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Montalbano patauge dans la boue

Le voilà, il est là ! Qui ? Le Montalbano de l’année. La pyramide de boue, de l’indestructible Andrea Camilleri.

CamilleriIl pleut, il pleut, il pleut … Et Livia déprime, là-bas, dans le nord, au point de ne plus avoir la force pour les engueulades téléphoniques. Si on ajoute des soupçons de baisse de l’audition, et une mémoire qui semblerait flancher, on se doute que notre commissaire Montalbano n’est pas de la meilleure humeur du monde.

Alors quand le téléphone sonne à 6h05 pour l’avertir de la découverte d’un cadavre dans un chantier arrêté pour cause de boue et de désaccord entre les commanditaires publics et la société de construction, Salvo finit de se mettre en rogne. Et ce n’est pas une enquête où les différentes familles mafieuses et les entreprises de construction qu’elles possèdent le prennent pour un couillon qui va arranger les choses.

Un excellent cru. Qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un gag qui marche d’autant mieux qu’on est un habitué de la série, on voit devenir la chute, ou sourit, et quand elle arrive, c’est l’éclat de rire. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups.

On retrouve bien entendu ce qui fait tout le sel de la série, les dialogues hilarants, l’ineffable Catarella, les repas sacrés de Salvo. On est avec les potes.

On découvre un Montalbano touchant, préoccupé par l’état de santé de Livia, et Andrea Camilleri dresse le tableau effarant des mécanismes de mises en coupe réglée de l’île par les familles mafieuses, par le biais d’entreprises de construction qui se partagent le gâteau, avec la complicité d’une classe politique pourrie jusqu’à la moelle.

Entre le paysage de boue désolant après des jours de pluies, et le constat désespérant de la corruption généralisée, le roman écrit par n’importe qui d’autre aurait été sinistre. Comme c’est le maître qui est aux manettes, sans rien enlever à la noirceur du constat, on referme quand même le livre avec la patate. Un talent unique.

Andrea Camilleri / La pyramide de boue (La piramide di fango, 2014), Fleuve Noir (2019), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Une visite à notre famille sicilienne

Que l’on soit à la fin d’un printemps pourri, au début de l’hiver ou en plein été, l’arrivée d’un nouveau Montalbano est toujours une bonne nouvelle. Cette année Nid de vipères d’Andrea Camilleri arrive en juin.

CamilleriLe comptable Cosimo Barletta a été assassiné chez lui un dimanche matin tôt. Il laisse un fils et une fille pas franchement éplorés. Et il s’avère que feu le comptable était une véritable pourriture. Agresseur sexuel profitant de sa richesse et de son pouvoir pour séduire ou faire chanter de nombreuses jeunes femmes, usurier sans pitié … C’est peu de dire que ceux qui se réjouissent de sa mort sont légion. Ce qui ne va pas faciliter l’enquête de Montalbano.

Peut-on dire quelque chose de nouveau à propos d’un roman de la série de Salvo Montalbano ? Difficile. La recette est bonne, aussi bonne que celles de la trattoria où Salvo a ses habitudes. Les produits sont d’excellente qualité, le cuisinier est parfait. L’humour, la dent dure de Salvo, toute la fine équipe autour de lui … Et chaque fois quelques épices inédites.

Ici un étrange vagabond très bien élevé, un Tommaseo amené au bord de la crise cardiaque (mais je ne vous dirai pas pourquoi), et le portrait d’un prédateur sexuel, qui semble tomber à pic, en ligne avec l’actualité de cette dernière année. Sauf que le roman a été publié en Italie en 2013, et qu’il avait été commencé bien plus tôt (2008), pour être abandonné un temps comme l’explique le maître dans une note finale qu’il ne faut surtout pas lire avant d’avoir terminé le roman.

Comme toujours, cette visite de quelques jours à Vigata, nous permet de revoir cette étrange famille que nous avons là-bas. Une visite qui nous laisse émus et souriants, attendant avec impatience les prochaines nouvelles de nos potes siciliens. Un vrai régal.

Andrea Camilleri / Nid de vipères (Un covo de vipere, 2013), Fleuve Noir (2018), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Après Adamsberg, Montalbano

J’y faisais allusion dans le papier précédent, le plaisir du lecteur de polar moyen passe aussi par les retrouvailles avec des potes personnages. Et quel meilleur ami que l’irascible Salvo Montalbano du génial Andrea Camilleri ? Que voici dans : Une voix dans l’ombre.

CamilleriJournée pourrie à Vigata. Montalbano fait mettre à l’ombre une jeune con excité qui l’a bêtement insulté et agressé dans sa voiture. Manque de chance, c’est le fils du Président de la province. Que son avocat fait rapidement ressortir de prison. Un peu plus tard, appelé pour interroger le gérant d’un supermarché qui s’est fait cambrioler, Salvo et Mimi son adjoint tombent sur un homme au bord de l’hystérie qui les accuse de le torturer pendant l’interrogatoire. Peut-être parce que le supermarché appartient en réalité à une famille influente de la mafia, soutenue par le député local … Bref en une journée, Salvo s’est mis à dos les deux politiques les plus influents du coin, et donc le Questeur et la télévision aux ordres. Ce qui explique que, lorsque le cadavre de la fiancée de l’excité est retrouvé, charcuté chez lui, Montalbano hésite à s’en mêler. Mais il n’en a pas fini avec une classe politique totalement corrompue.

Comme pour Fred Vargas, oui c’est toujours du Camilleri, oui c’est toujours du Montalbano, oui c’est toujours Vigata. So what ?

Pour commencer j’ai éclaté de rire plusieurs fois, m’attirant les regards curieux de mon fils qui n’a pas l’habitude que je rigole avec mes bouquins. Lors des engueulades avec Livia, lors des dialogues avec Catarella, plus un ou deux autres occasions. Et un bouquin qui vous fait éclater de rire est un bouquin précieux.

Aux plaisirs habituels (humour, description de plats, enquête), s’ajoute ici la description au vitriol d’une classe politique totalement pourrie, d’une presse qui lui lèche les bottes (pour ne pas dire autre chose), et d’un public totalement amorphe, content d’être décérébré par une télévision imbécile. On rit donc un peu jaune. Mais c’est si bon. Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Une voix dans l’ombre (Una voce di notte, 2012), Fleuve noir (2017), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un Montalbano, pour le moral

Je ne comprends plus très bien le rythme de sortie de Montalbano, mais un roman du maestro Andrea Camilleri fait toujours du bien. Une lame de lumière ne déroge pas à cette règle.

camilleriLa vie n’est pas simple pour Salvo Montalbano. A peine remis d’un rêve qui pourrait s’avérer prémonitoire, il doit affronter les explications confuses (forcément confuses) d’un Catarella en grand forme : Un vol qui en est un, sans en être un. Sans compter une cabane en pleine campagne à laquelle on a ajouté une porte !

Pour encore lui compliquer la vie, il tombe raide amoureux d’une belle galeriste et continue à s’engueuler par téléphone avec l’éternelle Livia. Pas simple vous disais-je.

Encore et toujours un grand plaisir de lecture grâce à Camilleri et Montalbano. On rit toujours autant (mon premier éclat de rire est intervenu avant la fin du premier chapitre), on prend plaisir à partager les repas de Salvo (on aimerait même les partager vraiment), le maestro n’épargne pas les puissants et ses coups de griffes sont toujours aussi précis et acérés.

Ce qui différencie cet épisode des autres c’est une façon douloureuse de revenir sur un des Montalbano les plus émouvants, un des premiers. Mais je en vous en dirai pas plus pour vous laisser le plaisir su suspense et de la découverte.

Sinon, retrouver la bande, c’est comme se retrouver avec une bande d’amis qu’on ne voit pas très souvent mais avec lesquels, dès la première minute, on se sent bien et on a l’impression de ne s’être jamais quittés.

A lire donc, comme d’habitude.

Andrea Camilleri / Une lame de lumière (Una lama di luce, 2012), Fleuve Noir (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Et c’est pourquoi Camilleri est grand

Un début d’année ne serait pas réussi s’il n’avait pas son aventure du commissaire Montalbano. Le démarrage 2016 est réussi, voici, Jeu de miroirs d’Andrea Camilleri.

CamilleriJe ne sais pas si vous avez remarqué, mais en vieillissant le commissaire Montalbano, outre qu’il parle avec son double imaginaire, semble devenir de plus en plus sensible au charme des belles (et même très belles) femmes qui l’entourent. Or il se trouve que dans la maison voisine de la sienne vient d’aménager un couple : monsieur voyage beaucoup, et madame, la trentaine rayonnante … ne semble pas insensible à son charme.

Ceci dit, ce n’est pas parce que Salvo vieillit qu’il devient gâteux, et il s’aperçoit vite que la belle Liliana le balade et semble prendre un grand soin à montrer à tous à Vigata comme elle est proche du fameux commissaire. La dite Liliana lui cache d’ailleurs pas mal de choses, qui pourraient, peu à peu, devenir sinistres. Quant à trouver le rapport entre les manigances de sa voisine et ces bombes qui explosent devant des magasins vides …

Il faudra toute l’habileté et l’intelligence de Salvo et de son équipe (y compris l’inénarrable Catarella) pour démêler ce sac de nœuds.

Voilà qui pose une question intéressante : Pourquoi ai-je l’impression que Zack, lu avant ce roman, est « juste » une bonne série B, et ce Jeu de miroirs quelque chose de plus ? Les deux ont une bonne intrigue, des personnages principaux et secondaires qui existent aussi en dehors de leur rôle narratif, les deux se servent du polar pour décrire la situation de leur pays … Et pourtant, Salvo fait partie de ma famille, il me tarde déjà de le retrouver l’an prochain, et pas Zack.

La réponse tarte à la crème est « le talent ». Et c’est sans doute vrai. Mais c’est un peu court.

Ce qui me plait énormément chez Camilleri, et qui me fait penser au grand Westlake dans sa série Dormunder, ou à certains Prachett, c’est le jeu avec son lecteur, la confiance qu’il lui fait et sa façon de l’interpeler, de lui montrer qu’il sait qu’il a compris, même si tout n’est pas dit : Exemple ici, on rigole juste quand on sait que Salvo appelle sa douce fiancée le soir, l’auteur n’a même plus besoin de décrire l’engueulade. Autre exemple dans un autre domaine, pour parler de la collusion entre la classe politique et la mafia, deux phrases de description d’un avocat véreux sont suffisantes, pas de discours, pas de démonstration, Camilleri fait confiance à son lecteur, il a compris. C’est léger, fin et efficace.

En plus on rigole. L’auteur joue beaucoup sur le ressort du comique de répétition, mais aussi sur l’attente : on sait, quand il est convoqué par le questeur qu’on va se marrer, on rit par anticipation … Et on n’est pas déçu.

Et puis cette fausse impression de facilité … Tout semble couler de source, Montalbano doute, se met en rogne, mange, digère, est sensible au charme des belles, Catarella fait du Catarella, on rit souvent, on s’émeut parfois, et mine de rien une intrigue plus compliquée qu’elle n’en a l’air se met en place et on a le portrait d’un pays complexe, avec des mafieux omniprésents, des politiques ripoux mais aussi quelques personnes discrètes mais courageuses et dignes.

Et tout cela parait si simple. Cela doit être le talent … Vivement le prochain.

Andrea Camilleri / Jeu de miroirs (Il gioco degli specchi, 2011), Fleuve Noir (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Le sourire d’Angelica

Après un hiver russe un peu pesant, j’avais besoin de fantaisie, de légèreté et d’humour. Ça tombe bien, voici le dernier Andrea Camilleri traduit : Le sourire d’Angelica.

CamilleriPersonne n’est disponible au commissariat de Vigata : Mimi est congédié (comprenez en congé en catarellien), Fazio est allé sur les lieux d’une bagarre, c’est donc Salvo Montalbano en personne qui va s’occuper d’un vol. Mais un vol pas banal : Alors qu’ils dormaient, un peu comateux après une fête très arrosée dans leur maison de campagne, un couple c’est fait gazer (histoire d’être sûr qu’ils ne s’aréveilleraient pas, et tant pis pour le mal de tête), les voleurs ont pris ce qu’il y avait à prendre sur place, plus les clés de leur maison à Vigata et sont allés ensuite vider la résidence principale.

Deux jours plus tard, même chose avec, cette fois, un autre notable de Vigata volé lui dans sa garçonnière (avant de faire main basse sur la résidence principale). Chose étonnante, les victimes font partie d’un groupe d’amis. Puis c’est au tour d’une certaine Angelica … Angelica, personnification des rêves et des fantasmes du jeune Salvo, qui va le rendre gâteux, amoureux comme un collégien, et furieux de l’être.

Ce qui n’arrange ni son enquête, ni ses relations avec Livia qui sont … Qui sont comme d’habitude.

Autant le dire tout de suite, j’ai trouvé que ce n’était pas le meilleur Montalbano. Il y a par moment quelques coups de mou, j’ai trouvé le rythme moins soutenu … Mais c’est aussi parce que je compare à toute la série des précédents qui étaient assez exceptionnels.

Et ceci dit, pas le meilleur, mais cela n’empêche qu’on éclate de rire dès le premier chapitre, qu’on est enchanté de retrouver toute la bande de flics de Vigata, que les colères de Salvo et la grammaire très personnelle de Catarella restent un enchantement, que la cuisine sicilienne est toujours aussi alléchante quand elle est décrite par Camilleri, qu’Angelica est ensorcelante, que l’hypocrisie de la bonne bourgeoisie sicilienne est impitoyablement croquée, que les inventions de Salvo face au questeur sont géniales … Bref, ça reste un régal.

Voilà qui m’a remis de bonne humeur, d’attaque pour la suite de la rentrée polar.

Andrea Camilleri / Le sourire d’Angelica (il sorriso di Angelica, 2010), Fleuve Noir (2015), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Contre la connerie et les larmes : Andrea Camilleri.

Est-ce que j’ai envie de continuer à lire et à publier ici. Ou est-ce que je me roule en boule dans mon terrier ? Est-ce que j’ai envie de dire qu’un auteur m’a fait éclater de rire, comme tous les ans à cette époque ? Pas trop. Mais merde, je suis certain que les chiens galeux (comme les a appelé Sophie Aram sur France Inter) n’auraient pas, mais alors pas du tout, aimé Camilleri, et ce n’est pas ces abrutis analphabètes qui vont m’empêcher de lire, et de faire lire. Donc pendant le deuil, les affaires continuent.

CamilleriC’est depuis quelques années une excellente tradition, un des premiers romans à sortir en janvier est le nouveau Montalbano, commissaire fétiche de l’immense Andrea Camilleri. Cette année c’est La chasse au trésor.

Deux vieux bigots (tient, tient …), un frère et une sœur bien connus de Vigata semblent sur le point de péter les plombs : Ils ont accumulé les pancartes appelant les infidèles au repentir. Salvo Montalbano qui s’ennuie ferme décide d’aller leur demander de les enlever. Il est accueilli par des coups de feu. Quand ses hommes réussissent à rentrer dans l’appartement, ils trouvent tous les stigmates de la folie : des dizaines de crucifix et de madones et … une poupée gonflable en piteux état, à moitié déglinguée et rafistolée de rustines de partout.

Pas de quoi fouetter un chat. Mais quelques jours plus tard, dans un conteneur, une poupée en tout point semblable est retrouvée. Et chez lui, Salvo reçoit une lettre l’invitant à un curieux jeu de piste. Toujours pas de quoi fouetter un chat, mais Montalbano sent comme une sale odeur derrière tout ça …

J’ai lu ce roman juste avant cette effroyable journée. Et il m’a fait hurler de rire, du moins dans sa première partie. Les déconvenues de Salvo avec les deux poupées gonflables, les échanges avec Livia sont dignes des plus grands burlesques du cinéma. Et puis que voulez-vous, je suis bon public. Et avec Camilleri je suis TRES bon public. J’adore lire cette explication de Catarella (car oui, Catarella a des explications) à la baisse des vols à Vigata :

« Les voleurs, ceux de chez nous, ceux qui volent dans les maisons des pauvres gens ou dans les sacs des femmes, ils ont honte.

– Et de quoi ?

– Ils ont honte devant leurs collègues plus gros. Les industriels qui envoient à la faillite l’entreprise après avoir fait disparaître l’argent des épargnants, les banques qui trouvent le moyen de baiser les clients, les grandes entreprises qui volent l’argent public. Alors qu’eux, peuchère, ils doivent se contenter de dix euros, d’une télévision pourrie, d’un ordinateur qui ne marche pas … Ils ont la honte et ça leur fait passer l’envie. »

Et des échanges comme celui-ci, alors que Salvo examine des poupées gonflables à la loupe :

« Au bout d’un moment qu’il besognait, il entendit la voix de Mimi venir de la porte :

– Vous avez compris quelque chose Holmes ?

– Oui !

– A savoir ?

– Elémentaire, mon cher Watson. J’ai compris que vous êtes un con, rétorqua le commissaire en allant s’assoir derrière le bureau. »

Ajoutez le comique de répétition avec l’inimitable Catarella, la mauvaise humeur de Salvo, ses échanges avec le Questeur … Bref, je me suis beaucoup amusé, vraiment.

Puis il y a le final, lu, malgré tout, le 7 au soir. Un final qui n’est plus du tout drôle. Un final sur la folie et la bêtise, même si ici elles ne sont pas religieuses.

On ne va rien lâcher, on va continuer à rire et à s’indigner avec Andrea Camilleri, en espérant que ça dure le plus longtemps possible.

La suite dans quelques jours, parce que ces derniers jours je n’ai pas lu grand chose, à part le fil des infos ici et là.

Andrea Camilleri / La chasse au trésor (La caccia al tesoro, 2010), Fleuve Noir (2014), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.