comme toujours, instille autant de suspense, de tension et d’attente dans la vie privée de Ricciardi et Maoine que dans une intrigue principale une fois de plus parfaitement tricotée. Et c’est cela qui fait que, le roman à peine refermé, le lecteur attend déjà avec impatience la suite.

Maurizio de Giovanni / L’enfer du commissaire Ricciardi (In fondo al tuo cuore. Inferno per il comissario Ricciardi, 2014), Rivages/Noir (2019), traduit de l’italien par Odile Rousseau.

Montalbano patauge dans la boue

Le voilà, il est là ! Qui ? Le Montalbano de l’année. La pyramide de boue, de l’indestructible Andrea Camilleri.

CamilleriIl pleut, il pleut, il pleut … Et Livia déprime, là-bas, dans le nord, au point de ne plus avoir la force pour les engueulades téléphoniques. Si on ajoute des soupçons de baisse de l’audition, et une mémoire qui semblerait flancher, on se doute que notre commissaire Montalbano n’est pas de la meilleure humeur du monde.

Alors quand le téléphone sonne à 6h05 pour l’avertir de la découverte d’un cadavre dans un chantier arrêté pour cause de boue et de désaccord entre les commanditaires publics et la société de construction, Salvo finit de se mettre en rogne. Et ce n’est pas une enquête où les différentes familles mafieuses et les entreprises de construction qu’elles possèdent le prennent pour un couillon qui va arranger les choses.

Un excellent cru. Qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un gag qui marche d’autant mieux qu’on est un habitué de la série, on voit devenir la chute, ou sourit, et quand elle arrive, c’est l’éclat de rire. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups.

On retrouve bien entendu ce qui fait tout le sel de la série, les dialogues hilarants, l’ineffable Catarella, les repas sacrés de Salvo. On est avec les potes.

On découvre un Montalbano touchant, préoccupé par l’état de santé de Livia, et Andrea Camilleri dresse le tableau effarant des mécanismes de mises en coupe réglée de l’île par les familles mafieuses, par le biais d’entreprises de construction qui se partagent le gâteau, avec la complicité d’une classe politique pourrie jusqu’à la moelle.

Entre le paysage de boue désolant après des jours de pluies, et le constat désespérant de la corruption généralisée, le roman écrit par n’importe qui d’autre aurait été sinistre. Comme c’est le maître qui est aux manettes, sans rien enlever à la noirceur du constat, on referme quand même le livre avec la patate. Un talent unique.

Andrea Camilleri / La pyramide de boue (La piramide di fango, 2014), Fleuve Noir (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Les mains sales

Les mains vides n’est que le quatrième roman de Valerio Varesi traduit en France, et pourtant on a déjà l’impression de les connaitre depuis toujours, lui et son commissaire Soneri.

VaresiFinies les vacances en montagne pour chercher les cèpes. En ce mois d’août, comme tous les habitants de Parme, le commissaire Soneri cuit dans son jus. La ville est assommée par une chaleur accablante, et les nerfs sont à vif.

Est-ce cela qui explique que des voyous aient volé l’accordéon de Gondo, un vieil homme qui fait partie intégrante de la ville et joue sur les marches du théâtre ? et que des inconnus aient tabassé à mort le patron d’une boutique de prêt à porter dans son appartement ?

A moins que quelque chose de beaucoup plus sinistre ne se prépare, qui tourne autour de la personne de Gerlanda, usurier qui tient dans ses pognes une bonne partie des commerçants de la ville, et de la vague de rachats de bâtiments et d’édifices dans tout le centre. Des intérêts qui dépassent de beaucoup le faible pouvoir du commissaire d’une petite ville pourraient être en jeu.

J’avais rarement eu autant l’impression de mourir de chaleur qu’en lisant Les mains vides. Soneri et ses collègues n’en peuvent plus, la ville est un four, la nuit n’apporte aucune fraicheur, la fatigue s’accumule … Tout ce contexte est rendu de façon frappante.

Et ne contribue pas à alléger une enquête sinistre et un constat absolument désespérant. La ville de Parme, qui fut rebelle et révolutionnaire est complètement anesthésiée, et pas que par la chaleur. L’appât du gain immédiat, et de la vie facile, sans aucune ambition de construire quoi que ce soit la livre, pieds et poings liés, aux usuriers et mafieux de tous poils. Et contre les puissances de l’argent, qui achètent tout, les pouvoir des flics, aussi entêtés et incorruptibles soient-ils, est bien dérisoire.

Un constat désespérant pour Soneri, mais également pour son auteur et le lecteur. Désespérant et rendu encore plus accablant par le coup de chaud que vous allez prendre en lisant. Au point qu’on se demande comment Soneri va pouvoir se remettre de ce coup là.

Le roman de Valerio Varesi le plus sombre à ce jour.

Valerio Varesi / Les mains vides (Amani vuote, 2004), Agullo (2019), traduit de l’italien par Florence Rigollet.