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Disque Monde n°10

« Du friçon ! De l’aventure ! Avec les étoiles Victor Marasquino et Delorès de Vyce. Et avecque mille éléfants !

Une daibauche de passionne et de grands aiscaliers sur fond d’hystoire tumulte-tueuse : QUAND S’EMPORTE LE VENT D’AUTAN »

TP 10Avant la rentrée, encore quelques vacances avec la suite de ma lecture de l’intégrale des Annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett, le 10° volume consacré à la naissance du cinéma : Les zinzins d’Olive-Oued.

A l’université de l’invisible, le jeune Victor est un étudiant de génie. Pour continuer à toucher l’argent de l’héritage de son oncle, il doit devenir mage. Mais comme il n’a pas envie de travailler, il s’ingénie à rater les examens. Facile ? Non car il doit quand même avoir une note minimale pour continuer à toucher l’argent. Un génie vous dis-je. Jusqu’au jour où il assiste à un spectacle proposé par les alchimistes, ces rigolos qui habituellement passent leur temps à faire sauter des machins. Des images animées projetées sur un drap.

Et peu de temps après, avec un corniaud qui parle (et dit « ouah » quand il veut passer inaperçu), des nains, des trolls, des charpentiers, des peintres … le voilà en route vers Olive-Oued, sans trop savoir pourquoi. La magie d’Olive-Oued commence à agir et rend fous ceux qu’elle appelle. Une magie et une folie qui vont conquérir Ankh-Morpork. Mais en parallèle la réalité s’affaiblit, et la membrane qui la sépare des choses qui rodent derrière devient fine, fine, fine …

Naissance du cinéma donc, dans toutes ses dimensions. La naissance des stars, des producteurs, de la publicité (avec un génial Planteur-Je-Me-Coupe-La-Gorge), des agents, la couleur, le muet … Tout ça dans le monde de Pratchett, ce sont des diablotins qui peignent les images enfermés dans une boite. Références constantes aux premiers grands films, très drôles pour qui a un minimum de culture cinématographique et de l’histoire du cinéma.

Le tout émaillé de quelques réflexions très pratchettiennes :

« Bref, une guerre civile avait éclaté, phase par où toute civilisation adulte se doit d’être passée … »

« Cette Ankh-Morpork-là ressemblait beaucoup plus à Ankh-Morpork que la vraie. »

Vétérini assis à côté des deux acteurs, des deux étoiles devrais-je dire, se pose des questions sur leur célébrité :

« Il avait l’habitude des gens importants, du moins de ceux qui se jugeaient importants. Les mages devenaient importants par des hauts faits magiques. Les voleurs par les vols audacieux, de même, quoi que de manière légèrement différente que les marchands. Les guerriers en gagnant des batailles et en restant en vie. Les assassins par des inhumations habiles. Les sentiers ne manquaient pas qui menaient à la gloire, mais balisés, on suivait leur tracé. Ils respectaient une certaine logique. […]

Oui c’était fascinant. On pouvait devenir célèbre rien qu’en étant … célèbre, quoi. »

Je me demande ce qu’aurait pensé Vétérini du monde d’aujourd’hui …

Un excellent volume, à la fois critique et hommage, moquerie tendre et respectueuse, un des très bons.

Terry Pratchett / Les zinzins d’Olive-Oued, (Moving pictures1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997) traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque Monde n°9

Un volume très court, sorte d’intermède dans les annales : Faust Eric de Sir Terry Pratchett of course.

TP9Eric est un jeune couillon qui veut des trésors, la plus belle femme du monde et la vie éternelle. Pour cela, le plus simple c’est bien connu, c’est de faire un pacte avec le Diable, ou du moins sur le Disque Monde, avec un démon. Mais l’incantation foire un poil, et c’est Rincevent, perdu dans les limbes depuis sa dernière aventure, qui va apparaître dans le pentacle. D’où bien entendu, une série de catastrophes.

Court, efficace, comme une suite de novellas, drôle, très drôle, avec en final une peinture très réussie de ce que pourrait devenir l’enfer si on en confiait la tête, non pas à un seigneur démon, mais à un gestionnaire issu d’une école de management … C’est fort bien vu, glaçant et hilarant.

Et puis, chapeau au traducteur une fois de plus. Je ne sais pas quelle est la VO de cette blague, mais ça marche parfaitement en VF, et c’est représentatif de l’humour pratchettien :

Rincevent et Eric sont en train de s’échapper de l’enfer, voici ce qu’ils voient :

« Il baissa les yeux sur les larges marches qu’ils gravissaient. Une innovation ces marches : chacune était formée de grandes lettres taillées dans la pierre. Celle sur laquelle il posait le pied, par exemple, disait : J’ai voulu faire au mieux.

La suivante : J’ai cru que ça vous plairait

Eric, lui, se tenait sur Pour le bien des enfants.

-Bizarre, non ? fit-il. Pourquoi c’est comme ça ?

A mon avis, ce sont de bonnes intentions, répondit Rincevent. »

Terry Pratchett / Faust Eric (Faust Eric, 1990), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque monde n°8

Un polar français neurasthénique, hop, un Terry Pratchett, En plus là, coup de bol c’est Au Guet ! soit le début de la saga du 87° District d’Ankh-Morpok. Peut-on faire mieux ? Non.

TP8Le guet municipal de nuit d’Ankh-Morpok n’est pas exactement un corps de police d’élite. Il se compose en tout et pour tout du Capitaine Vimaire, qui boit pour oublier tous les soirs, de Chicard, dont personne n’est absolument certain qu’il soit vraiment humain, et du Sergent Côlon qui est arrivé au faite de sa carrière. Le guet est juste sur le point d’accueillir son premier volontaire, un certain Carotte, aussi naïf et ingénu que bien intentionné et … baraqué. Et puis il a ce truc, incompréhensible, quand il vous demande de le suivre pour faire appliquer la loi, vous pourriez le suivre jusqu’au bout du monde. Et pourtant, Chicard a essayé de lui apprendre quelques trucs :

« Tout ce que tu as à faire, c’est te balader la nuit dans les rues et crier « Il est minuit, tout va bien – Et si tout ne va pas bien ? » je lui ai demandé. Alors il a dit « Tu te démerdes pour trouver une autre rue vite fait » »

Alors quand une sorte de société secrète arrive, par le plus grand des hasards à invoquer un dragon, si le Guet est l’ultime rempart, Ankh-Morpok et ses habitants sont mal partis. Quoi que …

Tout le génie de Terry Pratchett, dans la construction, dans son humour, dans ses descriptions qui font immédiatement naitre des images :

« D’épaisses volutes de fumée restaient suspendues en l’air, peut-être pour éviter de toucher les murs. »

Qui sait si bien saisir la nature humaine en quelques mots :

« Qu’on lui laisse les aigris dont les torrents de venin et de rancœur n’étaient retenus que par de fragiles barrages de nullité et de paranoïa miteuse. »

Ou quand, au détour d’une phrase, vous reconnaissez immédiatement quelqu’un que vous avez croisé, et que vous vous dites que c’est ça le talent :

«  Quand elle parlait, chaque mot faisait l’effet d’une bonne claque dans le dos et vibrait de cette assurance aristocratique que confère la bonne éducation. La seule sonorité des voyelles aurait découpé du teck. »

Tout est génial, j’ai éclaté de rire un nombre incalculable de fois, c’est à la fois sans concession sur notre veulerie, nos lâchetés, et plein de compréhension pour la pauvre nature humaine. Et on voit pour la première fois nos héros à venir, Vimaire, Carotte, Chicard, Côlon, Dame Ramkin, Vétérini … un des meilleurs dans une série exceptionnelle.

Terry Pratchett / Au Guet ! (Guards !Guards !, 1989), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque Monde n°7

Quand j’ai une overdose de réalité morose, j’ai une solution facile, reprendre l’intégrale du Disque Monde. Avec ce septième volume, Terry Pratchett fait son premier voyage dans un pays connu, mais revisité à sa sauce. Je vous laisse deviner où nous amène Pyramides.

TP7Teppic est enfin arrivé au jour le plus important de son cursus universitaire : Celui de l’examen final pour boucler sa formation à la Guilde des Assassins. Un examen sans repêchage, à élimination directe en quelque sorte.

Après, s’il y a un après, il ne sait pas trop ce qu’il fera. Il faut dire qu’il est le fils de Teppicymon XXVII, Dieu et Pharaon (ou l’inverse) de la Vallée. Et le jour où Teppicymon mourra, quand il sera inhumé dans une nouvelle pyramide dans la Nécropole, ce sera à Teppic de lui succéder. S’il passe son examen. Il se trouvera alors responsable du lever de soleil, de la crue du fleuve, de tout un peuple qui n’a pas évolué d’un poil depuis plus de 7000 ans. Pas l’avenir idéal pour un grand ado qui a pour l’instant un seul souci en tête. Comment survivre aux pièges préparés par Méricet, une légende de la Guilde, le prof le plus vache et le plus mortel de la formation.

Ce n’est pas le meilleur de la série, ni le meilleur des voyages. C’est surtout l’intrigue qui est parfois inutilement complexe, même si l’idée de départ, outre la visite de l’Egypte, que les pyramides ancrent tellement le pays dans le passé qu’elles piègent même le temps est bonne.

Mais on prend quand même un immense plaisir à retrouver l’humour typique du Disque-Monde, et des pépites comme

« Le jeudi, une guerre éclata entre ceux qui vénéraient la Déesse Mère sous son aspect lunaire et ceux qui la vénéraient sous la forme d’une grosse femme aux fesses monstrueuses. Après quoi les maîtres intervinrent pour expliquer que la religion, si elle avait du bon, menait parfois à des excès. »

ou

« Dios, premier ministre et grand prêtre parmi les grands prêtres, n’était pas religieux de nature. Ce n’était pas une qualité souhaitable chez un grand prêtre, elle troublait le jugement, dérangeait l’esprit. Qu’il se mette à croire, et toute l’affaire tournait à la farce. »

Comme toujours, Terry Pratchett se moque gentiment de tout le monde, aime ses personnages, met en scène architectes fous et financiers pénibles, sans compter le grand prêtre / vizir abominable, et on passe un excellent moment hors du temps et du confinement.

Terry Pratchett / Pyramides (Pyramids, 1989), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1996), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque-Monde 6

La fin de l’année approche, il est temps de prendre quelques vacances avant la rentrée de janvier. Et quoi de mieux que de reprendre Les annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett. Sixième volume, Trois sœurcières, un chef d’œuvre.

TP6Royaume de Lancre, du côté des Montagnes du Bélier, l’endroit où se concentre la magie du Disque-Monde. Selon la tradition, le Duc de machin à assassiné le roi de Lancre pour prendre sa place. C’est assez habituel comme méthode de succession. Le problème est que le nouveau roi n’aime pas le Pays, et le Pays le sent, et sollicite, à sa façon, une de celles qui veillent sur lui : Mémé Ciredutemps.

Alors que de son côté le roi cherche à contrecarrer le pouvoir des sorcières par le pouvoir des mots, et demande à une troupe de théâtre d’écrire une pièce qui convaincra le peuple, Mémé, Nounou Ogg et la jeune Magrat, contre toutes leurs habitudes, décident de se mêler de politique. Tempête, tonnerre, spectres, trois sorcières, des meurtres, des rois … Toute ressemblance est forcément entièrement voulue par l’auteur.

Si Mémé apparait déjà dans un précèdent volume, c’est ici qu’elle prend toute son importance, sans aucun doute mon personnage préféré dans la série. Pour la présenter, rien de mieux que de laisser la parole à son créateur :

« Par nature, les sorcières ne sont pas grégaires, du moins avec leurs consœurs, et elles n’ont certainement pas de chef.

Mémé Ciredutemps était la mieux considérée des chefs qu’elles n’avaient pas ».

ou

« Magrat fouilla les alentours d’un œil angoissé. (…) Elle frissonna.

-Qu’est-ce qu’il y a à craindre ? Parvint-elle à dire.

– Nous, répondit Mémé Ciredutemps. »

Un volume absolument génial. J’ai éclaté de rire maintes fois, j’ai même pris un fou rire lors de la scène où les trois mégères vont pour la première fois au théâtre, spectacle qui heurte de plein fouet le côté très terrien de Mémé.

Mine de rien, ce roman est à la fois, un magnifique hommage au théâtre en général, et à celui de Shakespeare en particulier, une réflexion sur le pouvoir et le destin, on y entend parler de préoccupations écologiques dans la bouche de Magrat, on a un clin d’œil humoristique aux contes de fées.

Et puis, les romans qui vous font prendre plusieurs fous rires c’est rare non, et on en a bien besoin en ce moment. Merci Sir TP.

Terry Pratchett / Trois sœurcières (Wyrd sisters, 1988), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1995), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Disque-Monde 5

Je continue dans les relectures avec Les annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Cinquième volume, Sourcellerie, avec le retour de Rincevent.

TP5Le Disque-Monde est au bord du chaos total. Pourquoi ? Parce que rejetant toute tradition, un mage (donc à l’origine le 8° fils d’un 8° fils) a décidé de se marier. Et catastrophe, il a eu … 8 fils. Le huitième, nommé Thune est donc une super mage, un mage au carré, un Sourcellier, capable de créer de la magie, et pas seulement utiliser celle qui existe. Pire, au moment de mourir, pour échapper à MORT, le père s’est incarné dans le bourdon qu’il lègue à Thune, comme ça il va pouvoir le « conseiller » …

Un peu plus de dix ans plus tard, un minot arrive à l’Université de l’Invisible, revendiquer la place d’Archichancelier. Ce qui fait marrer tous les mages réunis en banquet. Jusqu’à ce que le gamin en fasse disparaître un. Et là plus personne ne rigole. D’autant que le petit jeune pense que ce sont les mages qui doivent gouverner le monde. Avec les meilleures intentions bien entendu. Les guerres magiques se profilent à l’horizon, avec leur lot de malheurs et de cadavres.

Restent Rincevent et le Bagage. Deux compagnons d’aventure, Conina, la fille de Cohen le Barbare et Nijel le Destructeur, qui est presque un héros, puisqu’il a lu les premiers chapitres du livre « Comment devenir un héros », vont l’aider à sauver le monde.

« Mon père disait toujours qu’il était inutile de lancer une attaque frontale sur une ennemi puissamment équipé d’armes de jet meurtrières », répondit-elle.

Rincevent, qui connaissait le vocabulaire usuel de Cohen, lui adressa un regard incrédule.

« Enfin, ce qu’il disait réellement, ajouta-t-elle, c’était : évite toujours les concours de bottage de cul avec un porc-épic ».

Voilà pourquoi j’adore Pratchett, c’est pour ce genre de dialogues …

A noter que l’on croise les quatre cavaliers de l’Apocalypse, qu’il mettra en scène avec son complice Neil Gaiman dans le génialissime De bons présages. Des cavaliers qui finissent fin bourrés dans une auberge …

Et pour ce cinquième volume, derrière le nez rouge, commence à pointer une réflexion sur notre monde. Pas une réflexion lourde ni appuyée, une réflexion drôle et pleine de fantaisie. Sur le pouvoir absolu, sur la volonté de construire un monde parfait, enfin, parfait selon les critères de celui qui a le pouvoir absolu.

Terry Pratchett / Sourcellerie (Sourcery, 1988), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1995), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Le Disque-Monde n°4

Ca faisait un moment que je ne m’étais pas replongé dans Les annales du Disque-Monde du génial Terry Pratchett. Voici donc le quatrième volume, Mortimer, et là ça y est, on est rentré dans la légende, avec cette variation autour de la MORT, TP est déjà au sommet. Il va s’y maintenir durant des décennies.

TP4Et oui, on y est. Dès les premières pages le talent humoristique de Sir Terry Pratchett avec cette arrivée de la MORT sur un marché à minuit, en hiver.

« C’est à cet instant qu’ils entendirent le clip-clop de sabots […] En fait le mot clip-clop rend incroyablement mal l’espèce de crépitement qui enveloppait la tête de Morty ; clip-clop évoque un petit poney plutôt guilleret, peut-être coiffé d’un chapeau de paille percé de trous pour les oreilles. Quelque chose dans ce bruit faisait clairement comprendre que les chapeaux de paille n’étaient pas en option. […]

L’air parut soudain épais, gras, et les ombres autour de Mortyse bordèrent d’arc-en-ciel bleus et violets. Le cavalier s’avança à grands pas vers lui ; sa cape noire flottait dans son dos et ses pieds produisaient de légers cliquetis sur les pavés. Il n’y avait pas d’autres bruits, le silence écrasait la place comme de gros paquets d’ouate.

Une plaque de verglas vint gâcher l’effet impressionnant.

« OH, FAIT CHIER » »

Mortimer est un jeune homme gentil, intelligent, plein d’excellentes intentions, fils d’un viticulteur dans les montagnes du Bélier, serviable : « il apportait le genre d’aide brouillonne et enthousiaste que les hommes sérieux apprennent vite à redouter […] Grand, roux, taché de son, le jeune homme avait ce type de carcasse qui semble ne répondre que partiellement aux ordres de son propriétaire ; on l’aurait dit formé uniquement de genoux. »

La mort est donc à la recherche d’un apprenti. Pour tenir compagnie à sa fille (et oui, il a une fille, adoptée bien entendu) et pour avoir un peu de temps à lui. C’est qu’il aimerait comprendre un peu ces humains qu’il va chercher quand leur dernière heure est venue. Il voudrait savoir pourquoi ils boivent, ce qu’ils trouvent à déambuler en braillant à deux heures du matin, en se tenant par la taille, l’un derrière l’autre, à la fin d’un banquet, il veut comprendre la pêche à la ligne … Malheureusement Morty, s’il porte un prénom prédestiné, n’est pas le plus adroit des apprentis, et surtout, lui aussi veut comprendre, et est choqué par ce qui n’est pas juste. Or dans ce boulot, il n’est pas question de justice, bien évidemment. Donc des catastrophes sont à prévoir.

Un roman d’apprentissage donc, dans tous les sens du terme. Et une réflexion sur la mort. Et beaucoup d’humour. Et cette Mort si souvent sinistre ailleurs, extrêmement attachant ici, sans doute le personnage le plus présent dans l’œuvre de Terry Pratchett. Un personnage étonnamment humain en même temps que totalement inhumain, qui permet à l’auteur et au lecteur de se poser, grâce à son regard décalé, quelques questions sur des activités, des actions, des habitudes que nous ne remettons habituellement pas en question.

C’est fin, intelligent, drôle, ça interroge aussi sur le pouvoir, le rôle des femmes, la responsabilité, il y a du rire, de la baston, de l’amour, de la magie, des chats et la MORT. C’est génial.

Terry Pratchett / Mortimer (MORT, 1987), L’Atalante/La Dentelle du cygne (1997), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Le Disque-Monde n°3

Je continue la série avec La huitième fille de Terry Pratchett.

TP3On le sait déjà depuis les deux premiers volumes, les mages ne sont pas très fiables. C’est ainsi que Tambour Billette, sentant la Mort venir, va léguer son bourdon (gros bâton plein de magie) au huitième fils d’un huitième fils très loin de l’Université de l’Invisible, dans les montagnes du Bélier.

Sauf que le huitième fils s’avère être une huitième fille. Et qu’on n’a jamais vu de fille mage. Devant la catastrophe annoncée, les parents commencent par demander à la sorcière locale, Mémé Ciredutemps, d’élever leur fille. Mais …

Pour présenter de quoi parle l’histoire, quoi de mieux que de citer le prologue ? « Peut-être permettra-t-elle, cependant, d’expliquer pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié et pourquoi Merlin était un homme. Parce que la présente histoire parle aussi de sexe, mais probablement pas dans le sens athlétique, acrobatique, comptez-les-jambes-et-divisez-par-deux du terme, à moins que les personnages n’échappent totalement au contrôle de l’auteur. »

Quoi de neuf dans ce troisième volume ? Je dirais que la série se met véritablement en place, un nouveau personnage essentiel entre en scène : Mémé Ciredutemps, sorcière vedette de la série. Mémé est toujours habillée en noir, elle pratique très très peu la magie, mais est très observatrice, et sait parfaitement que ce qui fait la sorcière, c’est son chapeau. A condition qu’il soit posé sur une tête solide.

Dès ce troisième volume, Terry Pratchett s’attaque à une thématique de notre monde : la place des femmes dans la société. Il s’y attaque déjà avec toutes les qualités que l’on verra par la suite : humour, fantaisie, intelligence et complexité. Car on verra ici que ce ne sont pas seulement les hommes qui n’envisagent pas qu’une femme occupe un de leur poste, même la pourtant très intelligente Mémé n’y est guère favorable, pensant que chacun doit rester à sa place. La différence étant que notre sorcière préférée est capable de changer d’avis, chose beaucoup plus difficile pour les mandarins de l’Université de l’Invisible, qui ressemble de plus en plus à une Université bien de chez nous !

Et puis on trouve déjà le génie de l’auteur pour décrire d’une façon aussi précise que drôle des sentiments que l’on a tous les jours, sans savoir mettre les mots sur nos ressentis.

On dirait par exemple qu’il connait ma fille : « l’ennui avec sa fille, plutôt que de la désobéissance ordinaire, c’était cette façon exaspérante qu’elle avait de continuer à discuter longtemps après qu’elle aurait dû se taire. »

Et voilà comment il décrit un idiot : « Le tenancier du Violon Dingue se prenait pour un homme qui avait beaucoup vécu, ce qui était vrai ; trop bête pour être vraiment cruel et trop paresseux pour être vraiment méchant, il vivait peut-être dans un corps qui avait pas mal bourlingué, mais son esprit n’avait en revanche jamais franchi les limites de son crâne. »

Déjà un très bon volume.

Terry Pratchett / La huitième fille (Equal rites, 1987), L’Atalante/La dentelle du cygne (1994), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Les Annales du Disque-Monde 1 et 2

Chose promise, chose due. Les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde se suivent (c’est les seuls dans toutes la série). Voici donc La huitième couleur et Le huitième sortilège de Terry Pratchett.

TP-01Où nous allons faire connaissance du Disque-Monde, ce monde qui vogue dans l’espace, soutenu par quatre éléphants posés sur le dos de la grande tortue A’Tuin.

Dans ce monde Ankh-Morpok, La Ville, celle qui abrite l’Université de l’invisible, l’école des mages, mais aussi une multitude de guildes que nous apprendrons à connaître au fil des volumes. Une ville qui brûle au moment où on la découvre. Deux voleurs/barbares la regardent, et voient apparaître trois silhouettes : Rincevent, le sorcier le plus nul qui ne soit jamais passé par l’Université, Deux-Fleurs qu’il accompagne, un personnage inhabituel, le premier touriste du Disque-Monde, et Le bagage, une malle un peu spéciale, taillée dans du bois très magique, qui accompagne Deux-Fleurs partout où il va.

TP-02Pourquoi la ville brûle-t-elle ? Comment Rincevent, son protégé (protégé ?) et leur bagage, vont-ils croiser la route de dragons, mages, démons, sorciers ? Comment vont-ils éviter d’être noyés, envoyés par-dessus bord, sacrifiés à divers Dieux, lynchés par des foules ne colère ? Comment vont-ils rencontrer des personnages aussi mythiques que Cohen le Barbare (légende vivante, bien qu’âgé de 87 ans) et la Mort ? Et comment vont-ils sauver le monde ?

C’est tout cela, et bien d’autres choses que vous découvrirez dans ces deux premiers volumes.

Dans un des articles du recueil précédemment chroniqué, l’auteur le dit lui-même, les nouveaux lecteurs commencent généralement par ces deux romans, et ce ne sont pas les meilleurs de la série, loin s’en faut. Et c’est vrai. Le premier en particulier, s’il fait preuve déjà d’une belle imagination et d’un sens du loufoque avancé est loin d’avoir la densité et la finesse de ce qu’on pourra lire par la suite.

Foutraque, il ressemble un peu à un fourre-tout ce tous les poncifs de la fantazy, assaisonnés quand même à ce qui va devenir, au fil des romans, la fameuse « sauce Disque-Monde ». A savoir prendre systématiquement le contre-pied de ce à quoi on s’attend, sauf quand on s’attend au contre-pied parce que sinon ce n’est plus un contre-pied. Vous suivez ?

Et puis, on fait quand même connaissance de quelques personnages emblématiques de la suite : Rincevent, l’anti-héros parfait, le Bagage, seule malle qui vous regarde sans yeux, vous juge sans morale, et vous poursuit … avec plein de jambes, Cohen le Barbare, que l’on retrouvera, et surtout, surtout La Mort, un des meilleurs personnages de l’auteur.

Certaines de ses cibles à venir sont déjà identifiées : Dès le prologue du premier roman La huitième couleur TP donne une petite idée de sa grande révérence et du respect dans lequel il tient les religions.  Où va donc A’tuin dans son voyage dans l’espace ?

« Une théorie voulait qu’A’Tuini vienne de nulle part et poursuive sa route à une allure uniforme, ou à un train constant, vers nulle part, pour l’éternité. Cette théorie était populaire auprès des universitaires.

Une autre théorie, qui avait la faveur des plus religieux, affirmait qu’A’Tuin se traînait de l’origine vers l’Heure du Frai, comme toutes les étoiles du ciel, supportées elles aussi, bien évidemment, par des tortues géantes. Arrivées au but, elles s’accoupleraient une seule et unique fois, de façon brève mais passionnée, et de cette union torride naîtraient de nouvelles tortues, porteuses d’un nouvel arrangement de mondes. L’hypothèse avait reçu des plus respectueux le nom de Théorie de l’Attraction Universelle. Des autres, celui de la Grande Partouze. »

Pour ce qui est de l’admiration de TP pour les riches :

« Toute la ville basse de Morpork était désormais la proie des flammes, et les citoyens plus riches et méritants d’Ankh, sur la rive opposée, affrontaient la situation avec courage en coupant frénétiquement les ponts. »

On fait connaissance avec l’Université des mages, qui sera par la suite une inépuisable source de joie, et fait penser très fort à pas mal d’assemblées professionnelles de mâles pas toujours très compétents :

« les huit sorciers les plus puissants du Disque-Monde se plaçaient aux angles d’un octogramme de cérémonie. Ils n’étaient probablement pas les plus puissants, à vrai dire, mais disposaient certainement de grands pouvoirs de survie, ce qui, dans un monde de magie livré à une compétition acharnée, revenait presque au même. »

Cohen

Et voilà un bon exemple de l’humour de l’auteur, qui moi me fait beaucoup rire : La Mort – qui est de sexe masculin comme tout lecteur du DM le sait – a été invoqué alors qu’il était en soirée, et les mages, polis et prudents, s’en séparent avec politesse :

« J’espère que c’est une bonne soirée

– POUR LE MOMENT OUI, dit la Mort d’un ton égal. A MON AVIS L’AMBIANCE VA VITE RETOMBER À MINUIT.

– Pourquoi ?

– PARCE QU’ILS S’IMAGINENT QU’À CETTE HEURE-LÀ JE VAIS RETIRER MON MASQUE. »

Et cet exemple de dialogue :

« Oui, mais enfin, c’est chez moi, vous comprenez ?

– Non, fit le boutiquier, pas vraiment. Moi, je dis toujours que chez soi, c’est là où on accroche son chapeau.

– Euh … non, intervint DeuxFleurs, toujours désireux d’éclairer ses semblables. Là où on accroche son chapeau, c’est un porte-chapeaux. Chez soi c’est … »

Ajoutez une description hilarante et très juste du premier touriste, d’un commerçant qui préfigure … vous verrez quoi, celle glaçante d’un mouvement de fanatiques qui fait froid dans le dos, et vous avez deux bouquins qui annoncent le génie à venir.

Terry Pratchett / La huitième couleur (The color of magic, 1983), L’atalante/La dentelle du cygne (1993), / Le huitième sortilège (The light fantastic, 1986), L’atalante/La dentelle du cygne (1993) traduits de l’anglais par Patrick Couton.

La fin d’une œuvre exceptionnelle.

Et voilà. Je ne voulais pas le lire, je retardais le moment. Mais il faut bien conclure l’histoire. La couronne du berger est bien le dernier tome du Disque-Monde. Reste plus qu’à tout relire. Ciao Sir Terry Pratchett.

PratchettCa frémit dans le Causse. Tiphaine Patraque et les Nac mac feegle le sentent dans leurs os. Tiphaine avec appréhension, les affreux avec impatience. Il semblerait que les elfes, ces saloperies malfaisantes à qui Tiphaine avait mis une raclée se préparent de nouveau à venir dévaster le monde.

Mais ils ne savent pas que le monde change, que le chemin de fer est arrivé, que les gnomes ne sont plus des parias absolu, et que les hommes sont peut-être moins sensibles à leur magie. Ceci dit une invasion d’elfes et de fées n’est pas une chose à prendre à la légère. D’autant plus que chez les sorcières aussi il y a du changement …

C’est donc bien le dernier Pratchett, le testament, la fin d’un Disque-Monde qui change inexorablement. L’auteur fait ce qu’il veut. Mais ce chapitre 2, merde, c’est pas cool comme diraient mes ados. C’est pas gentil, ça double le bourdon, ça ravive la peine ressentie à l’annonce de la mort du grand Terry.

Un épisode crépusculaire, avec quand même son lot d’inventions, de sourires, de personnages que l’on aime d’autant plus qu’on ne les reverra plus. C’est l’adieu du maître à ce monde auquel il a donné vie et qui a donné tant de bonheur à ses lecteurs.

Notre monde va être un poil plus gris, un poil plus triste maintenant qu’on sait qu’on n’aura pas, année après année, quelques centaines de pages synonymes de quelques heures de bonheur et d’intelligence. On doit tous mourir. Egoïstement, j’aurais préféré que Terry Pratchett, Tiphaine, Mémé, Nounou, Rincevent, Vimaire, Vétérini, Côlon et Chicard, Détritus, Hilare Petitcul … vivent un peu plus longtemps que moi, disons encore une petite cinquantaine d’années.

Et je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une pensée pour Patrick Couton qui traduit le Disque depuis le début. Lui aussi a dû avoir un pincement au cœur.

Heureusement, pour chasser la grisaille, je peux recommencer, depuis le début, avec La huitième couleur, et les retrouver tous.

Terry Pratchett / La couronne du berger (The shepherd’s crown, 2015), L’Atalante/La dentelle du cygne (2016), traduit de l’anglais par Patrick Couton.