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Le Disque-Monde n°4

Ca faisait un moment que je ne m’étais pas replongé dans Les annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett. Voici donc le quatrième volume, Mortimer, et là ça y est, on est rentré dans la légende, avec cette variation autour de la MORT, TP est déjà au sommet. Il va s’y maintenir durant des décennies.

TP4Et oui, on y est. Dès les premières pages le talent humoristique de Sir Terry Pratchett avec cette arrivée de la MORT sur un marché à minuit, en hiver.

« C’est à cet instant qu’ils entendirent le clip-clop de sabots […] En fait le mot clip-clop rend incroyablement mal l’espèce de crépitement qui enveloppait la tête de Morty ; clip-clop évoque un petit poney plutôt guilleret, peut-être coiffé d’un chapeau de paille percé de trous pour les oreilles. Quelque chose dans ce bruit faisait clairement comprendre que les chapeaux de paille n’étaient pas en option. […]

L’air parut soudain épais, gras, et les ombres autour de Mortyse bordèrent d’arc-en-ciel bleus et violets. Le cavalier s’avança à grands pas vers lui ; sa cape noire flottait dans son dos et ses pieds produisaient de légers cliquetis sur les pavés. Il n’y avait pas d’autres bruits, le silence écrasait la place comme de gros paquets d’ouate.

Une plaque de verglas vint gâcher l’effet impressionnant.

« OH, FAIT CHIER » »

Mortimer est un jeune homme gentil, intelligent, plein d’excellentes intentions, fils d’un viticulteur dans les montagnes du Bélier, serviable : « il apportait le genre d’aide brouillonne et enthousiaste que les hommes sérieux apprennent vite à redouter […] Grand, roux, taché de son, le jeune homme avait ce type de carcasse qui semble ne répondre que partiellement aux ordres de son propriétaire ; on l’aurait dit formé uniquement de genoux. »

La mort est donc à la recherche d’un apprenti. Pour tenir compagnie à sa fille (et oui, il a une fille, adoptée bien entendu) et pour avoir un peu de temps à lui. C’est qu’il aimerait comprendre un peu ces humains qu’il va chercher quand leur dernière heure est venue. Il voudrait savoir pourquoi ils boivent, ce qu’ils trouvent à déambuler en braillant à deux heures du matin, en se tenant par la taille, l’un derrière l’autre, à la fin d’un banquet, il veut comprendre la pêche à la ligne … Malheureusement Morty, s’il porte un prénom prédestiné, n’est pas le plus adroit des apprentis, et surtout, lui aussi veut comprendre, et est choqué par ce qui n’est pas juste. Or dans ce boulot, il n’est pas question de justice, bien évidemment. Donc des catastrophes sont à prévoir.

Un roman d’apprentissage donc, dans tous les sens du terme. Et une réflexion sur la mort. Et beaucoup d’humour. Et cette Mort si souvent sinistre ailleurs, extrêmement attachant ici, sans doute le personnage le plus présent dans l’œuvre de Terry Pratchett. Un personnage étonnamment humain en même temps que totalement inhumain, qui permet à l’auteur et au lecteur de se poser, grâce à son regard décalé, quelques questions sur des activités, des actions, des habitudes que nous ne remettons habituellement pas en question.

C’est fin, intelligent, drôle, ça interroge aussi sur le pouvoir, le rôle des femmes, la responsabilité, il y a du rire, de la baston, de l’amour, de la magie, des chats et la MORT. C’est génial.

Terry Pratchett / Mortimer (MORT, 1987), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Le Disque-Monde n°3

Je continue la série avec La huitième fille de Terry Pratchett.

TP3On le sait déjà depuis les deux premiers volumes, les mages ne sont pas très fiables. C’est ainsi que Tambour Billette, sentant la Mort venir, va léguer son bourdon (gros bâton plein de magie) au huitième fils d’un huitième fils très loin de l’Université de l’Invisible, dans les montagnes du Bélier.

Sauf que le huitième fils s’avère être une huitième fille. Et qu’on n’a jamais vu de fille mage. Devant la catastrophe annoncée, les parents commencent par demander à la sorcière locale, Mémé Ciredutemps, d’élever leur fille. Mais …

Pour présenter de quoi parle l’histoire, quoi de mieux que de citer le prologue ? « Peut-être permettra-t-elle, cependant, d’expliquer pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié et pourquoi Merlin était un homme. Parce que la présente histoire parle aussi de sexe, mais probablement pas dans le sens athlétique, acrobatique, comptez-les-jambes-et-divisez-par-deux du terme, à moins que les personnages n’échappent totalement au contrôle de l’auteur. »

Quoi de neuf dans ce troisième volume ? Je dirais que la série se met véritablement en place, un nouveau personnage essentiel entre en scène : Mémé Ciredutemps, sorcière vedette de la série. Mémé est toujours habillée en noir, elle pratique très très peu la magie, mais est très observatrice, et sait parfaitement que ce qui fait la sorcière, c’est son chapeau. A condition qu’il soit posé sur une tête solide.

Dès ce troisième volume, Terry Pratchett s’attaque à une thématique de notre monde : la place des femmes dans la société. Il s’y attaque déjà avec toutes les qualités que l’on verra par la suite : humour, fantaisie, intelligence et complexité. Car on verra ici que ce ne sont pas seulement les hommes qui n’envisagent pas qu’une femme occupe un de leur poste, même la pourtant très intelligente Mémé n’y est guère favorable, pensant que chacun doit rester à sa place. La différence étant que notre sorcière préférée est capable de changer d’avis, chose beaucoup plus difficile pour les mandarins de l’Université de l’Invisible, qui ressemble de plus en plus à une Université bien de chez nous !

Et puis on trouve déjà le génie de l’auteur pour décrire d’une façon aussi précise que drôle des sentiments que l’on a tous les jours, sans savoir mettre les mots sur nos ressentis.

On dirait par exemple qu’il connait ma fille : « l’ennui avec sa fille, plutôt que de la désobéissance ordinaire, c’était cette façon exaspérante qu’elle avait de continuer à discuter longtemps après qu’elle aurait dû se taire. »

Et voilà comment il décrit un idiot : « Le tenancier du Violon Dingue se prenait pour un homme qui avait beaucoup vécu, ce qui était vrai ; trop bête pour être vraiment cruel et trop paresseux pour être vraiment méchant, il vivait peut-être dans un corps qui avait pas mal bourlingué, mais son esprit n’avait en revanche jamais franchi les limites de son crâne. »

Déjà un très bon volume.

Terry Pratchett / La huitième fille (Equal rites, 1987), L’Atalante/La dentelle du cygne (1994), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Les Annales du Disque-Monde 1 et 2

Chose promise, chose due. Les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde se suivent (c’est les seuls dans toutes la série). Voici donc La huitième couleur et Le huitième sortilège de Terry Pratchett.

TP-01Où nous allons faire connaissance du Disque-Monde, ce monde qui vogue dans l’espace, soutenu par quatre éléphants posés sur le dos de la grande tortue A’Tuin.

Dans ce monde Ankh-Morpok, La Ville, celle qui abrite l’Université de l’invisible, l’école des mages, mais aussi une multitude de guildes que nous apprendrons à connaître au fil des volumes. Une ville qui brûle au moment où on la découvre. Deux voleurs/barbares la regardent, et voient apparaître trois silhouettes : Rincevent, le sorcier le plus nul qui ne soit jamais passé par l’Université, Deux-Fleurs qu’il accompagne, un personnage inhabituel, le premier touriste du Disque-Monde, et Le bagage, une malle un peu spéciale, taillée dans du bois très magique, qui accompagne Deux-Fleurs partout où il va.

TP-02Pourquoi la ville brûle-t-elle ? Comment Rincevent, son protégé (protégé ?) et leur bagage, vont-ils croiser la route de dragons, mages, démons, sorciers ? Comment vont-ils éviter d’être noyés, envoyés par-dessus bord, sacrifiés à divers Dieux, lynchés par des foules ne colère ? Comment vont-ils rencontrer des personnages aussi mythiques que Cohen le Barbare (légende vivante, bien qu’âgé de 87 ans) et la Mort ? Et comment vont-ils sauver le monde ?

C’est tout cela, et bien d’autres choses que vous découvrirez dans ces deux premiers volumes.

Dans un des articles du recueil précédemment chroniqué, l’auteur le dit lui-même, les nouveaux lecteurs commencent généralement par ces deux romans, et ce ne sont pas les meilleurs de la série, loin s’en faut. Et c’est vrai. Le premier en particulier, s’il fait preuve déjà d’une belle imagination et d’un sens du loufoque avancé est loin d’avoir la densité et la finesse de ce qu’on pourra lire par la suite.

Foutraque, il ressemble un peu à un fourre-tout ce tous les poncifs de la fantazy, assaisonnés quand même à ce qui va devenir, au fil des romans, la fameuse « sauce Disque-Monde ». A savoir prendre systématiquement le contre-pied de ce à quoi on s’attend, sauf quand on s’attend au contre-pied parce que sinon ce n’est plus un contre-pied. Vous suivez ?

Et puis, on fait quand même connaissance de quelques personnages emblématiques de la suite : Rincevent, l’anti-héros parfait, le Bagage, seule malle qui vous regarde sans yeux, vous juge sans morale, et vous poursuit … avec plein de jambes, Cohen le Barbare, que l’on retrouvera, et surtout, surtout La Mort, un des meilleurs personnages de l’auteur.

Certaines de ses cibles à venir sont déjà identifiées : Dès le prologue du premier roman La huitième couleur TP donne une petite idée de sa grande révérence et du respect dans lequel il tient les religions.  Où va donc A’tuin dans son voyage dans l’espace ?

« Une théorie voulait qu’A’Tuini vienne de nulle part et poursuive sa route à une allure uniforme, ou à un train constant, vers nulle part, pour l’éternité. Cette théorie était populaire auprès des universitaires.

Une autre théorie, qui avait la faveur des plus religieux, affirmait qu’A’Tuin se traînait de l’origine vers l’Heure du Frai, comme toutes les étoiles du ciel, supportées elles aussi, bien évidemment, par des tortues géantes. Arrivées au but, elles s’accoupleraient une seule et unique fois, de façon brève mais passionnée, et de cette union torride naîtraient de nouvelles tortues, porteuses d’un nouvel arrangement de mondes. L’hypothèse avait reçu des plus respectueux le nom de Théorie de l’Attraction Universelle. Des autres, celui de la Grande Partouze. »

Pour ce qui est de l’admiration de TP pour les riches :

« Toute la ville basse de Morpork était désormais la proie des flammes, et les citoyens plus riches et méritants d’Ankh, sur la rive opposée, affrontaient la situation avec courage en coupant frénétiquement les ponts. »

On fait connaissance avec l’Université des mages, qui sera par la suite une inépuisable source de joie, et fait penser très fort à pas mal d’assemblées professionnelles de mâles pas toujours très compétents :

« les huit sorciers les plus puissants du Disque-Monde se plaçaient aux angles d’un octogramme de cérémonie. Ils n’étaient probablement pas les plus puissants, à vrai dire, mais disposaient certainement de grands pouvoirs de survie, ce qui, dans un monde de magie livré à une compétition acharnée, revenait presque au même. »

Cohen

Et voilà un bon exemple de l’humour de l’auteur, qui moi me fait beaucoup rire : La Mort – qui est de sexe masculin comme tout lecteur du DM le sait – a été invoqué alors qu’il était en soirée, et les mages, polis et prudents, s’en séparent avec politesse :

« J’espère que c’est une bonne soirée

– POUR LE MOMENT OUI, dit la Mort d’un ton égal. A MON AVIS L’AMBIANCE VA VITE RETOMBER À MINUIT.

– Pourquoi ?

– PARCE QU’ILS S’IMAGINENT QU’À CETTE HEURE-LÀ JE VAIS RETIRER MON MASQUE. »

Et cet exemple de dialogue :

« Oui, mais enfin, c’est chez moi, vous comprenez ?

– Non, fit le boutiquier, pas vraiment. Moi, je dis toujours que chez soi, c’est là où on accroche son chapeau.

– Euh … non, intervint DeuxFleurs, toujours désireux d’éclairer ses semblables. Là où on accroche son chapeau, c’est un porte-chapeaux. Chez soi c’est … »

Ajoutez une description hilarante et très juste du premier touriste, d’un commerçant qui préfigure … vous verrez quoi, celle glaçante d’un mouvement de fanatiques qui fait froid dans le dos, et vous avez deux bouquins qui annoncent le génie à venir.

Terry Pratchett / La huitième couleur (The color of magic, 1983), L’atalante/La dentelle du cygne (1993), / Le huitième sortilège (The light fantastic, 1986), L’atalante/La dentelle du cygne (1993) traduits de l’anglais par Patrick Couton.

La fin d’une œuvre exceptionnelle.

Et voilà. Je ne voulais pas le lire, je retardais le moment. Mais il faut bien conclure l’histoire. La couronne du berger est bien le dernier tome du Disque-Monde. Reste plus qu’à tout relire. Ciao Sir Terry Pratchett.

PratchettCa frémit dans le Causse. Tiphaine Patraque et les Nac mac feegle le sentent dans leurs os. Tiphaine avec appréhension, les affreux avec impatience. Il semblerait que les elfes, ces saloperies malfaisantes à qui Tiphaine avait mis une raclée se préparent de nouveau à venir dévaster le monde.

Mais ils ne savent pas que le monde change, que le chemin de fer est arrivé, que les gnomes ne sont plus des parias absolu, et que les hommes sont peut-être moins sensibles à leur magie. Ceci dit une invasion d’elfes et de fées n’est pas une chose à prendre à la légère. D’autant plus que chez les sorcières aussi il y a du changement …

C’est donc bien le dernier Pratchett, le testament, la fin d’un Disque-Monde qui change inexorablement. L’auteur fait ce qu’il veut. Mais ce chapitre 2, merde, c’est pas cool comme diraient mes ados. C’est pas gentil, ça double le bourdon, ça ravive la peine ressentie à l’annonce de la mort du grand Terry.

Un épisode crépusculaire, avec quand même son lot d’inventions, de sourires, de personnages que l’on aime d’autant plus qu’on ne les reverra plus. C’est l’adieu du maître à ce monde auquel il a donné vie et qui a donné tant de bonheur à ses lecteurs.

Notre monde va être un poil plus gris, un poil plus triste maintenant qu’on sait qu’on n’aura pas, année après année, quelques centaines de pages synonymes de quelques heures de bonheur et d’intelligence. On doit tous mourir. Egoïstement, j’aurais préféré que Terry Pratchett, Tiphaine, Mémé, Nounou, Rincevent, Vimaire, Vétérini, Côlon et Chicard, Détritus, Hilare Petitcul … vivent un peu plus longtemps que moi, disons encore une petite cinquantaine d’années.

Et je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une pensée pour Patrick Couton qui traduit le Disque depuis le début. Lui aussi a dû avoir un pincement au cœur.

Heureusement, pour chasser la grisaille, je peux recommencer, depuis le début, avec La huitième couleur, et les retrouver tous.

Terry Pratchett / La couronne du berger (The shepherd’s crown, 2015), L’Atalante/La dentelle du cygne (2016), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett, Coup de tabac

C’est la tradition, tous les ans on découvre un nouveau Terry Pratchett. Une tradition absolument excellente. Le cru 2012 s’appelle Coup de tabac.

PratchettLe célèbre commissaire divisionnaire Vimaire du Guet d’Ankh-Morpork c’est fait complètement coincer. Tous ont complotés à sa perte, il est cuit. Vétérini, grand patron de la ville, ses agents, jusqu’à son épouse, dame Sybil … Tous. Et le voilà donc obligé de prendre … des vacances. Pire, des vacances à la campagne, un endroit sans rues, sans pickpockets, sans hurlements et bagarres, sans assassins patentés. Mais à la campagne il y a pire. Il y a du silence, et des yeux qui regardent, partout. Des yeux d’oiseaux, de vaches, de moutons, qui sait, de poissons ? Mais un flic est et reste un flic, partout. Et dès qu’il arrive dans le village du grand domaine de la famille de son épouse, dès qu’il met un pied au bar, dès qu’il rencontre les premiers notables … Vimaire sait que de sales, très sales coups ont été tramés ici. Le genre de vraie saloperie dont tout le monde est plus ou moins complice. Finalement, les vacances pourraient bien se révéler plus intéressantes que prévu.

Ce n’est peut-être pas le meilleur Pratchett, mais c’est un bon numéro des Annales du Disque monde. Ce qui veut dire qu’on est déjà très nettement au dessus de la moyenne ce qui peut se lire ailleurs, tous genres confondus. J’allais écrire qu’en plus on y retrouve Vimaire et ses agents du Guet, mais si je réfléchis bien j’aime toutes les « sous-séries », sorcières, mages, flics … Ils sont tous géniaux là-dedans.

Comme toujours, on rit et on sourit beaucoup. Comme toujours on est enchanté de retrouver de vieilles connaissances qui, bien que vivant dans un monde complètement loufoque en apparence, nous sont devenus aussi familiers que les personnages récurrents de Nesbo, Hurley ou Ledesma. Comme toujours, et bien qu’on en soit au 34° épisode de la série on se régale et on en redemande.

C’est qu’une fois de plus, en plus du style inimitable et de ses histoires bien léchées, Terry Pratchett met le doigt là où ça fait mal. Cette fois on s’éloigne de la ville pour pointer la rigidité, les pesanteurs, les inégalités, les silences pesants, les petites saloperies quotidiennes d’une campagne où l’ordre établi, le regard des autres et la mainmise de quelques familles sur le territoire semblent éternels.

Et là, au travers de Vimaire, l’auteur nous fait le plaisir de faire voler tout ça en éclat. Et c’est bon ! D’autant plus qu’à l’opposé d’auteurs qui parfois se complaisent dans le cynisme et la misanthropie, Terry Pratchett, de toute évidence, aime les gens. Malgré (ou à cause) de leurs faiblesses, de leurs défauts, de leurs lâchetés … Parce que chez lui ils sont aussi capable, parfois, d’un éclair d’humanité et de courage. Et ça aussi ça fait du bien.

Bref, vive Pratchett, vive le Guet, vive Vimaire !

Terry Pratchett / Coup de tabac (Snuff, 2011), L’atalante/La dentelle du cygne (2012), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Des nouvelles de Terry Pratchett

Me revoilà après quelques jours de vacances …

PratchettAprès La belle vie il me fallait une lecture qui me redonne confiance dans l’être humain. Et je venais de découvrir un recueil de nouvelles de Terry Pratchett. Sobrement intitulé Nouvelles du Disque-Monde. Excellent antidote contre la morosité et le désespoir.

Les mages, la MORT, mémé Ciredutemps, le guet et même Cohen le Barbare, ils sont tous là, dans six nouvelles.

Je ne vais pas vous mentir, Terry Pratchett lui-même déclare, tout de go, qu’il n’est pas un écrivain de nouvelles. Et c’est vrai qu’il est ici moins à l’aise que lorsqu’il a du temps pour développer. C’est vrai aussi que je ne conseille pas ce recueil à ceux qui ne connaissent pas les romans. Mais pour les fans en manque, et en particulier s’ils ont un coup de blues, ce n’est que du bonheur.

Car même si les histoires sont parfois un peu minces, on retrouve la patte Pratchett, avec sa façon unique de mettre en mots, dans un univers loufoque, des choses que nous avons tous vues ou vécues sans jamais arriver à les formuler.

Exemple, à propos d’une publication d’une université concurrente de l’Université de l’Invisible :

« Oh, j’crois pas que c’était destiné à être lu. Plutôt à être écrit »

Et puis cela, à propos de notre sorcière préférée :

« Des tas de gens peuvent parler d’une manière tranchante, se disait Nounou. Mais Esmé Ciredutemps, elle, arrivait à écouter de manière tranchante. Elle arrivait à rendre des propos ridicules rien qu’en les entendant. »

Un dernier pour la route, ce dialogue entre Nounou Ogg, sorcière souvent bienveillante, et Esmé Ciredutemps, sorcière plus … intransigeante. Un dialogue 100 % Pratchett :

«- Pas très aimable ce que t’as fait.

– J’ai rien fait 

– Ouais, ben … c’est pas très aimable, ce que t’as pas fait. C’est comme retirer la chaise quand quelqu’un veut s’assoir dessus

– Ceux qui regardent pas où ils s’asseyent feraient mieux d’rester debout »

Donc six nouvelles un peu minces (sauf la dernière, très émouvante), mais tout ce qu’il fallait pour me requinquer.

Terry Pratchett / nouvelles du Disque-Monde, L’Atalante/La dentelle du cygne (2011), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Pratchett 1 – Bigots 0

Encore et toujours Terry Pratchett … Avec cette fois un roman de la série des aventures de Tiphaine Patraque, sorcière jeune mais talentueuse des Causses. Je m’habillerai de nuit, le plus récent ouvrage, prend la suite de L’hiverrier.

Tiphaine Patraque est donc la sorcière de la région du Causse. Rude boulot pour une gamine de 16 ans. C’est pas glamour sorcière … On aide aux accouchements, on assiste les mourants, on soigne les bêtes, on s’occupe des plus vieux tous seuls dans leurs masures … Et ça c’est pour les jours où on s’ennuie. Parce qu’en plus il faut supporter d’être « aidée » par les Nac Mac Feegle, ces homoncules en kilt pleins de bonne volonté et d’énergie, mais qui ferait passer une nuée de criquets pour une mission humanitaire. Et puis il faut réagir à l’extra-ordinaire. Comme quand un père alcoolique et violent tue le bébé à naitre de sa fille à coups de pieds, ou quand, comme ces derniers temps une entité haineuse répand insidieusement dans les esprits faibles l’idée que la Sorcière est la cause de tous leurs maux … Bref, c’est pas demain que Tiphaine va s’ennuyer.

Je devrais me lasser, Pratchett aussi devrait se lasser. Ou au moins connaître quelques bas au milieu de tous ces hauts … Et bien il n’en est rien.

C’est la rumeur, la chasse aux sorcières (dans tous les sens du terme connus, plus quelques uns qu’il invente !) qui sont au centre de cet opus. Terry Pratchett ne s’en cache pas, sa préférence va nettement aux sorcières, ces fortes femmes, pragmatiques à l’excès, dévouées à une communauté (voire à l’humanité), parfois un rien hautaines, susceptibles et cassantes. En face, les religieux de tous poils, les montreurs de doigt, ceux qui désignent à la foule (pas toujours très futée) le bouc émissaire, les moralisateurs à poil dur, les donneurs de leçons …  ne font pas le poids, même s’ils peuvent faire peur.

D’ailleurs voici ce que Tiphaine assène à une bonne âme toujours prête à voir la poutre dans l’œil du voisin :

« La cuisinière m’a dit que vous êtes très croyante, toujours à genoux, et je n’ai rien contre ça, rien du tout, mais il ne vous est jamais venu à l’idée d’en profiter pour prendre une serpillère et un seau avec vous ? »

Le mécanisme de la rumeur et de son effet sur les foules et magnifiquement disséqué, démonté et remonté à la mode Pratchett. La façon de transformer celui qui est différent, plus moche, ou plus vieux, ou plus bizarre … en un monstre coupable de tous les mots est disséquée. Tel le caricaturiste surdoué, il accentue les défauts, fait ressortir les traits marquants et fournit un résultat plus vrai que le modèle. Et beaucoup plus drôle.

Bref un autre à lire sans faute.

Terry Pratchett / Je m’habillerai de nuit (I shall wear midnight, 2010), l’Atalante/La dentelle du cygne (2011), traduit de l’anglais par Patrick Couton.